Secteur agricole : l’Office du Niger face au défi de la stabilité institutionnelle

Institution centrale de l’agriculture irriguée, l’Office du Niger concentre des enjeux économiques, sociaux et fonciers majeurs. Les décisions prises aujourd’hui en matière de gouvernance pèseront directement sur sa capacité à remplir durablement son rôle au service des producteurs et de la sécurité alimentaire.

13 Fév 2026 - 08:10
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Secteur agricole : l’Office du Niger face au défi de la stabilité institutionnelle

En moins de deux mois, l’Office du Niger a connu plusieurs changements à sa tête, ramenant au premier plan la question de la continuité dans le pilotage d’un outil stratégique pour l’économie agricole malienne. Au-delà des profils individuels, la situation interroge sur la capacité de l’institution à fonctionner dans le temps long, à conduire des réformes attendues et à produire des résultats visibles sur le terrain.

La lecture des décisions récentes passe d’abord par le calendrier. Le 22 janvier 2020, Abdel Karim Konaté, dit « Empé », est nommé président-directeur général par le Conseil des ministres. Quatre ans plus tard, le 14 février 2024, Badara Aliou Traoré lui succède. À partir de la fin de l’année 2025, les changements s’enchaînent plus rapidement avec l’abrogation du décret de février 2024, suivie de la mise en place d’une direction intérimaire, dans un contexte marqué par de fortes attentes autour de la campagne agricole et de la gestion des périmètres irrigués.

L’intérim est confié à Sékou Ibrahima Barry à la suite d’une décision intervenue en novembre 2025 et formalisée par un acte ministériel daté du 3 décembre. Cette transition est brève. Le 16 janvier 2026, le Conseil des ministres nomme Abdoulaye Diané, juriste, à la tête de l’Office du Niger, mettant fin à l’intérim. Moins d’un mois plus tard, le 6 février 2026, une nouvelle décision porte Samba Bocary Tounkara, spécialiste en aménagement et gestion durable des ressources, à la direction de l’établissement.

Cette succession de décisions ne suffit pas à conclure à elle seule à un dysfonctionnement généralisé. Elle traduit toutefois le niveau de pression qui s’exerce sur un établissement public appelé à concilier production agricole, gestion foncière, entretien d’infrastructures hydrauliques, attentes sociales et exigences de rigueur financière. Lorsque la direction change fréquemment, les effets sont concrets : des arbitrages tardent, des dossiers avancent moins vite et la lisibilité de l’action publique se réduit, avec des répercussions directes pour les exploitants et les partenaires techniques.

Dans ce contexte, les contrôles externes apportent un éclairage utile. Le Bureau du Vérificateur général a conduit une vérification financière portant sur la gestion de l’Office du Niger, couvrant notamment les exercices 2019 à 2022, avec un examen spécifique de la subvention des engrais de la campagne 2020-2021.

Le rapport relève des manquements aux règles et procédures en vigueur et chiffre à 655 444 000 francs CFA les irrégularités financières liées à cette subvention. Il mentionne également la transmission de faits aux autorités judiciaires compétentes, rappelant que l’amélioration de la gouvernance repose à la fois sur la prévention et sur la responsabilité.

Au-delà de ces constats, l’Office du Niger demeure un pilier de l’agriculture malienne. Il gère l’un des plus vastes ensembles irrigués de la sous-région, avec une superficie aménagée estimée autour de 100 000 hectares. Son rôle est déterminant dans l’approvisionnement national en riz, dans l’emploi rural et dans l’équilibre de nombreuses filières locales.

Quand le pilotage évolue trop souvent, ce ne sont pas seulement des organigrammes qui changent, mais des dossiers très concrets qui prennent du retard, depuis l’entretien des canaux jusqu’à la planification des campagnes, en passant par l’encadrement technique, la gestion du foncier et le suivi des intrants.

Au fond, le débat n’oppose pas stabilité et réforme

Cette question dépasse le seul cas du Mali. Dans plusieurs pays de la région, les États ont cherché à préserver leurs grands périmètres irrigués des effets de décisions discontinues en clarifiant les responsabilités, en donnant une réelle autonomie de gestion aux structures chargées des aménagements et en organisant un suivi régulier.

Au Sénégal, la société chargée de l’aménagement du delta du fleuve Sénégal et de ses vallées intervient depuis plusieurs décennies avec une organisation qui combine pilotage public et implication des usagers dans la gestion quotidienne. Cette approche n’a pas supprimé toutes les difficultés, mais elle a réduit la dépendance à des arbitrages centraux pour chaque ajustement opérationnel.

Au Maroc, les offices régionaux de mise en valeur agricole fonctionnent comme des établissements publics dotés d’une autonomie financière et encadrés par des conseils d’administration, avec des structures de proximité chargées du suivi quotidien. Cette organisation vise à assurer la continuité de l’action, même en cas de changement de responsables.

Au Burkina Faso et au Niger, les structures chargées des aménagements hydro-agricoles ont été conçues avec des mandats clairs et une capacité de gestion dans la durée, afin de coordonner des territoires irrigués complexes. D’autres expériences, notamment au Ghana, montrent également l’intérêt de dispositifs où l’État conserve un rôle structurant tout en confiant aux organisations d’usagers une part réelle de la gestion et de l’entretien.

Pour l’Office du Niger, ces références ne constituent pas des modèles à reproduire, mais des enseignements utiles. Elles rappellent que la durée, la clarté des responsabilités et la qualité du lien avec les exploitants sont des conditions essentielles pour qu’un grand périmètre irrigué fonctionne efficacement.

Une direction installée doit disposer du temps nécessaire pour conduire une feuille de route lisible, avec des objectifs suivis et des résultats observables sur la maintenance hydraulique, la gestion foncière, la transparence des procédures et la qualité du service rendu.

Au fond, le débat n’oppose pas stabilité et réforme. Les deux vont de pair. La continuité permet d’appliquer les recommandations issues des contrôles, de corriger les faiblesses identifiées et de replacer la performance au centre de l’action publique, sans repartir sans cesse de zéro. L’enjeu est désormais que l’Office du Niger retrouve un pilotage suffisamment stable pour répondre aux attentes des producteurs et jouer pleinement son rôle de fleuron de l’agriculture malienne.

Cheick B. CISSE