Les deux causes sous-jacentes du plus grand fléau du Mali, la corruption.

9 Mar 2026 - 15:12
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Les deux causes sous-jacentes du plus grand fléau du Mali, la corruption.
Marc Otozié GOITA

La corruption, l’une, sinon la pire forme des bassesses humaines, avec ses nombreux synonymes comme : la malversation, la fraude, la concussion, la vénalité, le vol, le détournement, le pot-de-vin, la malhonnêteté, l’extorsion, la mal gouvernance, l’incivisme, l’indiscipline, la déloyauté, la trahison, la perfidie, la cupidité, le népotisme, le brigandage, la fraude, la tromperie et que sais-je encore ; est l’explicatif premier du mal-être malien. Il s’agit de la cause première, celle à la base de tous nos maux, ceux que nous connaissons et ceux qui échappent à notre imagination. Pour ma part, je me défais des pièges de la subtilité sémantique pour faire face à l’objectif : la démonstration des deux causes profondes de la corruption dans notre pays, présenter les deux solutions structurantes et les remèdes conjoncturels pour nous sortir de ce gouffre qui nous engloutit, hélas et hypothèque tout effort de développement.

Dès lors, la corruption s’appréhende moins dans l’acte de corrompre ou même dans le comportement de celui qui corrompt ou se laisse corrompre, que dans la disposition du cœur qui façonne l’esprit. C’est bien à ce niveau que doit se mener le combat.

Dans notre société, du moins, celle des ancêtres s et illustres bâtisseurs, ceux qui ont tout fondé sur le « Maaya », toute opprobre est opprobre et sape la morale collective. La punition est l’auto censure ou l’excommunication. Eux avaient un profond et sacré sens de l’humain et ont travaillé pour asseoir un fondement solide : le pays de l’humain. Et pourtant, eux n’avaient pas nos structures et normes de lutte contre la corruption, toute chose qui ressemble aujourd’hui à une inflation juridico-institutionnelle au regard des résultats, j’allais dire, de leur utilité. Nos ancêtres avaient ce qui est essentiel : la prison de conscience : individuelle et collective. Être bon, était tout naturel. En cela, nous étions cités en exemple.

L’explorateur Ibn Batuta, dans ses cahiers de voyage, témoignera que lorsqu’un étranger venait à perdre la vie dans ce pays, ses effets personnels étaient soigneusement gardés pour ses parents.

C’est ce pays, malheureusement qui est pris dans les filets de la corruption deshumanisante.

Depuis plus d’un quart de siècle que je parle et écrit sur ce sujet, j’arrive aujourd’hui, après analyse, à expliquer la corruption par deux causes sous-jacentes, en d’autres termes, ses causes premières que je livre ici par ordre de préséance.

1.La première cause est un déficit d’appropriation du destin national. C’est après une immersion dans le riche fonds culturel de notre passé glorieux dont le Mogoya, le Mogossèbèya, le Mogossèbèdeya, le Horonya et le Sounankouya, que j’ai compris et fondé mon analyse. La question que je me pose et que tout Malien est en droit de se poser est celle-ci : comment un peuple qui a eu une telle richesse culturelle peut tomber ci-bas ? Le plus grave est lorsqu’une grande partie de ce peuple ne s’en indigne point.

Il est vrai que nos envahisseurs successifs :  arabes et occidentaux ont une grande responsabilité dans cette mise entre parenthèse de nos valeurs. Il faut, pour s’en convaincre, comprendre qu’ils avaient le funeste objectif de tuer nos sachants et faire disparaitre nos savoirs pendant des siècles. C’est le phénomène de l’épistémicide. Fort heureusement, on peut enlever à un peuple ses hommes, ses femmes et ses richesses mais on ne peut nullement lui enlever son âme profonde, son essence. C’est d’ailleurs, de mon point de vue, ce substrat culturel et l’égrégore de certains hommes de foi en Dieu, qui expliquent en grande partie notre résilience face au complot dont le Mali est injustement la cible.

Cette traversée de désert, sur fond de sabotage systématique de notre vécu culturel, n’a pas manqué d’influence négative sur tous les aspects de notre société. Les gouvernants successifs se devraient de le comprendre et imprimer le plan de réparation nécessaire.

C’est conscient de cette réalité que j’écrivais un article sous le titre : « Il faut réparer l’homme malien ». Cet article faisait écho à un constat que j’avais aussi fait sous un autre article : « A quand le retour de cette glorieuse nation happée par la corruption ». C’est dire que dans ce combat, je m’y suis inscrit avec détermination.

