Kadiatou Keïta, analyste des questions de sécurité : « La lutte contre l’extrémisme violent est une lutte de longue durée »

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Deux ans après l’arrivée des militaires, la situation sécuritaire ne cesse d’échapper à tout contrôle. Qu’est-ce qui explique cette volatilité de la situation sécuritaire au Mali ? Comment y faire face ? Kadiatou Keïta, analyste sécuritaire, nous explique les raisons. Entretien.

 Mali Tribune : deux ans après l’arrivée au pouvoir des militaires, quelle analyse faites-vous de la situation sécuritaire sur l’ensemble du pays ?

Kadiatou Keïta : en regardant de très près la situation sécuritaire du pays, en premier lieu on pense aux groupes extrémistes violents et aux actions qu’ils mènent. Il y a une telle fatigue et exaspération de la population qu’il y a lieu de voir si les actions de ces groupes armés ont diminué ou s’il y a une victoire sur ces groupes d’extrémismes violents. Cependant, le combat contre ces groupes d’extrémismes violents est un combat de longue haleine. Une lutte qui s’inscrit dans la durée du fait de l’utilisation des ressorts locaux, des dynamiques locales, des vulnérabilités locales utilisées par ces groupes pour favoriser leurs installations dans les régions et recruter. Cela étant dit, il y a quelques constats qui peuvent être faits. Depuis le début de l’année, il y avait une baisse des attaques des groupes d’extrémismes violents, cependant cette donne a relativement changé depuis le mois de juillet où on note, au contraire, une recrudescence des attaques autant au nord, au centre et au sud du pays, y compris les attaques simultanées contre les forces armées régulières au centre et au sud du pays, notamment à Douentza, Koro, Mopti, Ségou, Bapho et Kolokani. De plus, on note aussi l’utilisation des véhicules piégés par ces groupes armés, comme ce fut le cas lors des attaques de Kati et de Mopti et autres. Le but de ces attaques, c’est de jouer sur le moral des militaires ainsi que d’effriter le soutien de la population.

Le deuxième constat, c’est qu’il y a bien eu des actions militaires d’envergure par les forces armées dans certaines régions, principalement où il y avait eu une forte présence des groupes d’extrémismes violents ou de leurs partisans.

Le troisième constat qui doit être fait, c’est qu’on voit de plus en plus une installation progressive des attaques au sud du pays que ce soit dans la région de Sikasso, de Koulikoro ou de Kayes avec l’attaques de Kolokani où les positions des forces anti-terroristes étaient logées. L’attaque de Kati était symbolique, parce que c’est quelques kilomètres de Bamako. Elle vise à rappeler que la capacité d’action de ces groupes est toujours aussi importante.

En plus des attaques terroristes, il y a aussi un phénomène qui est la petite criminalité qui trouble la quiétude des populations combinées avec la prolifération des armées légères.

 Mali Tribune : les militaires au pouvoir doivent-ils prendre l’attaque de Kati comme un message d’avertissement ?

K K.: bien sûr. Derrière cette attaque, il y a des messages que ces groupes terroristes voulaient faire passer. Le premier message, c’est pour dire malgré qu’on parle d’une montée en puissance de l’armée malienne, ces groupes djihadistes prouvent que leur capacité opérationnelle n’a pas diminué et qu’ils ont la capacité de pouvoir attaquer les forces armées régulières que ce soit au centre, au nord, au sud et à Bamako qui est la capitale. Je pense que c’est un message qui vise à faire peur aux forces armées en disant attention notre capacité opérationnelle et de nuisance est toujours forte et nous pouvons justement mener des actions. Au-delà, l’autre symbole fort, que ces groupes ont, ils peuvent mener des attaques jusqu’à Kati, à 15 kilomètres de Bamako, bastion à la fois des pouvoir politiques et militaires. Pour dire qu’aucun endroit ne nous inaccessible. La troisième, c’est un message subliminal à demi-mot donné à la population notamment en ce qui concerne les soutiens de la population vis-à-vis des forces armées et de la Transition. C’est de montrer que pour l’instant, on ne vous attaque pas, l’armée régulière est notre priorité principale.

Mali Tribune : d’ici la fin de cette Transition, la menace djihadiste sera t- elle endiguée ?

K K.: une fois de plus, la lutte contre l’extrémisme violent est une lutte de longue durée. Penser que l’on pourrait lutter contre l’extrémisme violent en une ou deux années serait illusoire. Avec beaucoup plus de moyens au début ainsi que la présence de plusieurs acteurs internationaux dont cela faisait partie, entre autres, de la mission cela fait plus de dix années que nous sommes dans cette situation. Aujourd’hui, les groupes extrémistes violents ont su s’installer durablement dans certaines régions en tirant partie des vulnérabilités locales. Les opérations militaires d’envergure ont su neutraliser quelques acteurs. Mais leurs capacités de recrutement est plus d’équipier. Si vous tuez un djihadiste vous pouvez recruter 10 derniers. Faudrait faire attention et prendre ça en considération. L’action militaire à elle seule ne peut pas, il faut une forte présence de l’État et les services sociaux de base. Il faut aussi une réconciliation entre les populations et les forces de sécurité. Tout cela prendra du temps en terme militaire, de développement et d’initiative.

 Mali Tribune : en plus des actions militaires pour lutter contre les terroristes. Faut-il négocier avec ces groupes terroristes ?

K K.: c’est une option de plus en plus proposée par certains observateurs de la situation. En plus des actions militaires, il faut aussi explorer d’autres options. Mais je pense qu’il faut se poser les bonnes questions. Qu’est-ce qui serait à négocier ? Qu’est-ce qu’on voudrait mettre sur la table ? Parce qu’une négociation c’est lorsque les deux parties gagnent quelques choses. Qu’est-ce qui pourra être proposé à ces groupes ? Est-ce un changement de mode de vie des Maliens ? Il y a des Accords locaux qui ont été signés dans quelques localités. Aussi de voir si ces Accords locaux sont efficaces pour mettre fin à ces séries d’attaques et pouvoir tirer les leçons à apprendre et voir concrètement ce qu’il y a lieu de faire. C’est bien de proposer un dialogue après, il faudra savoir déjà ce qu’on devra envisager et si on est prêt à ça. Les Accords locaux dépendent des localités où ça été signé.

 

Propos recueillis par

Ousmane Mahamane

 

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