Trump est-il vraiment devenu fou? “Avec lui, on ne peut plus exclure aucun scénario”

Cette semaine, Donald Trump s’en est pris violemment à l’Iran, menaçant de mettre fin à toute une civilisation. Pourtant, à peine quelques heures plus tard, un cessez-le-feu a été conclu au Moyen-Orient. Est-ce le fruit d’une stratégie, ou simplement du chaos à la Maison-Blanche? Trump a-t-il encore toute sa tête? Deux Belges vivant et travaillant à Washington donnent leur avis: Matthias Matthijs, professeur d’économie politique internationale à l’université Johns Hopkins, et Greet De Keyser, correspondante de VTM.

12 Avr 2026 - 09:28
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Trump est-il vraiment devenu fou? “Avec lui, on ne peut plus exclure aucun scénario”
Matthias Matthijs et Greet De Keyser donnent leur analyse sur Donald Trump. © HLN Fotomontage / Jeremy Sherlick / Pieter-Jan Vanstockstraeten / Photo News / Gtty

“Une civilisation entière va disparaître ce soir, pour toujours. Je ne veux pas que cela arrive, mais cela va probablement se produire”, a déclaré Donald Trump mardi soir. Quelques heures plus tard, un fragile cessez-le-feu a été conclu pour le Moyen-Orient. À Washington, certains se demandent s’il a encore toute sa tête.

Matthias Matthijs: “On peut certainement se poser la question quand on l’a vu proférer de graves menaces aux côtés d’un immense lapin de Pâques. Peut-on faire plus surréaliste? (rires)”

Greet De Keyser: “Les démocrates ici à Washington sont particulièrement critiques. Ils affirment: ‘C’est une guerre illégale que Donald Trump a lui-même déclenchée’. Trump évite délibérément d’utiliser le mot ‘guerre’, car cela l’aurait obligé à passer par le Congrès, ce qu’il n’a pas fait. Certains démocrates plaident en faveur de la destitution (du président, ndlr). Ils estiment que cela ne peut plus durer et qu’il devrait même être déclaré ‘incompétent’ à diriger le pays. Ce discours n’est pas encore dominant dans le pays, mais on remarque bien que les critiques gagnent du terrain, y compris chez les républicains, et cela se remarque notamment dans le langage utilisé. Vous savez, pour beaucoup d’Américains, l’idée d’attaquer la population civile constitue une ligne rouge.”

Matthias Matthijs: “Les républicains ont longtemps accordé à Trump le bénéfice du doute. Mais la tendance commence à s’inverser. Il perd surtout des soutiens auprès des jeunes. Ses résultats auprès des jeunes électeurs MAGA sont catastrophiques. Les électeurs indépendants sont eux aussi très déçus par le président. L’Américain moyen se préoccupe surtout du prix de l’essence et se demande combien de temps cela va encore durer. En réalité, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a présenté cette guerre à Trump comme une opération qui se déroulerait rapidement et sans encombre: le régime iranien tomberait et tout le monde s’en réjouirait. Au bout de quelques semaines, il est devenu évident que ce ne serait pas le cas. On voit Trump chercher désespérément une issue.”

Aurait-il vraiment envisagé de rayer la société iranienne de la carte en une seule nuit?

De Keyser: “Qui oserait encore exclure quoi que ce soit? Je me suis dit moi aussi: ‘Il ne le fera probablement pas’, mais peut-on en être sûr à 100 %? Non, on ne peut pas.”

Matthijs: “Ces déclarations musclées sur l’Iran s’inscrivent dans ce qu’on appelle ici la ‘théorie du fou’. Cette idée remonte à la manière dont Richard Nixon (président républicain de 1969 à 1974, ndlr) a commencé à se comporter pendant la guerre du Vietnam: on se présente comme imprévisible, presque irrationnel, afin que les adversaires ne sachent pas jusqu’où on est prêt à aller. Trump aura 80 ans en juin, alors peut-être se dit-il: ‘L’ennemi croira que je n’ai plus toute ma tête’. Il semble fort probable que la proposition de négociation avec l’Iran, présentée à la dernière minute avant la fin de l’ultimatum de Trump, ait en réalité été envoyée par les États-Unis eux-mêmes. Les Américains l’ont immédiatement acceptée. Sous la pression de la Chine, l’Iran a finalement donné son accord.”

