Tribune du Dr Abdoul Latif Aïdara à l’ occasion de la fête du trône : Ce que 27 ans de politique africaine de Mohammed VI ont changé pour nous

Le 30 juillet, le Royaume du Maroc célébrera le vingt-septième anniversaire de l'accession au Trône de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. ..

30 Juillet 2026 - 13:55
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Tribune du Dr Abdoul Latif Aïdara  à l’ occasion de la fête du trône : Ce que 27 ans de politique africaine de Mohammed VI ont changé pour nous

Pour les Marocains, cette date est le grand rendez-vous civil de l'année : le Souverain s'adresse à la Nation, dresse un bilan, fixe un cap. Pour nous, chercheurs et praticiens des questions de paix et de sécurité en Afrique de l'Ouest, elle offre autre chose, un point de repère commode pour mesurer, à intervalle régulier, ce que vingt-sept ans de politique africaine auront effectivement produit dans notre voisinage immédiat.

Je saisis l'occasion sans complaisance. L'hommage sincère n'est pas l'éloge de circonstance, et le meilleur respect que l'on puisse témoigner à une politique publique est de l'évaluer sérieusement. C'est ce que je me propose de faire ici, depuis Dakar, avec les instruments qui sont les nôtres.

Il y a une phrase que j'entends souvent dans les colloques de Dakar, de Nouakchott ou de Niamey, et qui me paraît chaque année un peu plus fausse : celle qui range le Maroc parmi les puissances "du Nord", comme si le Sahara était une frontière et non un espace de circulation. Ceux qui la répètent oublient que les caravanes de Sijilmassa portaient l'or du Ghana bien avant que les cartographies coloniales n'inventent un "Maghreb" séparé d'une "Afrique noire". Ibn Khaldoun, lui, n'avait pas cette myopie : il décrivait un monde continu, où le désert reliait au lieu de séparer. Ce que le règne de Mohammed VI aura fait, à mon sens, c'est réhabiliter cette continuité.

Le prix du siège vide

Il faut se souvenir d'où l'on part. En 1999, quand le jeune souverain monte sur le trône, le Maroc est un pays diplomatiquement amputé de son sud. Membre fondateur de l'Organisation de l'unité africaine en 1963, il en avait claqué la porte en 1984, et pratiquait depuis une politique du siège vide qui, sous couvert de fermeté sur le dossier saharien, le privait de toute voix dans les enceintes où se décidait l'avenir du continent.

J'ai toujours pensé que cette absence avait coûté au Maroc bien plus que ce qu'elle lui avait préservé. Le nouveau règne semble en avoir tiré la même conclusion, mais avec une intelligence tactique remarquable : plutôt que de reconquérir l'Afrique par le haut, dans les couloirs d'Addis-Abeba, Rabat a choisi de la reconquérir par le bas. Par la banque, Par l'engrais, Par la bourse d'études, Par la formation des imams, Par le kilomètre de bitume, etc.

Plus d'une cinquantaine de visites royales dans une trentaine de pays, plus de mille six cents accords de coopération signés en vingt-sept ans : ce n'est pas de la diplomatie d'apparat, c'est un travail de fourmi. Et lorsque le Maroc revient à l'Union africaine, le 30 janvier 2017, après trente-deux ans d'absence, le vote ne fait qu'entériner ce qui avait déjà été acquis, capitale par capitale, dossier par dossier. Le multilatéral, ici, n'a été que la conséquence du bilatéral. C'est une leçon que nos propres chancelleries feraient bien de méditer.

Ce qui bloque, et pourquoi cela nous concerne

Un mois après ce retour, Rabat demande à passer du statut d'observateur à celui de membre de plein droit de la Cédéao. Le sommet de Monrovia, en juin 2017, accorde un accord de principe. Neuf ans plus tard, la séquence juridique n'a toujours pas été ouverte. Je ne crois pas que ce blocage relève de la mauvaise volonté. Il relève de l'arithmétique. Intégrer une économie de cette puissance industrielle et bancaire dans un espace de trois cent cinquante millions de consommateurs, c'est accepter de rouvrir des dossiers redoutables : le tarif extérieur commun, la libre circulation, la convergence monétaire, sans parler des réserves nigérianes qui n'ont jamais été formellement levées. La Cédéao n'a pas dit non ; elle a dit "plus tard", ce qui, dans notre grammaire diplomatique régionale, est une catégorie à part entière.

