Tribune : Construire l’Afrique de 2050 avec les ressources de l’Afrique: Sortir du paradoxe du béton, du pétrole et de la dépendance importée
Dans le bâtiment, le béton armé, le ciment, l’acier et les matériaux fortement transformés symbolisent la construction moderne. Dans l’énergie, le fuel, le gasoil et les centrales thermiques restent déterminants dans de nombreux pays.
Pourtant, le continent dispose de ressources abondantes permettant de construire et de produire davantage d’énergie autrement : terre, banco stabilisé, latérite, pierre et matériaux biosourcés pour le logement ; soleil, vent, eau, biomasse et géothermie pour l’énergie.
La question est donc la suivante :
l’Afrique peut-elle construire les villes de demain et satisfaire les besoins énergétiques de centaines de millions de nouveaux habitants en généralisant un modèle fondé sur des matériaux fortement carbonés et des combustibles souvent importés ?
La réponse appelle une profonde réorientation.
Une pression démographique sans précédent
L’Afrique comptera approximativement un milliard d’habitants supplémentaires d’ici 2050. Sa population urbaine pourrait alors approcher 1,4 milliard d’habitants.
Selon UN-Habitat, environ 75 % des bâtiments qui constitueront le parc immobilier de l’Afrique subsaharienne en 2050 restent encore à construire. Le déficit actuel de logements se chiffre déjà en dizaines de millions d’unités.
Une grande partie de l’Afrique physique de 2050 n’existe donc pas encore. Les choix actuels en matière de matériaux, d’architecture et d’énergie détermineront pendant des décennies le coût du logement, les importations, les besoins de climatisation, les émissions, la consommation électrique et la vulnérabilité aux prix internationaux.
Continuer à construire comme auparavant reviendrait à multiplier les contraintes du modèle actuel.
Le béton est indispensable, mais son usage systématique doit être interrogé
Il ne s’agit pas de bannir le béton armé, indispensable pour les fondations, les structures porteuses, les ouvrages d’art et les immeubles de grande hauteur.
Le problème apparaît lorsqu’il devient la seule référence de la modernité, même lorsque des solutions locales peuvent remplir une partie des mêmes fonctions à moindre coût économique et environnemental.
La fabrication du ciment et de l’acier est particulièrement intensive en énergie et en carbone. À l’échelle mondiale, les bâtiments et la construction représentent environ un tiers de la consommation d’énergie et des émissions de CO₂ liées à l’énergie.
À l’inverse, les blocs de terre comprimée ou stabilisée peuvent réduire l’énergie incorporée et les émissions liées aux matériaux. Certaines études africaines ont constaté des diminutions de l’ordre de 30 à 40 % de l’énergie incorporée par rapport aux murs conventionnels en blocs sable-ciment.
L’enjeu n’est pas de choisir entre « béton » et « banco », mais de mettre chaque matériau là où ses propriétés sont les plus pertinentes. Le béton peut rester réservé aux fondations, chaînages et structures, tandis que la terre stabilisée, la pierre ou d’autres matériaux locaux peuvent être utilisés pour les murs et les remplissages.
Cette approche hybride réduirait la quantité de ciment et d’acier par mètre carré construit.
Des matériaux locaux pour un logement plus accessible
Les coûts varient selon les pays, la disponibilité de la terre, le dosage du ciment, les équipements et les finitions. Mais plusieurs expériences indiquent que les blocs de terre comprimée peuvent réduire le coût de construction.
Dans certaines configurations africaines, des économies de 20 à 40 % ont été observées grâce à une moindre consommation de ciment, de mortier, de transports et parfois de crépissage.
La comparaison doit toutefois porter sur le cycle de vie du bâtiment :
coût de construction + entretien + réparations + consommation d’énergie + climatisation + durée de vie.
L’architecture bioclimatique est ici essentielle. Un bâtiment bien orienté, naturellement ventilé et doté d’une bonne inertie thermique peut réduire fortement les besoins de climatisation. Dans les zones sahéliennes où les températures dépassent régulièrement 40 °C, une mauvaise conception coûte deux fois : à la construction, puis pendant des décennies pour refroidir le bâtiment.
