Au Mali, le BTP s'effondre dans le silence

Entre manque d’investissements, impayés de l’État et pression fiscale, le secteur du BTP (Bâtiment et Travaux Publics) traverse une crise profonde.

3 Mai 2025 - 20:01
3
Au Mali, le BTP s'effondre dans le silence
Un bâtiment en construction à titre illustratif

 

Autrefois pourvoyeur d’emplois et symbole du dynamisme économique du Mali, le BTP (Bâtiment et Travaux Publics) n’est plus que l’ombre de lui-même. Sa situation reflète les tensions économiques et financières profondes que traverse le pays.

Cette crise se répercute sur l’ensemble de l’économie, car un seul chantier peut faire vivre tout un écosystème : fournisseurs, transitaires, commerçants, banques et même les localités voisines en bénéficient. Comme le dit l’adage : « Quand le BTP va, tout va ; quand il s’arrête, tout s’arrête. »

Les entreprises (bureaux d’études, cabinets d’architecture, ingénierie civile, etc.) subissent de plein fouet cette situation. Selon des informations recueillies par le journal Le Wagadu auprès de plusieurs sources concordantes, le personnel du secteur se retrouve dans un dénuement total. Ayant perdu leur emploi, maçons, manœuvres, ferrailleurs, techniciens, ingénieurs… ont vu leur quotidien bouleversé par la crise. « Le secteur est à genoux », confie un entrepreneur interrogé par Le Wagadu. Assis dans son bureau, le visage fermé, il s’interroge sur l’avenir du secteur dans un Mali embourbé dans une crise sans fin.

Parmi les nombreux problèmes rencontrés, le manque de financement arrive en tête. Au Mali, il est de notoriété publique que la plupart des grands projets nécessitent un financement extérieur. Lequel est généralement assuré par les partenaires techniques et financiers. Avec la crise multidimensionnelle que traverse le pays, la quasi-totalité de ces partenaires se sont retirés, laissant un vide immense. L’État, censé prendre le relais dans de telles circonstances, peine à jouer son rôle, englué dans la crise sécuritaire.

Conséquence : aucun investissement significatif dans le secteur depuis des années. Sans nouveaux marchés, les entreprises se retrouvent confrontées à leurs charges fixes et à leurs créanciers, notamment les banques.

Pourtant, la réhabilitation des infrastructures routières et autres est plus que nécessaire. « La prochaine crise sera celle des routes », alerte une source crédible. De nombreuses voies ont dépassé le simple besoin d’entretien : elles sont aujourd’hui éligibles à une reconstruction complète.

Mais faute de moyens, ces travaux ne peuvent être engagés, glissent plusieurs sources concordantes. Investir dans les routes, c’est investir dans le développement, martèle un expert du secteur. « Ce sont des dépenses qui génèrent une dynamique économique. »

À cela s’ajoute un autre fléau : le non-paiement des prestations réalisées. De nombreuses entreprises ont travaillé pour les Conseils de cercle sans jamais être payées. Avec la suppression de ces structures par le gouvernement de transition, les entrepreneurs n’ont parfois plus d’interlocuteurs. « Il faut attendre des années pour espérer un paiement après avoir terminé les travaux », témoigne l’un d’eux. Résultat : certains finissent par déposer le bilan, sous le poids de leurs dettes contractées auprès des banques pour financer les chantiers.

Un meilleur contrôle du secteur informel

Ces arriérés font partie de la dette intérieure du Mali, estimée à près de 3 000 milliards de francs CFA en 2024. Son apurement reste un casse-tête pour les autorités de la transition, accentuant les difficultés économiques du pays.

Le FMI a d’ailleurs recommandé de régler cette dette pour relancer l’économie. En octobre 2024, le gouvernement avait promis de débloquer 200 milliards de FCFA, soit à peine 5% du montant total. « Une goutte d’eau dans l’océan », commente un entrepreneur sous couvert d’anonymat.

Comme si cela ne suffisait pas, les entreprises doivent aussi composer avec la pression fiscale. Déjà en difficulté, elles subissent les rigueurs de l’administration. « La fiscalité a toujours été un problème pour le secteur privé malien », confie une bonne source, qui plaide pour une réduction des taxes sur l’emploi afin de favoriser la création d’emplois formels.