Ce qu'il faut retenir, en revanche, c'est que ce blocage n'a rien arrêté. Le Maroc a simplement construit ses propres cadres : la coopération bilatérale intensive, le Processus des Etats africains atlantiques qui rassemble vingt-trois Etats riverains, et depuis 2023 un format spécifique avec les pays sahéliens. Quand l'architecture institutionnelle se grippe, Rabat fabrique la sienne. Nos organisations régionales devraient s'inquiéter de cette leçon plus qu'elles ne s'en félicitent : une intégration de fait finit toujours par contester et damer le pion à une intégration de droit qui tarde à venir.

L'argent, sans naïveté

Sur le plan économique, les chiffres sont connus mais rarement lus correctement. Le Maroc est aujourd'hui le deuxième investisseur africain sur le continent, derrière l'Afrique du Sud, et le premier en Afrique de l'Ouest. Attijariwafa Bank, la Banque centrale populaire et Bank of Africa opèrent dans plus d'une vingtaine de pays et détiennent plus du cinquième des actifs bancaires ouest-africains. Ces groupes réalisent jusqu'à 40 % de leur chiffre d'affaires sur le continent. L'OCP est présent dans seize pays, avec une stratégie d'engrais adaptés aux sols locaux qui touche directement à notre sécurité alimentaire.

En avril 2026, le groupe a levé un milliard et demi de dollars par la première émission obligataire hybride en dollars jamais réalisée par une entreprise africaine.

En 2024, les investissements marocains en Afrique ont atteint un niveau record, environ cinq cents millions de dollars, dont l'essentiel dirigé vers notre région ; quatre-vingt-quinze pour cent des investissements extérieurs du Royaume vont au continent.

Je me garderai bien de présenter ces chiffres comme un don. Une banque marocaine à Dakar, à Abidjan ou à Bamako y est venue pour y faire du profit, et il serait puéril de s'en offusquer. La question qui devrait nous occuper n'est pas celle de l'intention, elle est celle de la réciprocité. Or c'est ici que le bilan se nuance : le Maroc investit massivement chez nous, mais commerce peu ; ses exportations vers l'Afrique subsaharienne ne représentent qu'une fraction modeste de son commerce extérieur. Nous avons donc affaire, pour l'heure, à une relation d'investissement et de services financiers bien plus qu'à une intégration productive. Le jour où des chaînes de valeur véritablement partagées s'établiront, où l'on transformera à Kaolack ou à Korhogo ce que l'on finance à Casablanca, alors seulement pourra-t-on parler d'intégration.

Le désenclavement, ou la géographie rendue à l'histoire

C'est le volet qui, en tant qu'analyste des questions sahéliennes, me paraît le plus considérable.

Le 6 novembre 2023, dans son discours du 48e anniversaire de la Marche verte, s Majesté le Roi Mohammed VI annonce deux initiatives complémentaires : la structuration de l'espace atlantique africain, du cap Spartel au cap de Bonne-Espérance, et la facilitation de l'accès des pays du Sahel à l'océan. Depuis, la mécanique s'est mise en marche: réunion ministérielle de Marrakech en décembre 2023, Déclaration d'Agadir en février 2024, réception royale des chefs de la diplomatie malienne, burkinabè et nigérienne à Rabat en avril 2025, comités ad hoc constitués dans chaque pays concerné pour recenser l'existant et identifier ce qui manque.

