Chute du régime ou chaos régional? “Si l’Iran change de camp, la géopolitique du Moyen-Orient sera bouleversée”
Avec l’opération “Fureur épique”, l’Iran se trouve à un tournant. Le régime théocratique est affaibli, mais loin d’être vaincu. Washington et Jérusalem flairent une occasion unique de le faire tomber, au risque de faire basculer toute la région dans la guerre. Le professeur de géopolitique David Criekemans (UAntwerpen) estime toutefois qu’un changement rapide à la tête de l’État iranien est impossible en raison de plusieurs obstacles.
Les violentes attaques israélo-américaines contre l’Iran risquent de plus en plus de donner lieu à une guerre généralisée au Moyen-Orient, selon le professeur de politique internationale David Criekemans (UAntwerpen). “L’Iran riposte lui aussi avec violence en visant de nombreux pays de la région. Un site américain en Irak aurait même été touché. Oman a subi des attaques (malgré son statut de “Suisse du Moyen-Orient”, ndlr), tout comme l’Arabie saoudite (l’État produisant le plus de pétrole au monde après les États-Unis et la Russie, ndlr). L’homme fort de Riyad, le prince héritier Mohammed ben Salmane, a déjà menacé que si une nouvelle attaque était lancée contre son pays, l’armée serait autorisée à riposter. Ces attaques tous azimuts de l’Iran contribuent à isoler de plus en plus Téhéran.”
Entre-temps, le président américain Donald Trump oscille entre appel au dialogue et escalade militaire. Malgré les attaques menées contre l’Iran, il n’exclut pas la poursuite de négociations. “Trump envoie constamment des signaux sans jamais révéler ce qu’il pense vraiment. Il jongle entre deux positions. Il veut discuter tout en augmentant la pression. Il y a également eu des victimes américaines, ce qu’il ne peut pas complètement ignorer. Mardi, à Washington, le Congrès se penchera sur la situation, mais celle-ci s’est déjà sérieusement aggravée.”
Cette pression pourrait encore s’intensifier, l’armée américaine agissant par vagues: bombarder, réévaluer la situation, puis frapper à nouveau. “Ils créent une dynamique sur le terrain”, explique David Criekemans. “Pour Israël, c’est un moment historique. Benyamin Netanyahu y voit une occasion à saisir. Jamais le régime iranien n’a été aussi faible.”
Mais quel est le véritable objectif des Israélo-Américains? Selon le professeur anversois, en cas de retour des négociations, les deux pays pourraient renforcer leurs demandes, en exigeant l’arrêt du programme balistique de l’Iran et le démantèlement du Corps des Gardiens de la Révolution. “Avec de telles conditions, vous vous inscrivez en fait dans la logique d’un changement de régime. Ce n’est plus de la diplomatie classique.”
“Les Gardiens de la Révolution font partie intégrante de l’élite politique et militaire. Ce corps paramilitaire n’a pas disparu du jour au lendemain.”
David Criekemans,UAntwerpen
La question reste toutefois de savoir qui peut négocier. Du côté américain, c’est clair: Trump décide, même si le Congrès doit donner son accord. Côté iranien, c’est plus compliqué. “Globalement, le régime tient toujours. Les Gardiens de la Révolution comptent 125.000 soldats et peuvent mobiliser 350.000 réservistes supplémentaires. Ils font partie intégrante de l’élite politique et militaire. Ce corps paramilitaire n’a pas disparu du jour au lendemain.”
Dans la rue, deux camps s’affrontent. Une partie de la population se réjouit de la mort du guide suprême Ali Khamenei. D’autre part, les partisans du régime témoignent de leur soutien en se mettant en deuil à la suite du décès de l’ayatollah. “L’Iran n’est pas un pays homogène”, prévient David Criekemans. “C’est plutôt un assemblage de groupes ethniques différents. Il y a les Azéris, les Kurdes, les Baloutches et d’autres groupes. Si tous se mettent à se rebeller en même temps, il sera très difficile de maintenir l’unité du pays.”
“Pour certains stratèges américains, l’enjeu va au-delà de l’Iran. Il s’agit du contrôle des routes commerciales, des sphères d’influence, et de la nouvelle route de la soie chinoise qui va jusqu’en Europe.”
David Criekemans,UAntwerpen
Est-il néanmoins possible d’imaginer la chute du régime iranien? David Criekemans reste prudent à ce sujet. “Il est particulièrement difficile de susciter une révolution sans envoyer des soldats directement sur le terrain. L’Iran est deux fois et demie plus grand que l’Irak. Il faudrait donc convaincre une partie de l’armée et de la police de faire défection. Un tel bouleversement se produit rarement en quelques jours.”
Pourtant, des noms circulent déjà pour imaginer qui serait le prochain maître de l’Iran. Parmi ceux-ci, celui de Reza Pahlavi, le fils du dernier chah, est souvent cité. “Il bénéficie de ses contacts à l’international et soutient la mise en place de réformes économiques. Certains voient Reza Pahlavi comme une figure de transition. Mais il n’est pas du tout certain qu’il puisse unir le pays.”
Selon le professeur anversois, il faut aussi prendre en compte la situation géopolitique de la région. “Pour certains stratèges américains, l’enjeu va au-delà de l’Iran. Il s’agit du contrôle des routes commerciales, des sphères d’influence, et de la nouvelle route de la soie chinoise qui va jusqu’en Europe. Si l’Iran change de camp, cela changera tout l’équilibre des pouvoirs au Moyen-Orient.”
Source: https://www.7sur7.be/