Ma conviction est qu’on ne peut pas s’identifier à une nation et s’ériger en artisan de sa destruction. C’est ce qu’ont compris nos pères, en préparant de la meilleure des manières ce patrimoine culturel et l’on consolidé pour les générations du futur dont nous sommes du nombre.

L’appropriation du destin national, synonyme de patriotisme, est la cause première pour réussir un vécu national convivial en ce que chacun a le sentiment profond que la vie d’un individu est infiniment insignifiante face au destin d’un peuple. Telle doit être la conscience et le conditionnement de vie de tout citoyen. Malheureusement, ce grand projet fondateur n’a pas reçu le portage politique nécessaire depuis l’indépendance de notre pays.  La conséquence est lisible : le pays ploie jour après jour sous le poids de la corruption. Les différents rapports des structures de contrôles et d’audit l’attestent à suffisance. Ce qui nous arrive aujourd’hui, est notre responsabilité d’abord avant celle des autres, d’où un devoir générationnel de relever le pays.

Bien de pays ont réussi leur solidité, leur respect et leur développement en construisant sur ce pan essentiel. Il s’agit pour la génération actuelle d’honorer le travail des devanciers en réalisant proprement et avec esprit de sacrifice, sa part de devoir.

La réparation de l’homme malien est, pour être honnête, un des chantiers des autorités actuelles. L’une des illustrations est le Programme National d’Education aux Valeurs (PNEV), une volonté affichée de mettre nos valeurs en selle pour réussir l’émergence du Maliden Coura, cet acteur bâtisseur engagé pour l’avènement du Mali Coura.

Parlant de Maliden Coura, je suis parfaitement d’accord avec le professeur Ibrahima N’DIAYE quand il dit que parmi les Maliens, il y a peu de Maliden.

C’est parce qu’il y a un déficit d’appropriation du destin national au Mali, synonyme d’effritement du sentiment d’appartenance nationale, que nous sommes, hélas dans un contexte de corruption et vol ambiants.

2. deuxième cause : Le piétinement de nos valeurs de sociétés et la crise spirituelle.

Parlant de valeurs, il s’agit aussi bien de celles que nous ont léguées nos devanciers que des valeurs spirituelles de nos différentes croyances. 

En guise de rappel, les valeurs fondées sur : le Mogoya (1), le Mogossebeya (2), le Mogossebedenya (3), le Horonya (4) et le Sounankouya (5) ont produit un construit social convivial et profondément humain, en leur temps.

Croyances traditionnelles et religions monothéistes ont eu en partage des valeurs qui ont constitué le socle d’un solide contrat social.

Ce socle a été alimenté par les valeurs de connaissance de soi, de dignité, de respect du bien public et de l’autre, de la séniorité, de l’honneur et j’en passe. Nul doute que la connaissance de soi est le point de départ pour s’estimer et respecter l’autre dans sa différence, toute chose qui permet la tolérance, la solidarité et le vivre ensemble.

Il est permis de dire que l’impact des croyances sur le capital de valeurs est un manque au même titre que le déficit d’appropriation du destin national.

Le déficit de sentiment d’appartenance nationale pouvait se compenser à travers la foi sincère, celle qui s’écarte de la religiosité, en ce que, la corruption est condamnée par toutes les croyances.

Oui, nous sommes dans la réalité d’une grande part d’hypocrisie religieuse et de déni de foi véritable. Ce constat m’avait amené à écrire un article sous le titre : "Dieu n’est pas un fonds de commerce ».

De même qu’une société gagnée par le sentiment d’appartenance nationale, triomphe de la corruption, une société ancrée dans ses valeurs de croyance peut triompher de la corruption même dans un Etat où le sentiment national est éphémère. Toutefois, la conjugaison des deux est le schéma idéal.

Le plus étonnant est qu’un peuple qui s’estime dans la crainte de Dieu, piétine allégrement les principes divins, l’éthique et la morale.

Le Révérend Pasteur Martin Luther King disait : « Un homme qui n’est pas capable de tenir debout pour ses valeurs, est un homme qui est prêt à tomber pour tout et rien à la fois ».  C’est exactement la dure réalité que nous vivons au Mali.

Un homme qui n’a pas la crainte de Dieu ou l’amour de la patrie est un homme qui est prêt à vendre son âme au diable. En cela, beaucoup deviennent, sans se soucier,  des adorateurs du diable à cause de leur cupidité. La logique est toute simple et les saintes écritures avertissent que là où est votre cœur, là est aussi votre trésor. Et quand Dieu dit que « ce peuple m’adore des lèvres et son cœur n’est point en moi », peu sont ceux qui sortent de ce lot. Ces citoyens qui sont légion dans notre pays, sont prêts à faire perdre, dans l’exercice de leurs responsabilités, un milliard à leur pays contre le million qui tombe dans leur poche.

