Forum de Bamako : Refonder l'école malienne, du diagnostic à l'action
Bamako a accueilli du 5 au 7 novembre 2026 la 26e édition du Forum de Bamako, consacrée à la refondation profonde du système éducatif malien.
Placée sous le Haut Patronage du Général d'Armée Assimi Goïta, Président de la Transition, Chef de l'État, cette rencontre majeure a été organisée conjointement par le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique et par la Fondation Forum de Bamako, ce "Petit Davos de l'Afrique" créé en 2001 par Abdoullah Coulibaly.
Les travaux se sont ouverts au Centre international de conférences de Bamako, le CICB, avant de se poursuivre à l'Hôtel Radisson Collection. Le thème, volontairement de rupture, résume l'ambition : "Refondation du système éducatif malien en cohérence avec les valeurs culturelles et répondant aux besoins de développement socio-économique du pays et de la sous-région". Autrement dit, aligner enfin l'école sur le pays réel.
Un constat sévère et partagé
Le constat dressé dès l'ouverture par les experts est sans détour. Il met en lumière un décalage structurel devenu intenable : le système produit environ 40.000 diplômés par an pour seulement 3 000 emplois formels. Il fabrique des demandeurs d'emploi plutôt que des bâtisseurs, des généralistes littéraires pour une administration héritée, alors que le pays a de l'or mais importe des bijoux, du coton mais importe des pagnes, du soleil mais importe de l'électricité.
Ce décalage est aussi culturel. Car un enfant malien de 10 ans connaît Napoléon mais ignore Soundiata Keïta. Il récite les affluents de la Seine mais pas ceux du Niger ou du Bani. Les valeurs de Maaya, de Horonya, de Danbe, de Sinankunya, qui fondent le vivre-ensemble malien, ont été marginalisées dans les manuels. Dès lors, le diagnostic est double : l'école ne prépare ni à l'emploi, ni à l'identité.
Face à cette urgence, l'État s'est engagé pour la première fois avec une ampleur institutionnelle, organisationnelle et financière inédite aux côtés de la Fondation. C'est un tournant historique pour le Forum. Le ministère de l'Enseignement supérieur, porteur de l'initiative, a présenté le projet en Conseil des ministres, mis en place un comité d'organisation conjoint impliquant les autres départements, le secteur privé et les acteurs de l'éducation, et mobilisé des moyens à la hauteur de l'enjeu.
Comme l'a rappelé le Professeur Bouréma Kansaye, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique : "Lorsque l'État mobilise des ressources importantes pour une rencontre consacrée à l'éducation, il ne finance pas simplement un événement. Il investit dans la réflexion sur l'avenir de notre jeunesse et, à travers elle, dans l'avenir du Mali".
La séquence inaugurale a traduit cette volonté. Point de presse du ministre le mercredi 4 novembre, suivi de sa participation au journal télévisé de 20h pour fixer le cap. Puis, le jeudi 5 novembre au CICB, cérémonie d'ouverture avec discours du ministre au nom du Premier ministre, le Général de Division Abdoulaye Maïga, conférence inaugurale du Pr Alioune Sall, fondateur de l'African Futures Institute, sur le thème "S'enraciner pour se moderniser. Quelle éducation pour construire le Mali de 2063 ?", et panel ministériel de haut niveau réunissant quatre membres du gouvernement : Enseignement supérieur, Éducation nationale, Entrepreneuriat et Emploi, Artisanat et Culture. L'objectif était clair : exposer une vision intersectorielle où l'école, l'emploi, la culture et l'entrepreneuriat parlent d'une seule voix.
Quatre orientations pour refonder
Les réflexions se sont appuyées sur les orientations des États généraux de l'éducation, dont le rapport a été remis au Chef de l'État le 12 mars 2024, en parfaite harmonie avec la Vision Mali 2063 et la Stratégie nationale pour l'émergence et le développement durable (SNEDD) 2024-2033. La période 2026-2027 ayant été décrétée Année de l'Éducation et de la Culture, le Forum devait transformer des recommandations en pistes opérationnelles.
La première orientation majeure vise à décoloniser les contenus pédagogiques. Il s'agit d'introduire les langues nationales, bamanankan, fulfulde, songhaï, dogon, tamasheq, dès l'enseignement fondamental, et de réécrire les manuels autour des grandes épopées et des valeurs historiques africaines : l'Empire du Mali, l'Empire songhaï, la Charte du Kurukan Fuga, première déclaration des droits de l'Homme. L'idée, défendue avec force au CICB, est simple : l'école doit fabriquer des citoyens conscients de leur identité avant de délivrer des parchemins académiques déconnectés. C'est le sens profond du Mali Kura.