La durabilité du banco dépend de la qualité de conception
Une construction en terre mal conçue et mal protégée peut se dégrader rapidement, notamment sous l’effet des remontées capillaires, du ruissellement et des pluies battantes.
Mais il faut distinguer le banco traditionnel non protégé de la terre moderne stabilisée et normalisée. Blocs comprimés, stabilisation au ciment ou à la chaux lorsque nécessaire, contrôle granulométrique, compactage mécanique, soubassements résistants à l’humidité, débords de toiture et drainage améliorent considérablement les performances.
Une construction en terre correctement conçue peut atteindre des durées de vie comparables à celles de nombreux bâtiments modernes. Le véritable obstacle réside plutôt dans l’absence de normes, de contrôle qualité, de certification, d’assurance et de filières industrielles structurées.
Du matériau local à l’industrie des matériaux locaux
Tant que le banco sera associé à l’informel et le béton à la modernité, les pratiques évolueront difficilement.
Il faut donc industrialiser les matériaux locaux :
identification des ressources → caractérisation des sols et pierres → normes → laboratoires → équipements de production → entreprises certifiées → formation des professionnels → marchés publics → financement bancaire → assurance.
Le Rwanda diffuse des machines de fabrication de blocs de terre comprimée et intègre progressivement ces matériaux dans ses standards. Le Burkina Faso possède des références d’architecture contemporaine en terre et latérite. Le Sénégal explore les blocs de terre comprimée, le typha et d’autres matériaux locaux. Le Mali dispose lui-même d’une longue tradition du banco et a déjà réalisé des projets modernes en blocs de terre comprimée.
Il ne s’agit donc pas de découvrir une technologie nouvelle, mais de transformer un savoir-faire existant en industrie moderne, normalisée et compétitive.
Le même paradoxe existe dans l’énergie
Plus de 600 millions d’Africains restent aujourd’hui privés d’électricité, alors que le continent possède certaines des ressources solaires les plus importantes de la planète.
De nombreux pays utilisent encore massivement le fuel ou le gasoil pour produire de l’électricité. Cette situation renchérit les coûts, expose les compagnies nationales aux fluctuations du pétrole et mobilise des devises qui pourraient financer des investissements productifs.
En Afrique de l’Ouest, les centrales au diesel et au fuel représentent encore plusieurs gigawatts de capacité. La Banque mondiale a estimé le coût moyen du service électrique régional autour de 0,26 dollar par kWh dans certains travaux récents, les combustibles liquides représentant une part importante des coûts.
Le coût des renouvelables a fortement diminué
Le coût moyen mondial du solaire photovoltaïque à grande échelle se situe désormais, dans de nombreux marchés, autour de 40 à 50 dollars par MWh, tandis que l’éolien terrestre peut descendre vers 30 à 40 dollars par MWh.
Le solaire nécessite toutefois un réseau adapté, du stockage, de la flexibilité et parfois des capacités de secours. Mais sur vingt ou trente ans, la comparaison devient favorable : une centrale thermique exige du carburant pendant toute sa durée de vie, tandis qu’une centrale solaire nécessite surtout l’investissement initial, la maintenance, le remplacement de certains équipements et un stockage éventuel.
Le soleil, lui, ne doit être ni acheté ni importé. Chaque centrale au fuel peut au contraire engager un pays pendant vingt ou trente ans dans une obligation d’achat de carburant.
Le stockage ne rend pas le solaire prohibitif
Le coût des batteries à grande échelle a chuté de plus de 90 % depuis 2010 selon certaines estimations internationales. Elles permettent de déplacer la production solaire vers les heures de pointe du soir et de contribuer à la régulation du réseau.
Elles restent cependant surtout adaptées au stockage de quelques heures, et moins aux besoins de plusieurs semaines ou mois. La solution doit donc être systémique.
La bonne stratégie n’est pas « 100 % solaire », mais un mix énergétique adapté aux ressources de chaque pays :
Solaire + éolien + hydraulique + biomasse + géothermie lorsque disponible + stockage + interconnexions + gestion de la demande + capacités pilotables de sécurité.
Le solaire produit principalement le jour, l’hydraulique apporte de la flexibilité, l’éolien complète la production, les batteries couvrent les pointes et les interconnexions permettent de mutualiser les ressources.
