Les multiples facettes de la migration : Mme Anna Kéita Coulibaly, l’exemple de la résilience
Émigrée et épouse d’émigré, Mme Anna Kéïta Coulibaly vit en Espagne, notamment à Barcelone, depuis 2009.
Cette brave dame est un exemple de résilience qui a franchi d’énormes obstacles pour devenir une référence. Mère de six enfants (5 filles et un garçon) elle est très influente sur les réseaux sociaux.
À 13 ans, la jeune Anna quitta le Mali pour le Gabon, où elle resta pendant 10 ans. Sur place, elle fonda un foyer qui a connu des fortunes diverses. Par la suite, elle revint au bercail. En marge des obsèques de son père, elle échangea avec un beau-frère. Ce dernier lui suggéra l’idée de partir non sans lui remettre, sur un bout de papier, quelques adresses au cas où elle se décidait. Un papier qu’elle jeta quelque part dans ses affaires.
Subitement, un jour, Anna Kéita Coulibaly se rappela cette discussion. Ainsi, elle commença les démarches nécessaires pour l’obtention du visa. Elle arriva en Europe avec un visa danois. Après un bref passage au Danemark, elle posa, en 2009, ses valises en Espagne, précisément à Barcelone. Les conditions climatiques, notamment le froid, la découragèrent de rester sur place. « J’ai pris la décision parce que j’avais commencé à croire que mon bonheur se trouvait ailleurs », avoue-t-elle.
« Celle qui m’a hébergée en Espagne m’a mise à la porte »
La jeune émigrée, qui aspirait à trouver un meilleur cadre de vie, se buta à d’énormes imprévus. « Celle qui m’a hébergée en Espagne m’a mise à la porte », nous confia-t-elle tout en insistant sur sa volonté de ne pas trop étaler cet épisode de sa vie sur la place publique. Toutefois, elle se rappela encore les propos de sa vieille mère quand cette dernière a appris la nouvelle. À l’époque, Anna Kéita Coulibaly ne parlait pas la langue espagnole. Mais, elle avait déjà fait la connaissance de certaines personnes, notamment une Sénégalaise, qui l’a assistée pendant cette période extrêmement pénible. Entre la proposition de vente de petits gadgets et la tresse à la plage, Anna Kéita Coulibaly opta pour la seconde. Avec son amie, elle se rendait toujours à la plage avec l’espoir de trouver des clientes désireuses de se coiffer. C’est dans une extrême précarité qu’elle tressait les touristes afin de gagner sa vie. « Je me mettais à genou pendant des heures. J’ai beaucoup travaillé dans des conditions difficiles. Il était difficile pour moi de me lever », explique Anna Kéita Coulibaly. Entre temps, l’une de ses amies suggéra d’approcher Mohamed, un vieux gardien originaire de la Gambie très influent, afin que ce dernier les aide auprès des autorités municipales.
« Je mettais deux enfants sur le vélo et portais un autre au dos ».
Très courageuse, elle décrocha un job d’entretien des toilettes sur un lieu touristique. Elle n’abandonna pas pour autant la coiffure. Sa journée de travail commençait à 3 h du matin pour terminer à 18h sans une minute de pause. Son moyen de déplacement : le vélo. Elle pédalait pour parcourir des kilomètres, souvent sous le froid. « Je mettais deux enfants sur le vélo et portais un autre au dos». Descendre du vélo était souvent très difficile à cause de la fatigue de mes pieds, raconte-t-elle. Aminée par la volonté de vivre dignement, Anna Kéita Coulibaly travailla très dur même en état de grossesse. « Je dissimulais ma grossesse sous mon manteau. Sur mon lieu de travail, rares sont ceux qui savaient que j’étais enceinte. Un jour, l’un de mes superviseurs m’a surprise quand j’enlevais mon manteau…. », explique-t-elle. « Je ne peux pas tout raconter », lance-t-elle en frottant ses mains.
Malgré les obstacles, elle parvenait à tirer son épingle du jeu et arrivait à faire des réalisations au pays. « Quand les gens me voient aujourd’hui dans des véhicules de luxe, ils ne peuvent pas penser que j’ai traversé des périodes assez difficiles ».