Pour un tel homme, il lui suffit de se retrouver dans le « cône d’invisibilité » des autres, pour commettre le forfait.  C’est le summum de la dépravation humaine, le plus grand frein au développement.

Toute solution envisagée sans la prise en compte adéquate de ces deux causes, est par définition un traitement cosmétique et donc symptomatique. Elle ne peut donc avoir un impact significatif.

Il s’agit de sortir du concept de lutte contre la corruption et siffler «la fin de la corruption ». Il faut finir avec le cycle infernal du vol dont nous avons trop souffert.

Les mesures envisagées jusqu’ici n’abordent pas vigoureusement ces deux dimensions sans lesquelles la fin de la corruption n’est nullement à notre portée.

Deux solutions structurantes sont possibles : la culture de l’appropriation du destin national (1) et la mise en selle de nos valeurs sociétale millénaires (2).

1.       La fin de la corruption par l’appropriation du destin national.

Les pays développés s’adossent sur la solidité de leurs nations. Chez nous, l’unité nationale est restée une quête avec des résultats peu éloquents.

L’appropriation du destin national doit se réussir par: une compréhension de nos racines, d’où « le connais-toi toi-même ». Il s’agit d’enseigner ce destin national pour sa compréhension et son appropriation ; le valoriser en mettant en avant tout ce qu’il a de précieux et révélateur de notre génie, celui qui a grandi historiquement cette nation et qui en avait fait « une nation-école ». Il s’agit de lui imprimer une dimension de tolérance ou d’acceptation des autres sans tomber dans le reniement ou la compromission, réussir l’adhésion des populations par la persuasion, celle qui met en avant cette essence profonde qui a été à l’avant-garde de notre rayonnement mondialement.

Une telle entreprise à haut potentiel de refondation pour la grandeur de notre pays, doit être connue et portée par tous.

2.       La mise en selle de nos valeurs comme solution contre la corruption.

Il s’agit de travailler avec pédagogie sur la mentalité de l’homme malien. Les valeurs sociétales ancestrales et celles de foi seront la sève nourricière au niveau des différentes sphères : famille; rue « bèda », école, société dans tous ses démembrements y compris l’Etat. Il s’agit de réaliser une démarche d’immersion dans nos valeurs pour leur réappropriation.  Tout cela passe par une traduction des valeurs en mode de vie. C’est en cela que l’intégrité, la transparence, la responsabilité, la justice entre autres, auront un sens.

Parce que la corruption n’est pas essentiellement un problème juridique mais un problème de valeur et de mentalité, que la solution doit être trouvée par une prise en compte de cette réalité. Il s’agit en réalité d’un véritable projet de société, celui dont la réussite grandira durablement notre pays.

C’est en cela que nous renforceront l’intégrité individuelle trop malmenée ; créerons une pensée sociale positive et consoliderons la confiance collective.

Un mécanisme de veille et de protection approprié (juridique et moral) doit être l’accompagnant nécessaire. C’est là qu’interviennent les mesures de sanction avec la pédagogie qui sied.

Le Programme National d’Education aux Valeurs (PNEV), une fois de plus, est un instrument pertinent dans cette démarche.

A côté de ses deux solutions structurantes, il faut un accompagnement par des remèdes conjoncturels. Les solutions structurantes ont certes des résultats pérennes, il ne reste pas moins vrai qu’elles ont besoin de temps car il s’agit d’un travail sur la mentalité collective. Comme remèdes conjoncturels, l’Etat doit sévir et appliquer la loi dans toute sa rigueur. Il s’agit aussi d’être innovant car la corruption est devenue une science, une véritable industrie, un domaine dont les adeptes sont des férus de la recherche dans le sens du mal. Il faut par exemple, donner un contenu plus motivant à la dénonciation : comme « les lanceurs d’alerte » dans certains pays.  Un exemple de cette motivation peut-être de récompenser financièrement ceux qui aident à recouvrer des fonds volés. Un pourcentage du montant découvert ou recouvré peut leur être octroyé, de quoi constituer des fonds et favoriser l’emploi de certains jeunes. Il s’agit de permettre que l’argent des voleurs soutiennent des jeunes auxquels ils ont fait tort en volant ce qui aurait pu servir à créer des emplois.

Un autre remède est de retirer publiquement les distinctions honorifiques à ceux qui ont démérité par des faits de corruption avérés et jugés tels.

Aux grands maux, les grands remèdes.

Puisse le Ciel nous donner le courage et la volonté nécessaires pour éliminer définitivement ce fléau qui hypothèque notre développement.

Marc Otozié GOITA

Consultant en gestion des organisations.