La deuxième orientation préconise de lier étroitement l'école aux réalités de l'emploi. Elle propose de transformer une large part des lycées classiques en lycées professionnels ciblés selon les potentialités économiques régionales. Il s'agit d'implanter des pôles spécialisés répondant aux vocations territoriales : le pôle de l'or à Kayes, le pôle du coton à Sikasso, le pôle de l'énergie solaire à Sanankoroba, le pôle de l'élevage à Mopti, le pôle du karité et de l'agro-industrie à Koutiala. L'objectif est que chaque diplôme corresponde immédiatement à un besoin productif réel et favorise la transformation sur place, au lieu d'exporter brut et d'importer cher.
La troisième orientation porte la dimension sous-régionale, et elle constitue le volet le plus stratégique pour la Confédération. Elle vise l'harmonisation des cursus universitaires et la création d'une synergie académique renforcée au sein de l'Alliance des États du Sahel. Cette dynamique ambitionne d'instituer un espace universitaire confédéral et un baccalauréat AES commun, avec un système LMD harmonisé, facilitant la circulation des compétences entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, tout en mutualisant les opportunités de formation internationale obtenues auprès des pays partenaires, à l'image des 300 bourses russes obtenues par le Mali.
La quatrième orientation aborde la question cruciale du numérique souverain. Elle propose la création d'un cloud éducatif national hébergé au CICB pour soustraire les données scolaires aux serveurs étrangers, et la conception d'outils pédagogiques et d'intelligences artificielles ancrés dans les réalités linguistiques nationales. Former au codage à partir du bamanankan, créer des IA qui comprennent le fulfulde, développer des solutions numériques pour l'agriculture, la santé et la sécurité sahéliennes : l'enjeu est de former non pas des consommateurs d'applications, mais des créateurs de solutions.
Les journées des 6 et 7 novembre au Radisson Collection ont permis d'approfondir ces thématiques lors de panels thématiques modérés par des personnalités universitaires et des spécialistes internationaux. Selon Ousmane Oumarou Sidibé, coprésident du comité scientifique, ces panels devaient permettre de formuler des recommandations concrètes et consensuelles.
Le Pr Fana Tangara, directeur général de l'Enseignement supérieur, a notamment dirigé les réflexions portant sur la souveraineté par le savoir, englobant université, recherche scientifique, innovation technologique et intelligence artificielle. À ses côtés, des dîners-débats ont réuni chefs d'entreprise, investisseurs et invités internationaux pour affiner les approches pragmatiques, notamment sur le financement, la gouvernance et la performance du système.
Car le ministre Kansaye l'a rappelé : la formation doit dépasser la seule obtention de diplômes. Elle doit développer les compétences, la créativité et la capacité d'insertion. De son côté, le président de la Fondation, Abdoullah Coulibaly, a défendu la même articulation entre ancrage culturel et compétences scientifiques, soulignant que le Forum offre depuis 26 ans un espace de dialogue libre et exigeant.
Des livrables pour ne plus recommencer
La clôture, le samedi 7 novembre, a validé la transmission d'une feuille de route opérationnelle rigoureuse. Présentée par Harouna Niang, président du Comité scientifique, avant adoption en séance plénière, elle comprend des matrices de suivi, des tableaux de bord de la performance éducative et une cartographie prospective des métiers, avec responsabilités, échéances et indicateurs.
"Depuis vingt-six éditions, le Forum de Bamako offre au Mali un espace de dialogue libre et exigeant sur son avenir. En consacrant cette édition à l'éducation, nous voulons aider à transformer les recommandations des États généraux en décisions concrètes, suivies et évaluées", a conclu Abdoullah Coulibaly.
En définitive, le Forum 2026 n'a pas seulement parlé d'école. Il a parlé de souveraineté par le savoir. Il a posé les bases d'une école qui enseigne en langues nationales, forme à des métiers réels, délivre des diplômes reconnus dans l'AES et protège ses données.
L'effectivité de cette refondation repose désormais sur la concrétisation des budgets alloués et la mise en œuvre pratique des réformes au sein des établissements, du fondamental à l'université. C'est là, et non au CICB ou au Radisson, que se jouera la refondation : dans les salles de classe du Mali, et de l'AES.
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