L'Afrique ne souffre pas seulement de sa dette : elle souffre surtout d'un déficit de stratégie financière
L'Afrique est aujourd'hui confrontée à une équation financière paradoxale. Le continent doit financer simultanément son industrialisation, ses infrastructures, sa transition énergétique, sa transformation numérique, son urbanisation et l'emploi d'une population en forte croissance, alors même que le coût du capital s'est considérablement renchéri. Dans ce contexte, réduire le débat à une seule question — « l'Afrique est-elle trop endettée ? » — revient à regarder le problème par le mauvais bout de la lorgnette. La véritable question est plus stratégique : quelle dette, à quel coût, dans quelle devise, avec quelle maturité, auprès de quels créanciers, pour financer quels actifs et avec quelle capacité future de remboursement ? C'est à partir de ces paramètres que doit désormais être analysée la dette africaine.
Une réalité beaucoup plus complexe que le seul ratio dette/PIB
L'Afrique n'est pas un bloc homogène. Les situations budgétaires, les structures économiques, les profils d'endettement et les capacités de mobilisation des recettes diffèrent considérablement d'un pays à l'autre. Pour l'Afrique subsaharienne, le ratio médian de dette publique est resté inférieur à 60 % du PIB en 2024 selon le FMI, tandis que dans l'UEMOA, le ratio régional était proche de 65 % en 2025. Ces chiffres montrent qu'il n'existe pas une crise uniforme de la dette africaine. Certains États connaissent une vulnérabilité élevée, tandis que d'autres disposent encore d'une marge budgétaire relativement importante. La question pertinente n'est donc pas uniquement celle du stock de dette, mais celle de sa soutenabilité économique et financière. La Banque mondiale évaluait à environ 900,8 milliards de dollars la dette extérieure de l'Afrique subsaharienne en 2024. Ce chiffre ne doit cependant pas être confondu avec la dette publique totale du continent, que la CNUCED estimait à environ 1 800 milliards de dollars en 2022. Cette distinction statistique est essentielle : dette extérieure, dette publique, dette domestique et service de la dette répondent à des réalités différentes.
Le véritable signal d'alerte : le service de la dette
C'est probablement ici que se situe le principal problème. Le continent peut supporter un niveau d'endettement relativement élevé si cette dette est longue, peu coûteuse, correctement structurée et investie dans des actifs générateurs de croissance. En revanche, une dette coûteuse, courte, exposée au risque de change et nécessitant des refinancements fréquents peut devenir extrêmement dangereuse même lorsque son ratio dette/PIB paraît encore maîtrisé. La CNUCED estime qu'en 2024, le service de la dette publique extérieure et garantie par l'État représentait 18,7 % des recettes publiques en Afrique subsaharienne, un niveau près de trois fois supérieur à celui observé dix ans auparavant. Voilà le véritable signal d'alarme. Ce n'est pas seulement le stock de dette qui étrangle les budgets africains ; c'est la ponction croissante du service de cette dette sur les ressources publiques. Chaque dollar consacré au remboursement et aux intérêts est un dollar qui ne peut être affecté à l'éducation, à la santé, aux infrastructures ou à l'investissement productif.
Le choc des taux a changé l'équation
Depuis la pandémie, l'environnement financier international a profondément changé. La remontée des taux directeurs dans les grandes économies, le durcissement des conditions de financement, les tensions géopolitiques et l'augmentation des primes de risque ont renchéri le coût du financement pour de nombreux États africains. La BAD estimait que les pays africains devaient consacrer environ 74 milliards de dollars au service de leur dette en 2024, contre environ 17 milliards en 2010. Cette évolution constitue un changement structurel. Pendant la période des taux internationaux très faibles, plusieurs États pouvaient accéder relativement facilement aux marchés internationaux. La nouvelle réalité est différente : le capital est devenu plus cher, le refinancement plus difficile et le risque souverain plus déterminant. L'intelligence financière doit donc désormais devenir une composante à part entière de la politique économique africaine.
Le risque de change : la dette invisible
Un autre facteur mérite une attention beaucoup plus importante : la devise dans laquelle la dette est contractée. Lorsqu'un État emprunte en dollars mais perçoit l'essentiel de ses recettes en monnaie nationale, il s'expose à un risque de change considérable. Une dépréciation de la monnaie locale peut augmenter mécaniquement le poids de la dette exprimée en monnaie nationale. La CNUCED indique qu'une part très importante de la dette extérieure et des importations africaines est libellée en dollars. Cela crée une double vulnérabilité : lorsque le dollar s'apprécie, le coût des importations augmente, le service de la dette augmente, la pression sur les réserves de change s'accroît et la marge budgétaire diminue. La dette extérieure devient alors non seulement une question budgétaire, mais également une question de souveraineté monétaire et de sécurité économique.
