Contribution de Malick Toure au débat sur la première République à la plateforme l’alternance
J'ai suivi avec un grand intérêt le débat sur Modibo Keïta et la 1ere République entre nos deux jeunes talentueux chroniqueurs que sont Mahamadou Konaté et Sambou Sissoko.
Le débat fut passionnant et très enrichissant comme d'habitude et je me suis gardé d'intervenir pour ne pas en altérer la dynamique.
Moi je fais partie de ceux dont l'Indépendance et la 1ere République ont bercé l'adolescence et la prime jeunesse : en 1960 j'avais 11 ans et en 1968 j'avais 19 ans et mon bac.
La ferveur populaire et l'enthousiasme extraordinaire qui ont accueilli la création de la République du Mali après la sortie de l'éphémère Fédération du Mali, ne sont à nulle autre pareilles. Cette ferveur et cet enthousiasme ont fait oublier ou presque la lutte fratricide souvent sanglante entre le PSP et le RDA pour la conquête du leadership politique au Soudan avant l'Indépendance illustrée par l'assassinat sauvage du Sénateur du PSP Mamadou M'Bodge en septembre 1958 et aussi la lutte des courants au sein même du RDA.
Le choix de l'option socialiste fut accueilli avec la même ferveur et chacun retroussa les manches !
Les travaux dans les champs collectifs de quartier nouvellement institués , ainsi que les travaux d'investissement humain s'accomplissent dans la joie et beaucoup d'entrain ! La confiance et la volonté étaient là !
Les premières unités industrielles commencèrent à fleurir : SONATAM, COMATEX, HUICOMA, Cimenterie de Diamou etc. ....sans oublier la SOMIEX qui prit le monopole de l'importation et de l'exportation.
Bref tout semblait réussir au nouveau régime de l'USRDA seul maître à bord .
Cependant un premier choc survient en 1962 après la création du Franc malien qui devait être le symbole de la souveraineté économique et financière : certains opérateurs économiques pourtant membres influents du parti , et certains membres de l'opposition politique s'insurgèrent contre la décision et organisent une réunion publique pour le faire savoir à la suite de cette réunion Marhaba Kassoum est arrêté et le lendemain une marche de protestation des commerçants fut organisée qui fut durement reprimée avec l'arrestation de près de 92 personnes dont les leaders Fily Dabo Sissoko et Hamadoun Dicko du PSP .
Ces personnalités finiront par mourir fusillés et leurs corps abandonnés en 1964 dans le désert malien après leur condamnation à mort par un " tribunal populaire ". L'US RDA venait de sonner de manière sanglante le glas de toute opposition politique ultérieure en instaurant un régime de parti unique de fait où toute tentative de création de parti est aussitôt violemment réprimée comme ce fut le cas du groupe de Faïnké et autres. De parti majoritaire l'US RDA se transforme en parti unique, hégémonique et dominant ! Un parti État !
Au même moment les conséquences désastreuses de la création du Franc malien sur l'économie du pays obligeait le gouvernement à revoir sa copie et amorcer un retour progressif dans la zone CFA .Ce fut un premier tournant où les modérés du Bureau politique national de l'US RDA emportent la décision.
L'enthousiasme et la ferveur post Indépendance commencèrent cependant à s'estomper petit à petit , minés par les multiples privations de plus en plus mal supportées par les populations comme les rationnements imposés par les coopératives de consommation , la mauvaise qualité des produits d'alimentation courants importés comme le sucre chinois ou tchécoslovaque , le mil rouge américain etc....., le monopole très pesant de la Somiex sur le commerce des produits locaux et sur l'importation des marchandises et biens de consommation.
Au sein du bureau politique du parti sous l'arbitrage du Président Modibo Keïta , une lutte feutrée mais violente se menait entre les faucons partisans de la révolution totale et les modérés qui prônaient le retour à l'orthodoxie et au conformisme.
La confrontation a abouti cette fois en 1966 à la victoire des radicaux maximalistes adoubés par le Président Modibo lui-même, peut être motivé par son inquiétude de la vague de déstabilisation qui secouait les régimes des pays voisins et amis, ils obligèrent le Bureau politique à se saborder pour laisser la place au Comité National de Défense de la Révolution CNDR qui obtient les pleins pouvoirs ! L'assemblée nationale se dissout aussi dans la foulée en 1967, c'est le tournant de la Révolution active lancée officiellement le 22 août 1967 période de tous les excès , des dénonciations , des manifestations et des actions spectaculaires sous la houlette de la Jeunesse RDA et de l'UNTM dont les mémorables " opération taxi " et "opération villas " en 1968 pour disaient-ils assainir l'administration des cadres véreux et illicitement enrichis .
