Trump se tire-t-il une balle dans le pied avec le pétrole vénézuélien ?
L’intervention militaire et l’enlèvement spectaculaire de Nicolas Maduro par les Etats-Unis a plongé le Venezuela dans l’incertitude. Spécialiste des pays latino-américains et enseignante au Centre d’études internationales de El Colegio de México, Elodie Brun fait le point sur la situation. Interview.
Quelle a été votre réaction quand vous avez appris les bombardements américains sur le Venezuela et la capture de Nicolas Maduro ?
«J’ai été surprise dans la mesure où un bombardement ciblé et l’enlèvement de Nicolas Maduro n’avaient quasiment jamais été évoqués avant cette opération. Dans le débat médiatique, on mentionnait plutôt un déploiement de soldats états-uniens au Venezuela, ce qui générait beaucoup de scepticisme.»
«Cependant, en prenant un peu de perspective, il est vrai qu’il existait une multitude d’éléments préoccupants par rapport à la situation au Venezuela. Je pense notamment aux déplacements, inédits pour la période récente, des forces armées états-uniennes dans le bassin caribéen. En novembre, Donald Trump avait également donné un ultimatum à Nicolas Maduro qui l’a refusé. Ces différents points montrent qu’il y avait, tout de même, beaucoup de tensions anormales autour du Venezuela.»
Une source à l’intérieur du gouvernement de Maduro aurait aidé les services de renseignements américains à localiser le président. Pensez-vous qu’il y ait eu des «traîtres vénézuéliens» ?
«Cette hyptohèse fait son chemin mais il est difficile d’y associer des preuves tangibles pour le moment. Deux éléments l’alimentent. Premièrement, cette opération a été rondement menée, qui plus est sans aucun perte humaine pour les États-Unis. Deuxièmement, l’accord surprenant qui parait s’établir entre la nouvelle présidente Delcy Rodriguez et Donald Trump. Cela signifie que le président états-unien semble s’accommoder du maintien du chavisme à la tête du Venezuela, ce qui n’était pas du tout attendu.»
«Tous ces éléments font penser qu’il y aurait eu des négociations secrètes avant l’opération des Etats-Unis. Mais je le répète encore une fois, il est nécessaire d’analyser cette situation avec prudence car, pour le moment, il y a beaucoup d’incertitudes concernant ce qu’il se passe au Venezuela.»
«La politique de Donald Trump est contradictoire»
Spécialiste des pays latino-américains
Quelles sont les marges de manœuvre de la nouvelle présidente Delcy Rodriguez avec les Etats-Unis ?
«Il est clair que les Etats-Unis veulent prendre le contrôle de certaines décisions, notamment en ce qui concerne le pétrole et l’économie du Venezuela. La marge de manœuvre de Delcy Rodriguez est assez étroite. Son avantage est d’être une chaviste reconnue qui a milité au sein du régime.»
«Malgré tout, elle devra être habile pour démontrer aux différentes factions du chavisme et du secteur militaire qu’il est possible de faire une alliance avec la première puissance mondiale. Cette négociation s’annonce ardue car certains membres du pouvoir vont perdre des bénéfices si les autorités états-uniennes s’approprient réellement les réserves de pétrole.»
Pourtant, au grand dam de Donald Trump, les compagnies pétrolières ne semblent pas emballer à l’idée d’investir au Venezuela. Pourquoi ?
«Je pense qu’il y a trois raisons qui expliquent pourquoi les compagnies pétrolières renâclent à investir des milliards de dollars au Venezuela. D’abord, elles ont un historique avec ce pays et certaines d’entre elles ont encore des dettes non soldées de la part du gouvernement vénézuélien. Elles réclament donc des garanties de stabilité politique et de protection juridique de leurs intérêts.»
«Ensuite, les infrastructures pétrolières sont dans un piètre état car il n’y a pas eu assez d’investissements pour les entretenir, en particulier au cours de la dernière décennie, un manque dû à des problèmes de gestion et de corruption, mais aussi à cause des sanctions. Remettre en route ce secteur implique donc des financements conséquents qui pourraient refroidir plus d’un géant pétrolier.»
«Enfin, il faut savoir qu’une grande partie des réserves d’or noir au Venezuela est caractérisée comme étant du pétrole lourd, voire extra-lourd, c’est-à-dire qu’il n’est pas liquide et mélangé à d’autres substances. Cela signifie que son extraction, son transport et son raffinage requièrent des technologies très spécifiques. Cet hydrocarbure s’avère donc extrêmement couteux à exploiter.»
«De ce fait, la politique de Donald Trump est contradictoire puisque le pétrole vénézuélien coûte cher alors que les prix de l’or noir sont aujourd’hui très bas. De plus, sachant que la production d’hydrocarbures a beaucoup augmenté aux Etats-Unis, quel est l’intérêt d’avoir encore plus de pétrole sur le marché, ce qui devrait logiquement faire chuter les prix ?»