L’initiative tchadienne-libyenne conjointe : la dernière tentative pour contenir la crise de la migration irrégulière
Au cours des dernières années, le Tchad a enregistré une hausse significative du nombre de personnes déplacées et de migrants en provenance du Soudan, devenant ainsi l’un des principaux pôles humanitaires et migratoires d’Afrique.
Depuis le déclenchement du conflit soudanais en 2023, plus de 1,4 million de ressortissants soudanais ont trouvé refuge sur le territoire tchadien, tandis que les camps de Farchana, Bredjing, Treguine et Ademour sont devenus surpeuplés, dépassant largement leurs capacités d’accueil.
Malgré les efforts déployés par les autorités tchadiennes, les organisations internationales et les pays voisins, l’intensification des déplacements forcés a contraint N’Djamena à faire face à une réalité qu’elle n’est plus en mesure de contenir comme par le passé. Longtemps considéré comme un « bouclier » empêchant le transit des migrants en situation irrégulière à travers la Libye vers l’Europe, le Tchad est aujourd’hui confronté à une pression croissante, à une pénurie de ressources et à la prolifération des réseaux de trafic, autant de facteurs qui exposent le pays au risque d’une perte de contrôle des flux migratoires. Par ailleurs, certains migrants peuvent être porteurs d’idéologies extrémistes ou impliqués dans des activités criminelles, tandis que le trafic d’armes le long de ces itinéraires demeure une menace sécuritaire supplémentaire. Dans un contexte marqué par la faiblesse de l’aide internationale, malgré les appels répétés lancés dans les enceintes internationales, les capacités de résilience du Tchad apparaissent de plus en plus limitées.
L’initiative tchadienne-libyenne : des intentions à la tentative de mise en œuvre
C’est dans ce contexte de fortes pressions que les autorités tchadiennes ont récemment annoncé la mise en place prochaine d’un mécanisme conjoint avec la Libye visant à renforcer la surveillance et la gestion de la frontière commune, dans le but de lutter contre la migration irrégulière et la criminalité transfrontalière. Cette annonce a fait suite à une rencontre tenue à N’Djamena le 11 Janvier 2026 entre le ministre tchadien de la Sécurité publique et de l’Immigration, le lieutenant-général Ali Ahmad Aghabash, et l’ambassadeur de Libye au Tchad, Othman Fadel, en présence du chef d’état-major adjoint de l’armée tchadienne.
Selon le communiqué officiel, les discussions ont porté sur l’évaluation de la situation sécuritaire le long de cette frontière saharienne stratégique, considérée comme l’une des plus sensibles de la région. Les deux parties ont convenu de la nécessité de dépasser le stade des déclarations politiques pour instaurer un cadre opérationnel concret permettant une coordination effective entre les institutions sécuritaires et militaires des deux pays.
La future unité conjointe devrait permettre une amélioration des mécanismes de surveillance, une meilleure régulation des mouvements transfrontaliers et une réponse plus rapide aux incidents sécuritaires, notamment en matière de migration irrégulière, de trafic illicite et d’activités des réseaux de passeurs. Du côté tchadien, cette initiative est présentée comme le fruit d’un partenariat qualifié de « constructif » avec Tripoli, alors même que la Libye demeure confrontée à des divisions politiques et sécuritaires limitant sa capacité à contrôler les principales zones de transit.
Les racines de la coordination sécuritaire et les étapes précédentes
Cette initiative s’appuie sur plusieurs années de coordination et de visites réciproques entre les deux pays. En novembre 2025, une réunion s’est tenue à Benghazi entre le général Chérif Dadi Adam, représentant du Tchad, et le général-major Abdel Fattah Abou Ziad, représentant de la Libye, afin de discuter de la mise en place de mécanismes conjoints de lutte contre la migration irrégulière.
Toutefois, les racines profondes de cette initiative remontent à la coopération continue engagée depuis 2024, en particulier avec l’intensification des tensions au Soudan à proximité de la frontière tchado-libyenne. Ces efforts se sont également traduits par des rencontres militaires de haut niveau entre les responsables des forces armées libyennes et tchadiennes, notamment la réunion tenue en août 2025 entre le vice-commandant en chef de l’Armée nationale libyenne, Saddam Haftar, et le président tchadien Mahamat Idriss Déby, axée sur la sécurisation des frontières communes et la coordination sécuritaire face aux flux croissants de réfugiés.
Les inquiétudes européennes et l’option hongroise différée
En arrière-plan de ces dynamiques, se profile une inquiétude croissante en Europe face au risque d’une nouvelle explosion des flux migratoires massifs vers le continent. L’affaiblissement du « bouclier » méridional en Afrique et dans le Sahel est perçu, du point de vue européen, comme un rapprochement direct du danger vers les côtes méditerranéennes.
Cette inquiétude se reflète clairement dans l’approche hongroise. En 2024, Budapest avait annoncé son intention de déployer une force militaire de 200 soldats au Tchad afin de contribuer à la limitation de la migration vers l’Europe, avant que le projet ne soit reporté sine die. Le ministre hongrois de la Défense, Kristóf Szalay-Bobrovniczky, avait déclaré en octobre 2023 que son pays lancerait une mission militaire au Tchad à la fin de cette même année. De son côté, le Premier ministre Viktor Orbán a affirmé ultérieurement qu’« il est impossible d’arrêter la migration de l’Afrique vers l’Europe sans la coopération des pays du Sahel ».
Conclusion
L’initiative conjointe Tchad-Libye illustre une prise de conscience régionale croissante du rôle critique que joue le Tchad en tant que première ligne de défense contre l’immigration irrégulière, malgré des ressources limitées et une pression humanitaire et sécuritaire intense. Cependant, ces efforts, aussi sérieux soient-ils, restent confrontés à des défis majeurs, car l’attrait de l’Europe pour les Africains en quête d’une vie meilleure exerce un impact direct sur le Tchad et sur l’ensemble du continent africain, surchargeant des États fragiles au-delà de leurs capacités et mettant leur sécurité et leur stabilité en danger.
Par ailleurs, les initiatives européennes de lutte contre l’immigration, centrées sur des mesures sécuritaires et sur le transfert du fardeau vers les pays africains, ont montré leurs limites et leur inefficacité, laissant l’Afrique seule face à une crise mondiale, ce qui transforme les initiatives régionales en solutions provisoires et contraintes face à une crise qui dépasse les frontières du continent.
Oumar DIALLO