Le paradoxe africain : une épargne considérable mais insuffisamment transformée en investissement
C'est ici que le débat devient véritablement stratégique. L'Afrique ne manque pas totalement de capitaux ; elle manque surtout de mécanismes efficaces pour transformer son épargne en capital productif de long terme. Selon l'OCDE, les investisseurs institutionnels africains disposent d'environ 1 100 milliards de dollars d'actifs. Les fonds de pension représentent environ 455 milliards de dollars, tandis que les compagnies d'assurance disposent d'environ 320 milliards de dollars d'actifs. Ces ressources constituent un potentiel considérable. La question stratégique est donc la suivante : pourquoi une partie beaucoup plus importante de cette épargne ne finance-t-elle pas les infrastructures, les PME, l'industrie, l'énergie, l'agriculture, les technologies et les chaînes de valeur africaines ? Le problème devient alors moins celui d'un manque absolu de capital que celui de la canalisation du capital. C'est précisément le terrain de l'intelligence économique.
L'Afrique doit apprendre à transformer l'épargne en puissance économique
Un fonds de pension qui investit dans des obligations souveraines finance l'État. Mais un système financier capable de canaliser une partie de cette épargne vers des infrastructures, des entreprises industrielles, des fonds de capital-investissement, des projets énergétiques ou des obligations d'entreprises crée également des actifs productifs. La différence est fondamentale. Dans le premier cas, l'épargne finance principalement la dette publique ; dans le second, elle contribue directement à la création de capacités économiques. L'enjeu n'est donc pas seulement de trouver davantage d'argent. Il est de mieux organiser la circulation du capital.
La dette doit produire des actifs
Il faut désormais distinguer clairement la dette qui finance la consommation de la dette qui finance la transformation productive. Emprunter pour financer une infrastructure énergétique capable de réduire les importations de combustibles n'a pas la même valeur économique qu'emprunter pour financer une dépense courante. Emprunter pour construire un port qui augmente les exportations n'a pas le même rendement qu'un emprunt utilisé pour absorber un déficit budgétaire sans contrepartie productive. Emprunter pour créer une zone industrielle capable d'attirer des investisseurs, de générer des emplois et des recettes fiscales peut constituer un investissement stratégique. La question fondamentale devient donc : quel actif économique chaque dollar de dette permet-il de créer ? C'est cette question qui devrait être systématiquement posée avant tout nouvel endettement souverain.
L'Afrique doit mesurer le rendement économique de sa dette
Une véritable stratégie financière devrait intégrer une analyse systématique du rendement économique de la dette. Chaque projet financé par l'endettement devrait être évalué selon son coût de financement, sa maturité, sa devise, son risque de change, son risque de refinancement, son rendement économique attendu, sa capacité de création d'emplois, ses recettes fiscales futures, sa capacité d'exportation, sa contribution à la réduction des importations et son impact sur la productivité nationale. Cette approche permettrait de passer d'une logique purement comptable à une logique stratégique. L'emprunt public ne devrait plus être considéré uniquement comme une ressource budgétaire, mais comme un investissement dont il faut mesurer le rendement économique et stratégique.
Les infrastructures : le grand test
L'Afrique doit financer entre 130 et 170 milliards de dollars d'infrastructures chaque année, selon les estimations de la BAD, avec un déficit annuel de financement compris entre 68 et 108 milliards de dollars. Routes, ports, chemins de fer, énergie, eau, télécommunications, numérique et logistique constituent les fondations de la compétitivité future du continent. Le paradoxe est donc saisissant : l'Afrique doit investir massivement au moment même où son coût de financement augmente. C'est pourquoi la mobilisation du capital domestique devient une question de souveraineté économique. L'enjeu n'est pas de renoncer à l'endettement, mais de faire en sorte que les ressources empruntées contribuent à accroître la capacité productive, les recettes futures et la compétitivité des économies africaines.
La ZLECAf : un actif stratégique sous-estimé
La Zone de libre-échange continentale africaine doit également être considérée comme un instrument financier. Un marché plus intégré réduit le risque commercial des projets. Une entreprise industrielle qui peut vendre dans un marché continental de plus d'un milliard de consommateurs présente un profil différent d'une entreprise limitée à un marché national étroit. L'intégration économique peut donc améliorer la bancabilité des projets, renforcer les chaînes de valeur régionales et, à terme, réduire le risque perçu par les investisseurs. L'intégration commerciale devient ainsi un instrument de réduction du risque financier et un facteur de valorisation du capital africain.
La souveraineté financière passera par les marchés de capitaux africains
Le développement des marchés financiers africains constitue une autre priorité. La BRVM, Casablanca Stock Exchange, Johannesburg Stock Exchange, Nigerian Exchange, Egyptian Exchange et d'autres places régionales démontrent que les infrastructures financières existent, mais leur profondeur reste insuffisante par rapport aux besoins du continent. L'Afrique doit développer davantage les obligations d'entreprises, les fonds d'infrastructure, les project bonds, les garanties régionales, les mécanismes de partage du risque, les fonds souverains, les fonds de pension, le capital-investissement, les marchés secondaires et les instruments de couverture du risque de change. Le véritable objectif doit être de réduire progressivement la dépendance au financement extérieur coûteux tout en renforçant la profondeur des marchés financiers africains.