Elle a vécu longtemps avant d’obtenir ‘’les papiers’’. Mme Anna Kéita Coulibaly précise que son arrivée a coïncidé avec la grave crise espagnole. C’est difficile d’avoir un contrat, se souvient-elle. « C’est grâce à ma fille que j’ai eu les papiers. Aujourd’hui, j’ai la nationalité et les papiers nécessaires ». Elle enseigne l’humilité et la patience. « Souvent, la police nous arrêtait. On ne disait jamais nos vrais noms », raconte-t-elle.
Sur son chemin, elle croise un vieil imam, Touré, propriétaire d’un supermarché. « Je n’avais fait tout l’argent sur moi. Il me lança : tu es mon esclave. Je répliquai en disant que les Touré sont nos esclaves. Il m’a dit : tu as une bonne réputation. Viens prendre tout ce que tu veux, après tu vas payer. Le vieux, sa femme et ses enfants sont devenus une famille pour moi. À 2 heures du matin, je venais les réveiller pour déposer mes enfants chez eux. Même si ma mère était là, elle ne pouvait mieux faire que le vieux Touré et sa femme ».
Les difficultés des couples en Europe
Traductrice auprès de la Croix rouge et du Service d’asile en Espagne, elle reconnaît qu’à un certain âge, on n’a plus la force physique d’exercer certaines activités en Europe. Depuis lors, Anna Kéita Coulibaly travaille à son propre compte. Elle a ouvert aujourd’hui un grand magasin de vente de divers produits, dont des pagnes, des bazins… Coache et conseillère conjugale, elle est très influente sur les réseaux sociaux, notamment Tik-tok avec des milliers d’abonnés.
Elle estime que les femmes souffrent beaucoup à l’extérieur. L’émigrée fait une nette distinction « entre celui qui rencontre sa femme à l’extérieur avant de la marier et celui qui épouse sa femme avant de l’amener ». Évoquant le premier cas, elle est d’avis que l’homme ne doit pas exiger certaines choses. « La femme est venu chercher l’argent comme l’homme. Vous êtes tous deux émigrés. L’homme ne doit pas prétendre gérer la fortune de sa femme. L’homme veut gérer la richesse de son épouse. Ce n’est pas possible, ni acceptable pour aucune femme. Les deux qui cherchent l’argent doivent se comprendre ».
S’agissant du second cas, elle préconise la communication et la franchise dès le départ. « Il faut communiquer avec la femme avant de partir. Il ne faut pas faire croire que tu vis dans une opulence alors que ta situation n’est pas assez bonne. S’asseoir pour se parler vrai», conseille-t-elle. Et d’ajouter : « l’homme doit reconnaitre qu’il est le chef de famille ». Au cœur des confidences des couples, Anna Kéita Coulibaly souligne que l’infidélité, l’utilisation des allocations des enfants à d’autres fins, l’influence des parents sur la gestion du foyer sont à l’origine de nombreuses séparations de couples en Europe. « L’Espagne n’a pas les mêmes réalités que la France. En Espagne, il n’y a pas trop de divorces. Ceux qui ont un certain niveau de revenu ne peuvent pas bénéficier de l’aide familiale en Espagne. Ce n’est pas le cas en France où il existe des allocations pour les enfants. Les allocations familiales divisent beaucoup de couples en Europe ».
« On ne peut pas cheminer avec tout le monde».
Selon elle, l’intégration des enfants dépend essentiellement de l’attitude des enfants. «C’est encore facile que les parents viennent du même pays ». Pour Anna Kéita Coulibaly, il faut venir avec les enfants au pays pour qu’ils comprennent. Elle apprend à ses enfants à parler le bambara. Aujourd’hui, ils s’amusent à faire des salutations et à répéter « Sambé Sambé » lors des fêtes.
Depuis 2013, Anna Kéita Coulibaly affirme avoir arrêté d’avoir des amis. « On ne peut pas cheminer avec tout le monde. On ne peut pas se confier à tout le monde ». Elle parle avec beaucoup d’émotion de son époux. « Mon mari est mon ami. Il est mon confident », révèle cette supportrice de FC Barcelone, qui n’a mis pied à Madrid qu’une seule fois pendant 17 ans de vie en Espagne. « Quand vous vivez à Barcelone, il est difficile de vivre ailleurs », avoue Anna Kéita Coulibaly, actuellement en vacances à Bamako avec ses enfants.
Par Chiaka Doumbia