Les noms de plusieurs détenteurs de ces richesses furent divulgués lors d'un grand meeting au stade Ouezzin Coulibaly en octobre 1968.
C'est en cette période que la milice populaire qui a remplacé les brigades de vigilance fait feu de tout bois, cette milice qui recrutait sur le tas sans enquête de moralité s'est vue investie de pouvoirs exorbitants notamment dans le contrôle de la moralité et du comportement social des citoyens.
Concrètement ils avaient le pouvoir d'arrêter n'importe quel couple à pieds ou à motos et exiger la présentation d'un acte de mariage sous peine de détention au camp de la milice !
Ils exerçaient leur loi dans les quartiers de jour comme de nuit sans aucun contrepouvoir et beaucoup de jeunes comme nous qui prenaient nuitamment tranquillement le thé devant leur " grin " en furent les victimes régulièrement !
Au sein de la population, cette radicalisation du pouvoir à l'issue incertaine a douché l'enthousiasme et la ferveur de l'Indépendance et des premières heures du socialisme et fait place à la peur, la frustration et la rancœur.
Incontestablement le régime s'est de lui-même transformé en régime d'exception : sans Bureau politique du parti, sans Assemblée nationale, le Président gouverne par ordonnance. Cela peut être perçu comme l'exercice d'un pouvoir personnel de toute évidence !
Une rumeur dont je suis personnellement témoin s'est répandue très rapidement en 1968 et qui prêtait aux responsables du parti de vouloir constituer des cellules dans chaque quartier , ces cellules seraient composées des familles d'un même carré qui comptait entre 4 à 6 familles , chaque cellule serait sous l'autorité d'un chef de cellule qui se verrait alors investi de tous les pouvoirs des chefs de famille et les repas de la cellule seraient collectifs ainsi que les dotations alimentaires à la coopérative de consommation.
Cette perspective fut très mal accueillie dans les foyers et les quartiers, mais resta à l'état de projet jusqu'à la chute du régime.
Toutes ces frustrations, ces privations et autres atteintes aux libertés éclatèrent le 19 novembre 1968 jour de la chute du régime en un immense cri de joie à travers les rues de Bamako où le seul mot scandé par les citoyens en liesse était " LIBERTÉ ! LIBERTÉ ! " Et les arbres de Bamako en subiront les conséquences car tous les manifestants qui déferlaient vers la Maison du Peuple siège du CMLN brandissaient des branches d'arbres comme un symbole de liberté ! Et nous autres militants dépités du RDA ne pouvions que leur rappeler au coin des rues un des slogans favoris de Radio Mali : " plantes sômô ou neem et tu sauveras ton pays !" Pour en revenir au Président Modibo Keïta , pour ma part je ne l'ai jamais considéré comme seul Père de l'Indépendance mais plutôt comme un parmi d'autres qui ont initié cette lutte pour l'émancipation depuis la fin de la seconde guerre mondiale à travers la création d'abord de syndicats puis de partis et regroupements de partis dont l'apothéose fut la création du RDA à Bamako en 1946 .
Mamadou Konaté, Fily Dabo Sissoko, Hamadoun Dicko, Mahamane Alassane, Alassane Touré et bien d'autres sont aussi les Pères de l'Indépendance !
L'auteur de la proclamation d'Indépendance n'en est pas le seul propriétaire.
Sur l'homme Modibo Keïta je peux dire sans me tromper que l'on ne peut que reconnaître sa stature, la sincérité de son engagement, sa probité et son intégrité incontestables.
De sa disparition à nos jours aucun scandale n'est venu ternir son nom et sa réputation.
Cependant on ne saurait occulter non plus les excès, les dérives, les atteintes aux libertés et souvent les crimes qui ont marqué les années heureusement éphémères de la révolution active sous son magistère.
Le Président Modibo s'est laissé déborder et entraîner par les radicaux du parti dans un exercice du pouvoir contraire aux nobles ambitions de 1960 !
Cela l'histoire le retiendra !
L'histoire retiendra aussi
Qu’en cumulant les fonctions de responsable du CNDR, de Président de la République, de chef du gouvernement sa responsabilité est pleine et entière dans toutes les dérives constatées et documentées.
Animés d'un engagement de bonne foi incontestable et d'un patriotisme ardent, les Pères de l'Indépendance de quelque bord qu'ils soient nous ont légué le sens élevé du Patriotisme, de l'Indépendance et de la Souveraineté revendiqués par tous les régimes qui leur ont succédé
Malick Toure