Selon elle, le vrai problème réside dans la faiblesse de l’assiette fiscale : seulement 5% de la population paie 95% des impôts. Un élargissement de l’assiette fiscale est donc indispensable, ce qui passe nécessairement par un meilleur contrôle du secteur informel.

Abdrahamane SISSOKO

Quelle est votre réaction ?

Like Like 3
Je kiff pas Je kiff pas 1
Je kiff Je kiff 4
Drôle Drôle 0
Ouah Ouah 0
Triste Triste 1
Hmmm Hmmm 0

Commentaires (3)

User
alexandre
alexandre 1 an
Excellent article, bien redigé.
Sid Joël OUEDRAOGO
Sid Joël OUEDRAOGO 1 an
On peut garder l’optimisme. La période charnière que nos pays(de l’AES) traversent, est aussi une opportunité pour le privé et même l’informel de s’affirmer. Beaucoup de secteurs tels que le BTP, doivent faire une INTRSPECTION, examiner ses forces, ses faiblesses, ses opportunités, les instruments institutionnels, juridiques dont ils disposent et même faire des propositions aux régimes en place. Faute de ces genres de réactions, le gouvernement Burkinabé a décidé lui-même d’EXÉCUTER LES GRANDS TRAVAUX. L’état ne va pas mieux organiser le privé à la place des acteurs du privé. Tous les domaines dans lesquels les privés font de la surenchère, de la concurrence déloyale, et d’autres actes que je juge "TROP CAPITALISRES", sont entrain d’être investis par l’état. IL EST TEMPS QUE NOS SECTEURS PRIVÉS DONNENT DES LEÇONS au monde entier en se réinventant, en CRÉANT DE NOUVEAUX CONCEPTS, de nouveaux CODES...
Brakna
Brakna 1 an
Il fut un temps où le secteur du BTP (Bâtiment et Travaux Publics) incarnait le dynamisme économique du Mali. Véritable pourvoyeur d’emplois et moteur de croissance, il faisait vivre des milliers de familles, directement ou indirectement. Mais aujourd’hui, le secteur est à l’arrêt, et les conséquences se font sentir bien au-delà des chantiers abandonnés. Car comme le dit si bien l’adage : « Quand le bâtiment va, tout va ; quand il s’arrête, tout s’arrête. » Et c’est exactement ce que vit le Mali. Un chantier actif, ce ne sont pas seulement des briques posées. Ce sont des emplois pour les maçons, techniciens, ingénieurs. Ce sont des commandes pour les fournisseurs, de l’activité pour les transporteurs, du crédit distribué par les banques, du commerce dans les zones voisines. Le BTP fait tourner l’économie, crée du lien, tire vers le haut. Mais en ce moment, tout est à l’arrêt : les projets sont suspendus, les partenaires étrangers ont déserté, et l’État malien, pris dans une crise sécuritaire et budgétaire, peine à prendre le relais. Résultat : entreprises à genoux, salaires impayés, faillites, dettes, et infrastructures en ruine. Pendant ce temps, les routes se dégradent, les équipements publics vieillissent, et la prochaine crise pourrait bien être celle de la mobilité. À cela s’ajoute un problème structurel : le non-paiement des prestations réalisées. Des entrepreneurs attendent depuis des années le règlement de leurs factures. La suppression des Conseils de cercle a même privé certains de tout interlocuteur. Comment survivre dans ces conditions ? Comment investir quand l’État doit encore 3 000 milliards de FCFA à ses prestataires ? Si rien n’est fait, le secteur continuera de s’enfoncer. Et avec lui, une grande partie de l’économie nationale. Pourtant, des leviers existent : apurer la dette intérieure, relancer les investissements publics, alléger la fiscalité sur l’emploi, et surtout, mieux encadrer le secteur informel pour élargir l’assiette fiscale. Relancer le BTP, ce n’est pas seulement construire des routes ou des bâtiments. C’est rebâtir une dynamique économique, recréer de l’espoir, et redonner au Mali les moyens de se projeter dans l’avenir.
Les commentateurs les plus actifs de la semaine:
  • Kinguiranke (138)
  • Nfp (99)
  • Citoyen dumonde (55)
  • Sylla (41)
  • Kankan (34)