« La lecture exclusivement ethnique des conflits en Afrique est fallacieuse »
Hier au Rwanda ou aujourd’hui au Kenya, la dimension identitaire n’est qu’un vecteur parmi d’autres des crises, explique la chercheuse Sonia Le Gouriellec.
Pas une cause unique de conflit
La littérature sur le lien entre ethnie et conflit est très riche et de nombreuses controverses ont opposé les analystes. Pour les uns, le continent africain serait « condamné » aux affrontements ethniques, et pour les autres, les ethnies n’existent pas et ne seraient que des groupes artificiels créés à des fins de manipulation ou de domination politique, notamment par le colonisateur. Nous ne nions pas l’existence d’« ethnies », au sens d’une « identité » distincte d’un autre groupe. En revanche, il est aisé de démontrer que l’ethnie n’est pas une cause unique de conflit. Si tel était le cas, tous les groupes ethniques du monde seraient perpétuellement en conflit, alors que la plupart du temps ils vivent paisiblement côte à côte. Donc, l’ethnie seule n’est pas une cause de conflit. Cela ne veut pas dire que les appartenances identitaires ne sont pas cruciales dans la guerre. Elles peuvent même très certainement venir alimenter le conflit. Pour Paul D. Williams, les analystes doivent s’intéresser à l’« ethnie plus », c’est-à-dire chercher les causes additionnelles aux conflits. L’ethnie n’est qu’un vecteur. Ce qui apparaît à première vue comme des combats entre ethnies est bien souvent entièrement lié à des luttes entre les élites, pour la puissance politique ou matérielle. Ainsi, au Soudan du Sud, le conflit était au départ une opposition entre élites pour l’accès au pouvoir, avant de se cristalliser sur l’appartenance ethnique et une opposition entre Dinka et Nuer. Ce conflit est devenu effectivement un conflit semblant de nature ethnique, mais sa cause est bien plus complexe.
Manifestation lors du festival Oromo, le 1ᵉʳ octobre 2017, à Bishoftu, en Ethiopie. CRÉDITS : ZACHARIAS ABUBEKER/AFP[/caption]
Difficultés de gouvernance
Parmi les causes des conflits, on retrouve ainsi les manipulations politiques, les crises politiques (assassinats politiques, entre autres), les crises économiques, comme l’accès aux ressources ou à la terre. Ainsi, en Ethiopie, la dimension ethnique est forte dans le conflit qui oppose les Oromo et les Amhara au régime éthiopien, mais c’est une erreur d’analyse que de réduire ces tensions à une question ethnique. Les Oromo, les Amhara et les Tigréens représentent chacun des groupes très hétérogènes. Les contestations qui ont conduit à l’instauration de l’état d’urgence, en 2016, et à la répression de l’opposition trouvent leurs racines dans l’annonce par l’administration de la capitale, Addis-Abeba, d’intégrer plusieurs municipalités voisines à son plan d’extension urbaine, et donc d’empiéter sur la région Oromo. Les manifestants ne rejettent pas le fédéralisme ethnique en lui-même, mais le fait que le régime ne se soit jamais démocratisé et que les retombées économiques ne bénéficient pas à tous. On retrouve les mêmes difficultés de gouvernance dans d’autres pays d’Afrique. Les dirigeants considèrent l’Etat comme leur bien personnel et s’accaparent ainsi les ressources du pays. Le statut de président devient celui de « big man », inspiré par une stratégie d’accumulation financière pour s’assurer une clientèle électorale dépendante. Le Kenya est un bon exemple de gouvernance dite néopatrimoniale, où l’ethnie constitue un mode de mobilisation commode pour les politiciens qui se disputent le pouvoir et les ressources attenantes à celui-ci. Dans ce pays, les élections de 2007 ont conduit à la mort de plus 1 000 personnes et provoqué 350 000 déplacés. Les élections organisées le 8 août 2017 se sont déroulées dans un climat relativement serein. Néanmoins, la Cour suprême a décidé, le 1er septembre, d’invalider l’élection présidentielle au regard des irrégularités de la Commission indépendante électorale. Si cette décision est une avancée démocratique notable, dans l’immédiat, la réorganisation du scrutin a radicalisé les différents camps et ethnicisé les discours. Les racines de l’amalgame patrimonial remontent à l’histoire du pays ; la colonisation britannique s’accompagnait en effet d’une ségrégation territoriale. L’accès à la propriété foncière était défini par l’appartenance communautaire. Claire Médard l’a démontré : « C’est bien l’existence d’inégalités matérielles et le fait que ceux qui en sont victimes les interprètent en termes ethniques alors qu’elles résultent d’un clientélisme politique, qui explique les violences récentes. » Au Kenya, les hommes politiques ont joué sur les réactions identitaires, mais ce sont des enjeux économiques et fonciers qui sont la véritable source des oppositions politiques.
Un homme brandit une machette et un couteau lors d’affrontements avec les forces de l’ordre dans le quartier de Kibera, à Nairobi, lors de l’élection présidentielle kényane, le 26 octobre 2017. CRÉDITS : MARCO LONGARI/AFP[/caption]