C’est un rapport très accablant pour l’administration malienne qui a été présenté par M. Ali Cissé, économiste, chercheur, sur les impératifs de la reforme administrative.
C’était le week-end dernier, a l’occasion du colloque organisé par Horizon…2025 sur la reforme de l’administration malienne.
Pour ce chercheur, lorsqu’on parcourt les études sur le diagnostic et la performance des administrations publiques des pays africains, les constats qui se qui ressortent le plus souvent sont les suivants : lourdeur, lenteur, inefficacité, effectifs pléthoriques insouciance et manque de professionnalisme des agents, gaspillage et mauvaise gestion des ressources publiques, détournements de fonds, népotisme, corruption etc. ces constats sont révélateurs des tares à la fois structurelles et conjoncturelles qui minent ces administrations.
Ce document aborde la réforme de l’administration sous l’angle d’une double problématique : pourquoi une reforme s’impose-t-elle ? Comment conduire la reforme ?
L’appareil d’Etat malien est la continuation du modèle d’Etat implanté par la puissance coloniale. L’organisation administrative dans les colonies françaises en Afrique de l’ouest a pris les contours du système administratif institué par Louis Faidherbe au Sénégal en sa qualité de Gouverneur de cette colonie entre 1854 et 1851, puis entre 1863 et 1865.
Au sommet de la pyramide se trouve le Gouverneur général des colonies, les commandants de cercle et les chefs de division. Le cercle subdivisé en cantons et les cantons en village. Dans ce système seul le chef de canton et de village sont issus de la population autochtone.
Avec l’accession des colonies à le semi autonomie en 1956 et à l’indépendance en 1960, ce système administratif n’a pas été fondamentalement remis en cause. Bien au contraire, il a conservé les mêmes principes, la même gestion, la même langue de travail et de communication, les mêmes méthodes d’actions, les mêmes habitudes, portant les mêmes tares.
L’administration publique du Mali indépendant a conservé malheureusement les ingrédients du despotisme et de l’omni-compétence de l’administration coloniale. Le paysan ou l’éleveur du pays profond qui a connu les administrations coloniales et postes coloniale ne trouverait pas une différence entre le commandant blanc et le commandant noir, du point de vue de leur moralité, de leur style de direction, de leurs méthodes de travail, de leurs relations avec les administrés, etc.
L’illusion de l’omni-compétence de l’Etat entretenue par le colonisateur a conduit l’Etat du Mali indépendant à cultiver une autre illusion, celle de « l’Etat providence ». Le nouvel Etat voulait tout embrasser. Il était à la fois gendarme, banquier, distributeur de justice, pourvoyeur de services de santé, etc.
La barrière qui se dressait entre l’administration coloniale et les populations revêtait des formes variées. Elle était d’ordre géographique, linguistique, culturelle, et psychologique.
L’Etat est donc resté distant et a conservé son excessive centralisation. Tout se décide à Bamako, tout se règle à Bamako. A la consultation sectorielle sur la décentralisation organisée à Bamako du 24 au 25 février 2005 par le ministère de l’administration territoriale et des collectivités locales, des révélations ahurissantes sont sorties de certaines communications : en 2004, 87% des dépenses publiques ont été effectuées à Bamako et 49% des agents de l’Etat servaient à Bamako.
A peu de choses près, ce type d’Etat prédateur existe encore au Mali. Il est de notoriété publique que notre système administratif et judiciaire est gangrené par l’affairisme et la corruption, toutes choses qui érodent la confiance des citoyens envers les agents publics et portent atteinte à la qualité et à la légitimité de leurs actes. En 2004, 49 % des firmes manufacturières ont cité la corruption comme un problème majeur ; environ 3,4% de la valeur du chiffre d’affaires annuel et 5,9% de la valeur des contrats étaient affectés à des paiements informels. Dans le rapport de l’Ong Transparency international publié en 2005, le Mali a obtenu un score de 2,9 points sur 10 et occupé le 88ème rang sur 158 pays classés.
Le type d’Etat hérité de la période coloniale est comparable à un organe étranger greffé sur le corps social qui le rejette de toutes ses forces. Le modèle d’Etat hérité de la période coloniale est manifestement un organe étranger qui a beaucoup de peine à se faire accepter par la société. Certaines mentalités, formées à l’époque coloniale et ayant à l’époque une justification, persistent toujours. Aujourd’hui encore, on continue de penser que « voler l’Etat, ce n’est pas voler, car le bien public n’appartient à personne » ; « détourner les fonds publics pour se servir et servir sa famille, son entourage et les ressortissant de son village est un acte noble » ; « casser des édifices publics, c’est faire du mal à l’Etat ; « payer ses impôts, c’est enrichir une clique de dirigeants véreux » ; « dénoncer un suspect, c’est faire de la dilation » ; « défier des représentants de l’Etat dans l’exercice de leur fonction, c’est faire preuve d’héroïsme » ; « violer une loi ou un interdit n’est pas bien grave, car tout peut se négocier et tout peut s’arranger ».
Abdoulaye OUATTARA