Violences conjugales au Mali : Entre silence, souffrance et quête de justice

Au Mali, les violences conjugales constituent une problématique alarmante, en constante progression.

14 Déc 2025 - 02:11
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Violences conjugales au Mali : Entre silence, souffrance et quête de justice

 Enracinées dans des normes patriarcales, des traditions sociales et des inégalités économiques, elles laissent des séquelles profondes sur les victimes, qu’elles soient femmes ou hommes. Malgré des avancées juridiques, l’accès à la justice est semé d’embûches. Ce dossier explore les causes, les conséquences et les efforts en cours pour y remédier.

 Les violences conjugales au Mali trouvent leurs racines dans plusieurs facteurs interconnectés. Il y a les normes patriarcales et culturelles qui fait la société malienne valorise l’autorité masculine dans le foyer, ce qui peut légitimer des comportements abusifs.

Le poids des traditions pousse souvent les femmes à endurer les violences plutôt qu’à les dénoncer, par peur du rejet ou de la honte, le manque d’autonomie financière empêche de nombreuses victimes de quitter leur agresseur. Il y a aussi les pressions familiales surtout de la belle-famille qui peut parfois inciter ou justifier les violences, aggravant la situation.

Selon une ONG spécialisée, 9540 cas de violences basées sur le genre ont été recensés en 2021, 14 264 en 2022 (+49 %), et près de 16 000 en 2023, soit une moyenne de 1333 cas par mois.

Parmi celle-ci nous avons les troubles anxieux, dépression, stress post-traumatique, troubles du sommeil et de l’alimentation.

Outre, il y a également l’humiliation, perte du sens de soi, conflits intérieurs liés à l’attachement à l’agresseur ou aux enfants. Dans le domaine social isolement, rejet communautaire, dépendance économique, difficultés professionnelles.

Malgré l’adoption de la loi n°2024-027 modifiant le Code pénal pour inclure des dispositions spécifiques contre les violences conjugales, peu de survivantes portent plainte. Les obstacles sont nombreux : peur des représailles, manque de soutien, lenteur des procédures.

Le gouvernement a mis en place un Programme national pour l’abandon des violences basées sur le genre, porté par le ministère de la Promotion de la femme, de l’enfant et de la Famille. Pour beaucoup d’associations et ONG de défense des droits des femmes, les défis restent immenses.

La violence conjugale au Mali est une réalité complexe, souvent tue, mais aux conséquences dévastatrices. Elle ne touche pas uniquement les femmes, mais aussi les hommes, bien que leur souffrance soit moins reconnue. Pour espérer un changement durable, il faut conjuguer réformes juridiques, sensibilisation sociale, autonomisation économique et accompagnement psychologique.

Aïssata Bocoum, présidente de l’association Yeleen :

"Les normes sociales influencent les perceptions"

 Dans un entretien accordé à Mali Tribune, Aïssata Bocoum, présidente de l’association Yeleen, revient sur les multiples formes de violences conjugales au Mali, leur enracinement dans les normes sociales et culturelles, les limites du cadre juridique, ainsi que les impacts psychologiques sur les victimes. Elle plaide pour une approche fondée sur des données fiables et des récits vécus afin d’orienter les politiques publiques. Entretien.

 Mali Tribune : Quelles sont les principales formes de violences conjugales observées au Mali ?

Aïssata Bocoum : Au Mali, comme dans de nombreuses sociétés patriarcales, les violences conjugales prennent plusieurs formes. Les plus fréquentes sont les violences physiques : coups, gifles, brûlures, strangulations. Elles sont souvent banalisées ou justifiées socialement. On observe aussi des violences psychologiques : intimidations, insultes, humiliations, menaces de divorce ou de répudiation, et isolement social imposé à la femme (interdiction de voir sa famille ou ses amis). S’y ajoutent les violences économiques et sexuelles : confiscation ou contrôle des revenus, refus de subvenir aux besoins du foyer, rapports sexuels forcés dans le mariage (non reconnus légalement comme viol), et pratiques sexuelles non consenties. Selon des ONG comme Wildaf-Mali, ces formes de violence sont souvent combinées et invisibilisées, surtout en milieu rural.

 Mali Tribune : Dans quelle mesure les normes culturelles ou traditionnelles influencent-elles la perception des violences conjugales ?