Il faut comprendre la puissance de l'argument. Depuis des décennies, nous parlons de l'enclavement sahélien comme d'une fatalité géographique, presque d'une malédiction. Ce n'en est pas une : c'est une facture. Les surcoûts de transport imposés aux États sans littoral peuvent atteindre trente à quarante pour cent de la valeur de leurs importations. Un tel prélèvement, année après année, sur des économies déjà exsangues, alimente une chaîne causale que nous connaissons trop bien à Dakar : marginalisation logistique, vulnérabilité économique, déséquilibres sociaux, puis insécurité. Traiter le désenclavement comme une question de sécurité, et non pas seulement de commerce, constitue à mes yeux l'apport doctrinal le plus solide de l'initiative marocaine et rejoint ce que nous défendons depuis longtemps au Cispaix : on ne stabilise pas le Sahel avec des hélicoptères, on le stabilise avec des routes, des marchés et des perspectives.

Le socle physique existe déjà, et c'est ce qui distingue ce projet de tant d'autres restés à l'état de communiqué. La voie express Tiznit-Dakhla, mille cinquante-cinq kilomètres pour une dizaine de milliards de dirhams, est achevée. Le port Dakhla Atlantique, lancé fin 2021, dépassait 60 % d'avancement en juin 2026, avec un viaduc maritime achevé à plus de 85 %, une zone industrielle de mille six cent cinquante hectares, et une mise en service attendue à l'horizon 2028-2029. Le Tchad y a installé une représentation consulaire, la Gambie des bureaux commerciaux ; des protocoles portent sur des terminaux de coton et de gomme arabique, des plateformes pour les fruits ghanéens et ivoiriens. Ce ne sont pas des intentions, ce sont des mètres carrés.

Le gazoduc, et la patience qu'il exige

Le Gazoduc africain atlantique, l'ancien projet Nigeria-Maroc, est l'entreprise d'intégration la plus ambitieuse jamais tentée sur ce continent : près de sept mille kilomètres, treize pays traversés, trente milliards de mètres cubes par an, vingt-cinq milliards de dollars. Le 19 juillet dernier, à Freetown, la 69e session ordinaire de la Conférence des chefs d'Etat de la Cédéao a vu la signature de l'accord intergouvernemental par les Etats membres ; le Maroc et la Mauritanie doivent encore le parapher. En janvier 2026, la NNPC avait classé le projet en "catégorie A" de son plan directeur gazier. L'architecture retenue est équilibrée : une haute autorité à Abuja pour la coordination politique, une société de projet à Rabat, coentreprise entre l'ONHYM et la NNPC, pour l'exécution.

Le phasage retenu nous concerne directement, nous Sénégalais : le premier tronçon reliera le Maroc aux gisements mauritaniens et sénégalais, Grand Tortue Ahmeyim au premier chef, avec un premier gaz espéré en 2031. Viendront ensuite l'interconnexion Ghana-Côte d'Ivoire, puis le raccordement aux champs nigérians vers 2036.

Je dois cependant dire les choses comme je les pense : le financement n'est pas bouclé. La Banque islamique de développement et le Fonds de l'Opep ont manifesté leur intérêt, la décision finale d'investissement reste attendue. Un traité, si solennel soit-il, ne pose pas un mètre de conduite. Entre l'annonce de 2023 et un achèvement complet qui ne surviendra pas avant la fin des années 2030, l'écart est tel que nous devons rester des observateurs exigeants et éviter que  le corridors ne s'achève en séminaires.

Fès, Tivaouane, Kaolack et la question de la verticalité

Le volet religieux mérite d'être discuté avec finesse, parce qu'il est celui que les analystes étrangers comprennent le plus mal. Après les attentats de Casablanca en 2003, le Maroc a restructuré en profondeur son champ religieux, puis en a fait une offre de coopération. L'Institut Mohammed VI de formation des imams, mourchidines et mourchidates ouvre en mars 2015 ; la Fondation Mohammed VI des Ouléma africains est créée par dahir en juin de la même année et installée à la Qarawiyyin de Fès en juin 2016, réunissant environ cent vingt théologiens de trente et un pays.