De Keyser: “Je ne pense pas que Trump apprécierait lui-même d’être comparé à Richard Nixon, mais cela s’inscrit tout à fait dans son ‘art de la négociation’. Aussi dur que cela puisse paraître, pour lui, ce n’est que du langage de négociation. On lui demande régulièrement s’il n’a pas de problème à formuler des déclarations aussi virulentes. Sa réponse est toujours la même: ‘Non. Ce sont mes ennemis. Pas de problème’.”

Une fois de plus, il semble que la théorie TACO se confirme: “Trump Always Chickens Out” (“Trump fait toujours marche arrière”, ndlr). Cela ne risque-t-il pas d’augmenter le risque qu’un jour, dans un accès de colère, il passe de ses paroles musclées à l’acte?

De Keyser: “Trump joint de plus en plus souvent ses paroles à ses actes. Prenez le Venezuela, où une intervention militaire a effectivement eu lieu. Et regardez ses menaces concernant le Groenland, où il n’exclut même pas une intervention militaire et parle de contrôler l’île ‘d’une manière ou d’une autre’. On peut en rire et dire: ‘C’est un fanfaron qui utilise simplement des mots durs’. Mais il ne faut jamais perdre de vue une chose: il reste l’une des personnes les plus puissantes au monde.”

Matthijs: “La question qui se pose alors est la suivante: y a-t-il encore suffisamment de personnes au sein des institutions américaines qui n’exécutent pas aveuglément les ordres? On en doute fortement ici à Washington. Mais en théorie, l’armée aurait le droit de dire: ‘Nous ne ferons pas cela’. Prenons un exemple extrême: supposons que Trump veuille utiliser une arme nucléaire au Moyen-Orient. La question serait alors de savoir si l’armée s’exécuterait effectivement. Plusieurs maillons jouent un rôle dans la chaîne de commandement, jusqu’au niveau du pilote qui devrait larguer la bombe. Il existe plusieurs moments où quelqu’un pourrait intervenir pour s’y opposer. Mais cela se produira-t-il? Au sein de son gouvernement, Trump rencontre en tout cas peu d’opposition. Des figures clés telles que le ministre des Affaires étrangères Marco Rubio et le vice-président J.D. Vance seraient, selon certaines sources, sceptiques sur l’offensive au Moyen-Orient, mais ils n’ont jamais freiné le président quant à ses ambitions.”

Ils auraient peut-être mieux fait de le faire, car qu’est-ce que cela a déjà apporté aux Américains?

Matthijs: “Très peu d’avantages, en réalité. Les objectifs étaient de mettre fin au programme nucléaire iranien, de détruire les capacités militaires du régime et de faire en sorte que les Iraniens renversent ce régime répressif. Aucun de ces objectifs n’a été atteint. Pire encore: on peut même dire que c’est l’inverse qui s’est produit. Ces dernières années, l’Iran n’a jamais exporté autant de pétrole qu’aujourd’hui, et ce, à des prix plus élevés. Il dispose d’ailleurs désormais d’un levier stratégique avec le détroit d’Ormuz. L’Iran a obtenu davantage en cinq semaines de guerre qu’en dix ans de négociations.”

Une erreur stratégique de la part de Trump, donc?

Matthijs: “Oui, et à un coût particulièrement élevé. Les spécialistes indiquent que côté américain, d’énormes stocks de munitions, d’armes et de systèmes de défense aérienne ont été utilisés, avec désormais un risque de pénurie. Prenons par exemple ces missiles Tomahawk que le président ukrainien Zelensky réclame depuis longtemps. Seuls 80 à 100 exemplaires sont produits chaque année. Or, 800 à 900 ont déjà été tirés au Moyen-Orient. Cela équivaut à environ dix ans de production.”

De Keyser: “À mon avis, ils ont largement sous-estimé la force dont dispose encore l’Iran et la nature de sa société. Ce régime n’est pas simplement une structure dirigeante que l’on peut éliminer avec de simples frappes. Il est intimement lié à l’ensemble de la société iranienne, à tous les étages. Mais l’Iran est-il vraiment plus fort aujourd’hui? Ils ont attaqué leurs pays voisins, ce qui ne va certainement pas les aider à consolider leur position dominante.”

