Professeur Franklin Nyamsi : «La visite en Algérie constitue un véritable coup de maître »
Pour décrypter les enjeux profonds de la visite de travail effectuée à Alger par le Chef du gouvernement malien, nous avons tendu notre micro au Professeur Franklin Nyamsi, président de l’Institut de l’Afrique des libertés.
Entre redéfinition des équilibres sous-régionaux, impératif de souveraineté partagée et refondation de l’axe Bamako-Alger, il livre dans les lignes qui suivent une analyse sans concession sur ce tournant diplomatique majeur.
Abordant tout d’abord la perspective de la redéfinition des équilibres géopolitiques au Sahel et en Afrique du Nord, le Professeur Franklin Nyamsi analyse la visite de travail effectuée à Alger par le Premier ministre, le Général de division Abdoulaye Maïga, comme une mission essentielle assignée par le Président de la Transition, le Général d’armée Assimi Goïta. Il y voit la volonté de renouer un dialogue actif et constructif au niveau intergouvernemental afin de relancer des politiques concrètes que le refroidissement diplomatique récent avait ralenties, tout en saluant l’annonce d’un rapprochement encore plus fort entre les deux exécutifs.
Selon lui, ce déplacement des plaques tectoniques de la géopolitique sahélienne consacre la prise en compte des intérêts mutuels dans une logique de souveraineté réciproque, de coopération économique pragmatique et de retour aux exigences de bon voisinage, balayant la complaisance passée envers les groupes terroristes et leurs parrains otaniens. Il qualifie cette visite de véritable coup de maître du régime panafricain d’Assimi Goïta, portant un coup dur à l’impérial-terrorisme, au JNIM-FLA, ainsi qu’à leurs relais français et ouest-africains, tout en marquant un point pour les États médiateurs, la Russie, le Maroc, le Togo et le Congo, qui concurrencent l’influence de la France et de l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique nord).
Évoquant ensuite le rôle que l’axe Bamako-Alger peut jouer pour affranchir durablement la région de toute hégémonie extérieure, l’analyste rappelle le caractère vital de cet espace fort de 1.300 kilomètres de frontière commune et d’un potentiel minier considérable. En s’appuyant sur l’histoire, il souligne que la lutte commune contre le néocolonialisme vise directement la nuisance française et l’OTAN depuis le saccage de la Libye en 2011. Saluant le fait que le Président algérien ait recouvré la mémoire des liens historiques unissant les deux pays depuis l’époque de Modibo Kéïta et du FLN, une amitié autrefois matérialisée par le soutien malien à la lutte de libération algérienne, il déplore que les générations de dirigeants algériens des années 90 aient cherché à établir une relation d’hégémonie. Il ajoute que l’interprétation séditieuse de l’Accord d’Alger, désormais caduc, et le pari sur les séparatistes-terroristes pour s’accaparer les richesses de Taoudéni ont échoué face aux victoires du Sahel central, de l’AES et des alliances russo-africaines, contraignant Alger à réévaluer ses intérêts en reconnaissant la souveraineté intégrale du Mali.
S’interrogeant sur la manière dont les États sahéliens et l’Algérie peuvent dépasser les soubresauts du passé pour bâtir une confiance exempte d’ingérence, à la lumière du principe cardinal de l’impossible déménagement rappelé par le Président Abdelmadjid Tebboune, l’universitaire rappelle que la géographie dicte l’histoire à travers le contrôle des ressources terrestres. Il estime que les deux peuples, condamnés à vivre ensemble, ont le choix entre se nuire ou s’entraider, basculant ainsi du modèle néocolonialiste destructeur au modèle panafricaniste fondé sur l’égalité et la fraternité. Il insiste sur la nécessité pour l’Afrique du Nord de se défaire radicalement de ses préjugés et de l’illusion d’une supériorité ontologique sur l’Afrique subsaharienne, condition sine qua non d’une décolonisation complète des mentalités.
En réponse à la question de savoir si le substrat historique et culturel de l’Université de Tombouctou aux luttes de libération est suffisant pour cimenter une alliance durable, le Professeur Franklin Nyamsi rappelle qu’aucune grande politique ne s’accomplit sans profondeur spirituelle. Pour lui, ces repères sacrés ne doivent être trahis ni par les Maliens, ni par les Algériens. Il plaide pour une élévation des consciences à travers une rééducation panafricaniste des masses, une conscientisation géostratégique des élites et une ascèse personnelle du leadership. Pour lui, c’est en conjuguant ces vertus avec l’amour de la vérité et de la justice que s’épanouira l’harmonie durable entre le Maghreb et le Sahel.
Souleymane SIDIBE