Le Mali prend-il vraiment le chemin de l’Afghanistan ?

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Des islamistes du groupe Ansar Dine, au Mali

MALI – Depuis que le Nord-Mali est tombé sous la coupe d’islamistes radicaux, l’analogie entre cette rĂ©gion et l’Afghanistan fleurit sur les lèvres des diplomates et responsables politiques. A l’approche d’une intervention militaire africaine pour remettre de l’ordre dans le nord du pays, la comparaison devient mĂŞme de rigueur.

“Il faut Ă©viter par tous les moyens que cette partie [le nord] du Mali devienne un ‘SahĂ©listan'”, s’effrayait Jean-Yves Le Drian, ministre français de la DĂ©fense, dĂ©but aoĂ»t. Les politiciens africains s’angoissent eux d’un futur “Africanistan”, d’après le New YorkTimes (en anglais). En somme, “tous les ingrĂ©dients sont lĂ  pour faire du Mali un Afghanistan”, tremble Mohamed Ould Abdel Aziz, prĂ©sident mauritanien, interrogĂ© en avril dernier par des journalistes de TV5 Monde, RFI et Le Monde lors de l’Ă©mission “Internationales” :

Cette comparaison est-elle toujours pertinente ? Pas sûr. 

1- La géographie

Comme le rappelle Jean-Dominique Merchet, journaliste spĂ©cialiste des questions de dĂ©fense, dans une tribune publiĂ©e sur le site de l’agence russe RIA Novosti, “le nord du Mali s’Ă©tend, Ă  peu de choses près, sur la mĂŞme superficie que l’Afghanistan(650 000 km2). Comme lui, c’est un pays enclavĂ©, une zone sans dĂ©bouchĂ© sur la mer”.

Ce territoire dĂ©sertique reprĂ©sente plus de la moitiĂ© de la superficie du Mali. Mais seuls un million de Maliens y vivaient en 2005 (environ 7% de la population), selon le site de l’Ă©mission “Le Dessous des cartes”. Or, l’Afghanistan compte, lui, 30 millions d’habitants, selon la base de donnĂ©es de la CIA. A cĂ´tĂ©, le Nord-Mali fait figure delilliputien. La prise du Nord-Mali semble d’ailleurs s’ĂŞtre rĂ©sumĂ©e Ă  occuper les trois grandes villes de la rĂ©gion : Gao, Kidal et Tombouctou. Quelques centaines d’hommes ont suffi pour s’emparer de ce territoire plus vaste que la France.

“User et abuser de la comparaison du Nord-Mali avec l’Afghanistan, comme le font nombre de diplomates occidentaux et des chefs d’Etat ouest-africains, est (…) stĂ©rile et potentiellement contre-productif. La situation est grave mais encore circonscrite Ă  une rĂ©gion certes vaste mais contenue dans les frontières maliennes”, remarque Gilles Yabi, analyste Ă  l’International Crisis Group. PlutĂ´t que de se lancer dans “une militarisation sans prĂ©cĂ©dent d’une Afrique de l’Ouest dont les pays sont eux-mĂŞmes individuellement très fragiles”, il appelle à “consolider l’Etat à Bamako, assainir et rĂ©organiser son armĂ©e (…) et amener par la diplomatie les pays voisins qui ont des moyens potentiels de pression sur les groupes armĂ©s Ă  faire partie de la solution”.

2-  Les acteurs

LĂ  encore, la comparaison est tentante avec l’Afghanistan de 2001. Le territoire est administrĂ© par Iyad Ag Ghali, chef du groupe islamiste malien Ansar Dine soutenu par les trois Ă©mirs algĂ©riens d’Al-QaĂŻda au Maghreb islamique (Aqmi), Mokhtar Belmokhtar,Abou Zeid (qui dĂ©tient au moins quatre otages français) et Yahya Abou Hammam, explique Jeune Afrique.

Un groupe dirigeant qui rappelle immanquablement le mollah Omar, chef des talibans d’Afghanistan, et Ben Laden, ancien chef d’Al-QaĂŻda. Une source sĂ©curitaire française a confiĂ© Ă  l’hebdomadaire qu’“Iyad Ag Ghali est le chef local, qui est mis en avant pour faire authentique. Mais le stratège, c’est Mokhtar Belmokhtar”, ancien combattant enAfghanistan. Par ailleurs, la prĂ©sence de combattants Ă©trangers (afghans, pakistanais et peut-ĂŞtre mĂŞme français) rappelle l’Afghanistan des annĂ©es 80.

Toutefois, le contexte n’est pas le mĂŞme. Comme l’explique le prĂ©sident du Haut conseil islamique malien à RFI, “l’islam du Mali a toujours Ă©tĂ© un islam modĂ©rĂ©, de tout le temps. Et si les Maliens veulent changer, ce sont eux qui vont dĂ©cider de ce changement. Ce n’est pas quelqu’un d’autre qui viendra le leur imposer.” Ensuite, le Mali, contrairement Ă  l’Afghanistan de 2001, ne sort pas de vingt-trois ans de conflits. Pas sĂ»r que le modèle prĂ´nĂ© par les islamistes parvienne Ă  s’implanter. Signe de cette dĂ©fiance, lors d’une manifestation en juin, des centaines de personnes se sont rassemblĂ©es Ă  Gao pour montrer leur hostilitĂ© aux groupes armĂ©s, relatait alors RFI.