La variabilité du solaire et de l’éolien n’est donc pas incompatible avec la stabilité. Près de 90 % de l’électricité du Kenya provient déjà de sources renouvelables, principalement la géothermie, l’hydraulique, l’éolien et le solaire. L’Éthiopie produit également la quasi-totalité de son électricité à partir de sources renouvelables. L’Uruguay dépasse depuis plusieurs années 90 % d’électricité renouvelable.
La stabilité vient de la diversification du système et de la qualité du réseau, non de la dépendance à une seule source énergétique.
Une transition énergétique aussi industrielle
Une politique de souveraineté énergétique ne peut se limiter à importer des panneaux solaires. La transition doit devenir un levier d’industrialisation.
Le continent doit progressivement développer :
* l’assemblage de panneaux ;
* les structures métalliques ;
* les câbles et transformateurs ;
* les onduleurs ;
* les équipements de stockage ;
* la maintenance ;
* les logiciels de gestion ;
* les mini-réseaux ;
* et certaines étapes de production de batteries lorsque les conditions économiques le permettent.
Le lithium, le graphite, le manganèse, le cuivre, le cobalt et d’autres ressources minérales offrent à l’Afrique une possibilité d’intégration dans ces chaînes de valeur.
Mesurer autrement la performance
Deux indicateurs pourraient guider les politiques publiques.
Pour le logement :
Combien de kilogrammes de ciment et d’acier sont nécessaires par mètre carré construit ?
Pour l’énergie :
combien de litres de carburant importé sont nécessaires pour produire un MWh d’électricité ?
On pourrait également mesurer la proportion de matériaux locaux dans les logements publics, le coût total d’un logement sur cinquante ans, sa consommation énergétique, le taux d’intégration locale des équipements, les devises économisées et les emplois créés.
Une nouvelle doctrine
L’Afrique doit sortir de l’opposition entre tradition et modernité.
Construire en terre stabilisée n’est pas un retour au passé. Installer massivement du solaire ne signifie pas renoncer à une électricité fiable. La modernité consiste à utiliser la science, l’ingénierie et l’industrie pour valoriser les ressources disponibles.
La doctrine pourrait être résumée ainsi :
Construire avec ce que nous avons, produire notre énergie avec ce que la nature nous donne, et industrialiser localement les chaînes de valeur correspondantes.
Le Mali et le Sahel ont intérêt à ouvrir ce chantier
Les pays sahéliens disposent d’un ensoleillement exceptionnel, de terre, de pierre et de latérite, tout en faisant face à un besoin considérable de logements, à une urbanisation rapide, à une demande électrique croissante et à une forte dépendance aux importations de carburants.
Il serait donc erroné de traiter séparément les politiques du logement, de l’énergie, de l’industrie et du commerce.
Un programme de construction utilisant davantage de matériaux locaux créerait une demande pour les carrières, les fabricants de blocs, les machines, les architectes, les bureaux d’études et les entreprises du bâtiment. Une transition énergétique ambitieuse ouvrirait parallèlement des marchés pour les installateurs, techniciens, fabricants et sociétés de maintenance. Ce sont potentiellement des dizaines de milliers d’emplois.
L’enjeu dépasse le climat
Réduire la consommation de ciment ou de fuel peut diminuer les émissions de carbone, mais les enjeux prioritaires sont aussi :
le coût de la vie, le logement accessible, l’emploi, la balance commerciale, les finances publiques, la souveraineté énergétique et l’industrialisation.
L’Afrique doit construire une part considérable de ses villes et produire plusieurs fois plus d’électricité au cours des prochaines décennies. Elle dispose donc d’une occasion historique.
Soit elle reproduit à grande échelle un modèle consommateur de ciment, de carburants et de devises. Soit elle transforme sa croissance démographique en marché pour de nouvelles industries fondées sur ses propres ressources.
Le véritable paradoxe serait qu’un continent disposant du soleil, du vent, de la terre et de la pierre continue à importer massivement son énergie et jusqu’à sa manière de construire.
L’Afrique de 2050 reste largement à bâtir. La question essentielle est désormais de savoir avec quels matériaux, avec quelle énergie, et surtout avec quelle part de valeur ajoutée africaine nous choisirons de la construire.
Par Harouna Niang
Économiste - ancien ministre malien