A. B. : Elles jouent un rôle central. La femme est souvent perçue comme devant se soumettre à son mari, tolérer certaines violences pour préserver le foyer. Le mariage est sacralisé, ce qui rend difficile la dénonciation ou le départ du domicile conjugal. La honte familiale pousse les victimes au silence, et les pressions des chefferies traditionnelles ou des leaders religieux dissuadent souvent les femmes de porter plainte. Dans certaines localités, la violence est même considérée comme un outil d’"éducation" de l’épouse.

Mali Tribune : Quelle est la législation malienne sur les violences domestiques ?

A. B. : Le cadre juridique reste limité. Le Code pénal criminalise les coups et blessures, le viol et les menaces, mais ne reconnaît pas clairement le viol conjugal ni les violences domestiques comme infractions spécifiques. La loi 2012-023 sur les violences basées sur le genre constitue un cadre général, mais son application est faible. Il n’existe pas encore de loi spécifique protégeant efficacement les victimes dans le cadre du mariage ou du concubinage.

 Mali Tribune : Quels sont les impacts psychologiques des violences conjugales ?

A. B. : Sur les femmes, on observe des troubles anxieux, dépression, tentatives de suicide, baisse d’estime de soi, isolement social et stress post-traumatique. Chez les enfants, le traumatisme est souvent lié à l’observation des violences. Cela peut entraîner la reproduction des schémas violents chez les garçons, la victimisation chez les filles, des troubles du comportement et des difficultés scolaires. Malheureusement, la prise en charge psychologique reste très limitée au Mali, faute de ressources spécialisées.

 Mali Tribune : Existe-t-il des données fiables sur la prévalence des violences conjugales au Mali ?

A. B. : Oui. L’Enquête démographique et de santé (EDS-Mali 2018) indique que 45 % des femmes âgées de 15 à 49 ans ont subi des violences physiques ou sexuelles de la part de leur partenaire, et 17 % des violences sexuelles. Les taux sont particulièrement élevés dans les régions de Sikasso, Mopti et Kayes. Les rapports de l’UNFPA, UN Women, AMSOPT, CAFO et WILDAF confirment cette prévalence, bien qu’elle soit souvent sous-estimée en raison du faible taux de dénonciation.

 Mali Tribune : Comment les études quantitatives et qualitatives peuvent-elles aider à la formulation des politiques publiques ?

A. B. : Les études quantitatives fournissent des données chiffrées sur la fréquence, les types de violences, les profils des victimes et des auteurs. Elles permettent une planification ciblée et facilitent le plaidoyer. Les études qualitatives donnent la parole aux survivantes et aux acteurs communautaires. Elles permettent d’explorer les causes profondes, les barrières juridiques et les dynamiques sociales. L’articulation des deux approches renforce l’efficacité des politiques publiques, en combinant preuves statistiques et récits humains.

 MICRO-TROTTOIR :

Les paroles de citoyens face à un fléau silencieux

 Alors que les chiffres des violences conjugales au Mali ne cessent d’augmenter près de 16 000 cas recensés en 2023 selon une ONG spécialisée,  la parole citoyenne révèle une réalité complexe, souvent marquée par le silence, la peur et les normes sociales. À Bamako, nous avons tendu le micro à quelques passants pour recueillir leurs perceptions sur ce phénomène.

Bocar (comptable) :

"Les violences conjugales sont en train de gangrener la société malienne. Il faut des mesures concrètes et urgentes pour y mettre fin".

 Niamoye Maïga (ménagère) :

"Pour moi, c’est surtout un manque de communication entre l’homme et la femme. Si le dialogue existait vraiment dans le couple, il n’y aurait pas autant de violences".

 Fatoumata (commerçante) :

"Beaucoup de femmes souffrent en silence. On leur dit que c’est normal dans le mariage. J’ai vu des voisines battues, mais elles restent pour les enfants ou par peur du qu’en-dira-t-on".

 Moussa (chauffeur de taxi) :

"Ce n’est pas seulement les femmes. Des hommes aussi sont victimes, mais ils ont honte de parler. La société pense que l’homme doit toujours être fort".

 Aminata (étudiante en droit) :

"Le viol conjugal n’est même pas reconnu par la loi. Et quand une femme veut porter plainte, elle est souvent découragée par sa famille ou les autorités".

 Ibrahim (chef de quartier) :

"Il faut sensibiliser les jeunes couples. Les traditions ne doivent pas justifier la violence. Le respect mutuel doit être la base du foyer. Et l’État doit renforcer les lois et les sanctions".

Mariam (infirmière) :

"Les conséquences sont graves. Je vois des femmes traumatisées, isolées, dépressives. Et les enfants aussi souffrent. C’est un cercle vicieux".

Dossier réalisé par Assitan Diarra

(stagiaire)