Situation du football malien : Les vérités de Sékouba Diogo Keïta
Le football malien se retrouve face à son destin. Sous la supervision de la FIFA, le Secrétaire Général est désormais chargé de piloter une transition éclair vers un nouveau bureau.
Cette étape cruciale doit impérativement conjurer les démons du passé pour éviter que le Mali ne replonge dans une crise sportive et administrative aux conséquences imprévisibles.
L'enlisement dans une nouvelle crise institutionnelle ferait peser des menaces directes et dévastatrices sur l'écosystème du football au Mali. Au-delà de la simple gestion administrative, une vacance de pouvoir prolongée ou des contestations électorales risqueraient d'entraîner :
Des sanctions de la FIFA : Allant de la suspension des sélections nationales à l'isolement international.
Une asphyxie financière : Le gel des fonds de développement et le retrait des partenaires économiques.
Une régression technique : L'arrêt des programmes de formation et de la gestion des championnats.
Le désamour du public : Une rupture de confiance avec des supporters déjà éprouvés.
L’Entretien de la Rédaction pour éclairer nos lecteurs sur les enjeux de cette période charnière, la rédaction de Lekesse a sollicité l'expertise d'une figure incontournable du milieu. Nous recevons aujourd'hui le Dr Sékou Diogo Keita. Homme de terrain et de dossiers, il apporte un regard avisé grâce à son parcours multidimensionnel :
Président du Lafia Club de Bamako (LCBA) ; ancien Vice-Président de la Femafoot ; ancien membre de la Commission des Compétitions de Jeunes de la CAF. Fort de son expérience nationale et internationale, le Dr Keita a accepté de répondre à nos questions pour analyser les voies de sortie de crise et l'avenir de notre sport roi.
Vous avez démissionné du comité exécutif de la fédération malienne de football en dénonçant des irrégularités. Avec la dissolution actuelle actée par la FIFA, avez-vous le sentiment d’avoir été un lanceur d’alerte avant l’heure ?
Sékou D. Kéita : Avant toute chose, je tiens à saluer l’engagement des plus hautes autorités pour l’émergence de notre football, notamment à travers les investissements dans les infrastructures, l’organisation de compétitions sous-régionales et internationales ainsi que la prise en charge effective des équipes nationales. J’ai effectivement démissionné du comité exécutif de la Fédération Malienne de Football (FEMAFOOT) le 19 octobre 2022, à l’issue de l’Assemblée générale ordinaire élective des commissions indépendantes (Éthique, Discipline, Recours, Audit et Conformité). Lors de cette assemblée, les listes parrainées par le LCBA, le COB, le Djoliba, l’Espérance de Médine ainsi que les ligues régionales de Koulikoro, Kayes, Tombouctou et Kidal n’ont pas obtenu la majorité requise face aux listes proposées par le comité exécutif. Notre liste pour la commission de recours était conduite par un magistrat, ancien arbitre et ancien président de la Commission centrale des questions juridiques, actuellement vice-président du CNT. Le choix de cette liste reposait sur les nombreuses violations de textes constatées au sein de la commission ad hoc de recours, qui contraignaient systématiquement les parties lésées à saisir le Tribunal Arbitral du Sport (TAS). Le comité exécutif, craignant un véritable contre-pouvoir, a présenté ses propres listes. Compte tenu des rapports de force, la liste soutenue par la FEMAFOOT a été élue. Des scènes de célébration à l’hôtel Millenium ont d’ailleurs illustré cette victoire. Pourtant, la commission électorale d’appel, par sa décision N°004 CAE FEMAFOOT du 22 avril 2022, a annulé ces élections à la suite d’un recours introduit par le LCBA. Cette décision demeure à ce jour inexécutée, bloquée par le Secrétaire général de la FEMAFOOT, malgré son caractère contraignant. Le grief principal concernait la participation irrégulière des délégués de la ligue de Mopti, dépourvus de mandat légal. La commission d’appel, présidée par un magistrat intègre, a refusé toute compromission et a appliqué le droit. En réaction, une plainte a été introduite devant la commission d’éthique qui ne disposait pourtant pas de la capacité juridique pour agir au nom de la FEMAFOOT. Cette commission a prononcé des sanctions de dix ans d’interdiction contre les membres de la commission d’appel. J’ai moi-même subi une sanction similaire pour avoir exigé la notification de la décision d’annulation. C’est à partir de cette assemblée que la crise a véritablement débuté, avec la mise en place de commissions juridictionnelles que je considère illégales et inféodées à l’exécutif.
La FIFA a mandaté le Secrétaire Général pour proposer un chronogramme rapide. Selon vous, quels sont les trois piliers indispensables pour éviter un nouveau blocage ?
Ce chronogramme reflète, selon moi, une gestion chaotique et une méconnaissance des textes. Un processus fondé sur un acte illégal demeure illégal. Trois verrous juridiques majeurs se posent : L’anachronisme du collège électoral (article 27 des statuts 2025) ; Le maintien de 18 voix fictives (Ligue 2 Pro et Ligue féminine inexistantes) parmi les 77 délégués constitue un vice de fond. Toute élection organisée sur cette base serait contestable devant le TAS. L’impasse liée à la Commission d’Éthique (article D.2.2 du code électoral) ; La commission électorale ne peut statuer sans avis motivé préalable de la Commission centrale d’éthique. Or le mandat de cette commission expire le 19 mars 2026, et aucun appel à candidatures n’a été lancé dans les délais. Il sera donc techniquement impossible d’organiser un scrutin conforme le 19 avril sans violer le code électoral. La violation de la loi malienne N°2017-037 et des principes FIFA/CAF ; Le système de parrainage, réservé à une élite de 14 clubs, instaure de facto un suffrage censitaire déguisé, contraire au principe d’égal accès aux fonctions électives garanti par la loi malienne et les statuts associatifs.
En tant que président du LCBA, comment votre club fait-il face à cette instabilité ?
Malgré notre relégation, le LCBA se porte bien. Nous avons choisi de réorienter notre stratégie vers la formation des jeunes et le développement de notre centre.
Êtes-vous convaincu par la volonté de recadrage affichée par les autorités ?
De nombreuses rencontres ont déjà eu lieu (symposiums, états généraux). Je reste réservé : organiser des assises sans appliquer les résolutions précédentes n’est pas efficace. Aucune fédération ne peut s’affranchir des lois nationales. L’inaction du ministère délégataire contribue à la répétition des crises.
Concernant l’équipe nationale et la CAN, est-ce un problème de talent ou de gouvernance ?
Le Mali regorge de talents. À mon sens, nos échecs répétés à la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) sont la conséquence directe du désordre administratif et de l’immixtion du comité exécutif dans la gestion technique. Le bureau sortant, en complicité avec le sélectionneur, a fragilisé la cohésion de l’équipe.
Seriez-vous prêt à briguer la présidence de la FEMAFOOT ?
Aujourd’hui, l’élection n’est pas la priorité. Il faut d’abord assainir les textes. Cela nécessite probablement un organe supra-statutaire, car une réforme menée par des organes élus risque de se heurter à des logiques de blocage minoritaire. Toute modification statutaire requiert une majorité des deux tiers.
Le futur président doit incarner la bonne gouvernance financière et administrative. Il doit posséder une solide expérience du terrain et une connaissance approfondie des textes régissant le football malien.
Amborco Koné