Ce dispositif n'invente rien : il réactive. Le lien entre Fès et l'Afrique de l'Ouest est antérieur de plusieurs siècles à toute politique publique et pour nous, Sénégalais, il porte un nom précis, celui de la zaouïa de Sidi Cheikh Ahmeda Tijani et du fil ininterrompu qui la relie à Tivaouane, à Kaolack, à Médina Baye. Face à des sociétés sahéliennes où le jihadisme prospère dans le vide laissé par l'effondrement des autorités religieuses traditionnelles, cette antériorité constitue un capital de légitimité d'une tout autre nature que celui des prédications importées, qu'elles viennent du Golfe ou d'Amérique du Nord. C'est un levier dont je constate qu'il demeure sous-estimé dans les cadres d'analyse sécuritaire dominants, trop occupés à compter les katibas pour observer les chaînes de transmission spirituelle.

À cela s'ajoute un investissement dans le capital humain qu'il serait injuste de passer sous silence : quelque cinq mille cinq cents bourses offertes chaque année, une vingtaine de milliers d'étudiants africains dans les universités marocaines dont la quasi-totalité boursiers, près de soixante mille cadres formés ces dernières années. Et, plus discrètement, des centaines d'officiers sahéliens et ouest-africains passés par l'Académie royale militaire de Meknès, un capital relationnel dont, dans un Sahel gouverné par des militaires, chacun mesure aujourd'hui la valeur.

Ce que nous devons en faire

Je ne suis ni le porte-parole ni le censeur du Royaume du Maroc. Je suis un chercheur sénégalais qui observe une puissance moyenne africaine reconstruire méthodiquement, en vingt-sept ans, une profondeur stratégique que la géographie lui offrait et que l'histoire lui avait retirée.

Il y a des zones d'ombre, et il faut les nommer. L'Initiative atlantique s'appuie matériellement sur des infrastructures situées dans un territoire dont le statut demeure contesté, et nul Etat partenaire ne peut l'ignorer. La rivalité avec Alger transforme peu à peu notre intégration régionale en champ de compétition, avec le risque que nos États soient sommés d'arbitrer entre deux corridors concurrents au lieu de bénéficier des deux. La coopération avec les régimes issus des coups d'Etat de l'AES procure à Rabat un avantage relatif considérable au moment où d'autres partenariats se délitent, mais l'expose aux aléas de trajectoires politiques dont nul ne peut prédire la stabilité.

Reste l'essentiel. Ce que ce règne aura durablement modifié, ce n'est pas seulement un volume d'échanges : c'est le statut de la géographie dans notre imaginaire stratégique. Pendant des décennies, nous avons traité l'enclavement comme un destin. On nous démontre qu'il s'agit d'une variable, coûteuse mais modifiable, et qu'une puissance africaine peut concevoir, financer et gouverner ses propres corridors sans en déléguer la maîtrise. Cheikh Anta Diop nous avait prévenus : la dépendance commence toujours par le renoncement à penser nos propres continuités.

Que ce corridor serve aussi les intérêts marocains ne le disqualifie en rien. Aucune intégration régionale au monde n'a jamais reposé sur l'altruisme ; toutes reposent sur des intérêts bien compris et loyalement négociés. Notre Téranga n'a jamais signifié l'effacement : elle a toujours été un art de recevoir sans se dissoudre.

Il nous revient donc, à nous Ouest-Africains, et singulièrement à nous Sénégalais, riverains atlantiques, fournisseurs gaziers, partenaires spirituels de Fès et voisins immédiats du dispositif, de ne pas subir cette architecture, mais d'en co-écrire les règles. Le désenclavement des uns ne vaudra que le jour où il sera devenu la souveraineté logistique de tous.

En ce 30 juillet, l'usage veut que l'on adresse des vœux. Les miens seront ceux d'un chercheur, et ils vaudront pour les deux rives du Sahara : que le vingt-septième anniversaire de ce règne soit celui où les corridors annoncés deviennent des corridors empruntés, où les mémorandums signés se lisent dans les registres des ports, et où la fraternité que nos discours célèbrent depuis si longtemps se mesure enfin en tonnes transportées et en emplois créés. Nos peuples n'ont plus le temps des symboles seuls.

Dakar, le 30 juillet 2026

Directeur du Centre africain d'intelligence stratégique (Cispaix)

Coordinateur de l'Université pour la paix (UPEACE, Nations unies) pour l'Afrique francophone