La dette domestique n'est pas automatiquement une solution
Il serait toutefois dangereux de considérer la dette domestique comme une réponse miracle. Lorsqu'un État finance une part croissante de ses besoins auprès des banques nationales, il peut provoquer un phénomène d'éviction du secteur privé : les banques achètent davantage de titres publics et disposent de moins de ressources pour financer les entreprises. Pire encore, une concentration excessive de dette souveraine dans les bilans bancaires peut créer un lien dangereux entre risque souverain et risque bancaire. La diversification des sources de financement est donc indispensable. Le financement domestique doit progresser, mais il doit s'accompagner d'une diversification des investisseurs, d'un approfondissement des marchés de capitaux et d'une meilleure répartition des risques.
La bataille fiscale
Aucune stratégie d'endettement ne sera durable sans amélioration des recettes publiques. L'Afrique doit poursuivre la digitalisation fiscale, renforcer la lutte contre l'évasion et la fraude, améliorer le recouvrement et élargir progressivement l'assiette fiscale. Mais il ne s'agit pas simplement d'augmenter les impôts. Il s'agit surtout de faire entrer davantage d'activité économique dans le système fiscal formel. Un État qui mobilise davantage de recettes dispose d'une meilleure capacité de remboursement, améliore son profil de risque et peut obtenir de meilleures conditions de financement. La politique fiscale devient ainsi également un instrument de politique financière internationale et de souveraineté économique.
Une nouvelle doctrine financière africaine
L'Afrique a besoin d'une nouvelle doctrine financière. Elle doit passer de la dette à la stratégie de dette, du financement extérieur à la diversification des sources de financement, de l'épargne inactive au capital productif, du financement de déficits au financement d'actifs, de la dépendance au dollar à une meilleure gestion du risque de change et de la gestion comptable à l'intelligence financière. Cette transformation suppose la création, au niveau national et régional, de véritables capacités d'analyse stratégique de la dette. Les États africains doivent savoir qui les finance, à quelles conditions, dans quelle devise, avec quelles clauses, pour quels projets et avec quelles conséquences économiques et géopolitiques. Car un prêt n'est jamais seulement un instrument financier. Il peut également créer une dépendance commerciale, technologique, monétaire ou stratégique.
La dette comme instrument de puissance
C'est probablement le point le plus important. Dans l'économie mondiale contemporaine, le capital est une source de puissance. Celui qui contrôle le financement contrôle en partie la capacité d'investissement. Celui qui maîtrise ses marchés de capitaux réduit sa dépendance. Celui qui mobilise son épargne domestique peut financer son développement avec davantage d'autonomie. Et celui qui sait utiliser intelligemment la dette peut transformer une contrainte financière en avantage compétitif. L'Afrique doit donc considérer la dette non seulement comme une obligation à rembourser, mais comme un instrument potentiel de transformation économique, de compétitivité et de souveraineté.
Conclusion : le véritable enjeu est l'intelligence du capital
Le débat africain sur la dette doit changer de nature. Il ne s'agit plus simplement de demander : « Combien l'Afrique doit-elle ? » Il faut désormais demander : « Qui finance l'Afrique ? À quel prix ? Dans quelle devise ? Pour financer quoi ? Qui contrôle les actifs créés ? Quel rendement économique et stratégique ces investissements produiront-ils ? » C'est à ce niveau que commence véritablement l'intelligence économique. L'Afrique ne doit évidemment pas nier les situations de surendettement qui existent dans plusieurs pays. Elle doit au contraire les traiter avec rigueur, transparence et discipline budgétaire. Mais elle doit également comprendre qu'une politique de désendettement sans stratégie d'investissement peut être tout aussi dangereuse. Le véritable objectif ne doit pas être de faire de l'Afrique un continent qui emprunte moins. Il doit être d'en faire un continent qui emprunte mieux, investit mieux et transforme mieux son capital.
Car au XXIe siècle, la souveraineté ne se mesure plus uniquement au contrôle des ressources naturelles. Elle se mesure aussi à la capacité de mobiliser son épargne, maîtriser son financement, choisir ses partenaires, contrôler ses risques et orienter son capital vers les secteurs qui construiront la puissance économique de demain.
Le véritable défi africain n'est donc pas seulement la dette.
C'est l'intelligence du capital.
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Cordialement,
Cheikh Mbacké Sène
Expert en intelligence économique & communication stratégique
Doctorant en administration des affaires School of Business and Economics
Atlantic International University (Hawaï, USA)
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Ancien Conseiller Technique
Ministère de l'Urbanisme, du Logement et de l'Hygiène publique
Ministère de la Jeunesse