3 – Le trafic de drogue

Selon le magazine amĂ©ricain Foreign Policy (en anglais), “si quelque chose fait du Mali un Afghanistan, c’est le trafic de drogue”. L’Afghanistan s’est rendu cĂ©lèbre pour sa production de pavot. Or, depuis quelques annĂ©es, Ă  l’image de la GuinĂ©e Bissau, l’Afrique de l’Ouest a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e comme une tĂŞte de pont du trafic de drogue en provenance de l’AmĂ©rique latine et Ă  destination de l’Europe. Le rocambolesque atterrissage d’un Boeing 727 “jetable” bourrĂ© de cocaĂŻne et abandonnĂ© dans le dĂ©sert malien en a Ă©tĂ© l’Ă©pisode le plus marquant, comme l’explique RFI. D’après Foreign Policy, le trafic aurait profitĂ© Ă  Aqmi et son alliĂ© Ansar Dine.

Les trafics font partie du dĂ©cor au Mali, situĂ© sur plusieurs grandes routes caravanières traversant le Sahara. Mais contrairement Ă  l’Afghanistan, au Mali, la drogue ne fait que transiter. Elle enrichit quelques trafiquants mais ne profite pas Ă  des rĂ©gions entières comme celles oĂą le pavot est cultivĂ©. Loin de bĂ©nĂ©ficier aux Maliens, trafics et prises d’otages avaient dĂ©jĂ  minĂ© le tourisme dont dĂ©pendait une partie de la population, avant le dĂ©but du conflit. Les groupes islamistes ont surtout tirĂ© profit des rançons versĂ©es pour les otages ou des armes mises en circulation après la chute du rĂ©gime libyen.

Capture d’Ă©cran d’une vidĂ©o AFP montrant les islamistes en train de dĂ©truire un mausolĂ©e Ă  Tombouctou le 1er juillet 2012 © AFP

4- La destruction de mausolées et la charia

Des talibans, les islamistes d’Ansar Dine ont retenu le sens des symboles. A plusieurs reprises ils ont dĂ©truit des mausolĂ©es, comme dans la “citĂ© des 333 saints”, Tombouctou. Des lieux classĂ©s au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1988. Le motif ? Les mausolĂ©es Ă©rigĂ©s par les musulmans d’obĂ©dience soufie relèveraient d’une idolâtrie bannie par l’islam. Ces destructions rappellent le dynamitage en 2001 des bouddhas de Bamiyan, des statues situĂ©es dans une vallĂ©e du centre de l’Afghanistan.

Un garçon tire son âne, en 2002, devant l’emplacement oĂą se trouvait l’un des bouddhas de Bamiyan, en Afghanistan, un an après son dynamitage par les talibans.

Autre symbole que n’auraient pas reniĂ© les talibans : l’apparition de la charia, la loi islamique. Interdiction de boire, fumer, Ă©couter de la musique, voile obligatoire pour les femmes… Quand les couples illĂ©gitimes ne sont pas fouettĂ©s en public, les voleurs de bĂ©tail supposĂ©s sont amputĂ©s, relate LibĂ©ration.

“Les islamistes semblent tout faire pour attirer l’attention, et pour accrĂ©diter l’idĂ©e qu’ils sont bien des clones en terre saharienne africaine des talibans d’Afghanistan”, remarque Gilles Yabi. Mais, encore une fois, ces pratiques passent mal. Contrairement Ă  l’Afghanistan oĂą ne se trouvaient plus guère de bouddhistes pour s’opposer Ă  la destruction des statues, les mausolĂ©es sont des lieux sacrĂ©s pour les Maliens. Quant Ă  la charia, elle ne va pas de soi. Le 6 octobre, une centaine de femmes sont descendues dans la rue Ă  Tombouctou pour protester contre les exactions des occupants, selonRFI.

Gaël Cogné / francetvinfo.fr/ Publié le 18/10/2012 | 08:42

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1 commentaire

  1. “Nul n’est venu avec ce message sans ĂŞtre pris pour ennemi!”

    Nul n’a appelĂ© au tawhid, Ă  la vĂ©ritĂ© (haq) et Ă  la justice sans que les dĂ©fenseurs du chirk, du faux, de l’injustice ne le combattent…Que les adeptes de la vĂ©ritĂ© soient donc courageux et dĂ©terminĂ©s.

    Le Messager d’Allah (as) a dit: “L’islam a commencĂ© comme quelque chose d’Ă©trange…il redeviendra Ă©trange, annoncez donc la bonne nouvelle Ă  ceux qui paraissent Ă©tranges!” (Bokhary, Muslim, etc.)

    Allah dit: “Ine tansourou Lah yansourkoum” “Si vous luttez pour faire triompher la cause d’Allah, Allah vous fera triompher!” coran.

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