Géopolitique : pour en finir avec le nombrilisme stratégique de la France

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Thomas Gomart décrit les priorités stratégiques et les évolutions de neuf Etats qui pèsent sur le devenir du monde. Il propose des clés indispensables pour interpréter leurs ambitions.

Un réquisitoire éclairé. Une leçon de géopolitique. Le dernier livre de Thomas Gomart, le directeur de l’Institut français des relations internationales (Ifri), tacle avec une certaine insistance des élites politiques françaises, lesquelles affichent une assurance trop peu méritée dans la supériorité diplomatique et militaire de la nation. Et tardent, alors que la guerre d’Ukraine remet en cause notre sécurité énergétique et économique et qu’elle fait renaître un conflit conventionnel en Europe, à en tirer les enseignements.

Alors que toutes les cartes sont rebattues – alliances, approvisionnements énergétiques, sécurité alimentaire, méthodes de combat – il s’agit désormais de repenser nos priorités stratégiques dans la durée. Selon l’auteur, tout doit s’articuler au long terme autour de deux impératifs.

Le premier est d’élaborer une politique énergétique qui confirme la transition du fossile au durable ; le second est de protéger le climat d’une planète en danger. A l’avenir, professe-t-il, « c’est autour du noyau énergie/climat que les ‘grandes stratégies’ devraient se reconfigurer, se combiner ou se heurter ».

Rien ne se fera seul. Il y a matière à créer une « solidarité stratégique et environnementale » qui conforte des alliés fiables pour se défendre face aux menaces militaires et avec qui développer des coopérations pour se saisir des enjeux environnementaux. Il ne faut pas se tromper d’objectif. La politique étrangère doit se comprendre d’abord comme un instrument à finalité géopolitique et géoéconomique plutôt que comme instrument diplomatique.

Pour y parvenir, il faut saisir les ressorts des puissances qui nous font face. Une condition indispensable pour s’émanciper de ce « nombrilisme stratégique » qui nous dessert. L’essayiste explore les « ambitions inavouées » de neuf Etats qui, ensemble, représentent 54 % du PIB mondial et pèsent sur l’avenir du monde.

Ancrées sur le continent et en Eurasie, la Russie, la Chine et l’Allemagne forment un premier groupe, celui des puissances de terre. Un deuxième est composé des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de l’Inde, puissances de mer. Enfin, Turquie, Arabie saoudite et Iran, sont les pays du Ciel, avec, pour vecteur, la croyance religieuse.

Passionné par les rapports entre puissances, qu’il a déjà explorés en publiant en 2019 « L’Affolement du monde » avant de se focaliser sur la rivalité Etats-Unis-Chine avec « Guerres invisibles » (2022, également chez Tallandier), l’auteur vise, cette fois, un double objectif : le premier est de donner une lecture claire des rapports de force qui s’exercent, forcément simultanément, face à une France désireuse de jouer un rôle de « puissance d’équilibre » ; le second est de pointer vers une stratégie optimum en fonction de paramètres géopolitiques et géoéconomiques.

Le poids de l’histoire

Historien de formation, Thomas Gomart prend le temps de revenir sur la façon dont l’histoire a modelé chaque Etat et influé sur la vision du monde de leurs dirigeants d’aujourd’hui. Il s’attache aussi longuement à décrire leurs priorités stratégiques actuelles, comme le niveau de développement du système économique de chacun des neuf pays qui sont des clés indispensables pour interpréter leurs ambitions…

Pourquoi Xi Jinping veut-il remanier l’Eurasie à sa main et faire de la Chine une grande puissance maritime ? Comment l’Allemagne, dont le modèle économique et sécuritaire a été totalement bouleversé par la guerre en Ukraine, va-t-elle revoir ses relations avec Washington, Pékin et Moscou, devenir une nation militaire et oeuvrer en fonction d’un élargissement de l’Union européenne ? Comment le refus de la démocratie et de l’Occident motive-t-il, chacun à sa façon, l’Iran, la Russie ou la Turquie et rétablit des désirs d’empire ?

Vu le contexte actuel, le chapitre sur la Russie est particulièrement éclairant grâce à une proximité ancienne de l’auteur avec les élites de ce pays. Il décrit le poutinisme comme une vision du monde qui mélange les références à la période impériale et soviétique et qui cherche à décrédibiliser le modèle démocratique occidental.

Les mots sont parfois sans complaisance. Poutine est le bourreau de l’Ukraine, il aura précipité le déclassement international de la Russie. L’auteur met en aussi en avant nos erreurs d’appréciation : « au cours des années 2000, la Russie a été analysée comme un marché émergent en raison de sa croissance économique et non pas comme une puissance en train de se reconstruire militairement ».

Au-delà de la clarté du propos, on est surpris par le sentiment d’urgence à réagir qui transparaît. A chaque fin de chapitre, une dernière partie intitulée « Enseignements pour la France », tient parfois de l’analyse, parfois du plaidoyer. Le titre de l’épilogue est lui sans équivoque : « La France à l’heure des choix ».

Virginie Robert

SOURCE: https://www.lesechos.fr/

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