Pendant ce temps, Trump ne cesse de clamer haut et fort que l’OTAN a échoué.

De Keyser: “La visite du secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, à la Maison-Blanche mercredi était très étrange. D’habitude, la presse est accueillie à bras ouverts. Ces deux-là s’entendent bien, ce qui donne généralement de belles images: un Rutte souriant, un Donald Trump de bonne humeur. Mais cette fois-ci, rien. Ils se sont entretenus pendant plus de deux heures, et il n’y a pas eu de point presse par la suite. C’est inhabituel.”

Matthijs: “Honnêtement, je pense que cette rencontre s’est particulièrement mal passée. Il était presque question de la survie de l’OTAN. On sent que Trump en a vraiment marre. Il soutient l’idée que les États-Unis doivent toujours payer pour l’Europe et l’Ukraine, alors qu’ils ont eux-mêmes des problèmes dans le détroit d’Ormuz et n’obtiennent pratiquement aucun soutien en retour. C’est typique de la façon de penser transactionnelle de Trump. Quelqu’un devrait lui expliquer que l’OTAN n’est pas une alliance offensive, mais défensive. L’Europe aurait peut-être dû jouer plus fin en disant: ‘Nous aidons, mais alors ces droits de douane doivent disparaître’. Cela aurait pu fonctionner. Dans la pratique, c’est le contraire qui se produit: l’Espagne ferme son espace aérien, des restrictions sont imposées sur les atterrissages en Sicile et un débat s’engage sur les armes livrées précédemment à la Pologne et qui sont désormais réclamées en retour.”

De Keyser: “Il s’agit d’une guerre déclenchée sans aucune concertation avec l’OTAN. Il n’y a eu aucune consultation, pas même de manière informelle à haut niveau, ce qui est pourtant la norme lors d’interventions militaires d’une telle ampleur. Trump a vraiment agi de manière obstinée, de concert avec Netanyahu. Et je comprends la réaction de l’OTAN: nous ne pouvons pas nous laisser entraîner dans une guerre dont nous ne connaissons pas l’issue et dont nous ne savons pas dans quel guêpier nous allons nous retrouver. Mais cela peut certainement avoir des conséquences. Trump aurait dressé une liste des pays qui ne l’ont pas explicitement soutenu, comme notamment l’Allemagne et l’Espagne, mais aussi le Royaume-Uni et l’Italie. Et il souhaiterait désormais utiliser cette liste pour faire pression, par exemple en fermant les bases militaires américaines dans ces pays.”

Trump et les républicains vont-ils en payer le prix lors des élections de mi-mandat, qui auront lieu en novembre ?

De Keyser: “Il est tout à fait conscient que les enjeux sont considérables, car Trump a déjà déclaré à plusieurs reprises que les républicains devaient absolument remporter ces élections de mi-mandat. Sinon, les démocrates seraient prêts à lancer une procédure visant à le destituer. Aujourd’hui, tout porte à croire que les républicains vont perdre leur majorité à la Chambre des représentants. Au Sénat, la situation est très serrée. Si la situation économique continue de se détériorer, si la guerre s’intensifie et qu’il y a des victimes américaines, le Sénat pourrait lui aussi basculer.”

Matthijs: “Il est encore tôt, nous sommes début avril, il reste donc environ sept mois. Beaucoup de choses peuvent encore changer d’ici là. La question principale est la suivante: quelle sera la durée des effets de cette guerre? Les prix de l’essence pourraient redescendre d’ici deux à trois semaines, à condition que le cessez-le-feu tienne. Mais même si ces prix baissent, il resterait un point d’interrogation fondamental: que pourrait encore faire Donald Trump? Les taux hypothécaires restent élevés, l’inflation continue de peser et le coût de la vie reste un fardeau. Ça va être difficile, mais avec Trump, on ne sait jamais ce qui nous attend. (rires) Imaginons qu’il devienne effectivement un “canard boiteux” (“lame duck”, ndlr): dans ce cas, la politique étrangère américaine ne fera que gagner en importance à ses yeux. Si cela se confirme, Cuba et le Groenland n’auront qu’à se tenir à carreaux.”

Source: https://www.7sur7.be/