Rabat-Bamako : Les ressorts d'un partenariat stratégique forgé par l'histoire !

La coopération entre le Mali et le Maroc connaît, ces dernières semaines, une nouvelle dynamique marquée par une intensification des échanges ...

13 Juin 2026 - 07:59
 3
Rabat-Bamako : Les ressorts d'un partenariat  stratégique forgé par l'histoire !

La coopération entre le Mali et le Maroc connaît, ces dernières semaines, une nouvelle dynamique marquée par une intensification des échanges institutionnels de haut niveau. Entre avril et mai, Bamako a accueilli plusieurs délégations marocaines venues dans le cadre du renforcement du partenariat bilatéral. La relation qui unit les deux pays ne date pas d'hier. Tour d'horizon.

Plusieurs délégations marocaines se sont rendues dans la capitale malienne en seulement deux mois. Des missions qui ont vu défiler des responsables du ministère marocain de la Santé, de l'Office national de l'électricité et de l'eau potable (ONEE), de l'Office chérifien des phosphates (OCP), de l'Agence marocaine pour l'énergie durable (MASEN), de l'Agence marocaine de coopération internationale (AMCI), ainsi que de l'Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail (OFPPT).

Au cours de leur séjour à Bamako, ces délégations ont été reçues par plusieurs membres du gouvernement malien ainsi que par les responsables des départements techniques concernés. Ils ont pu échanger sur le renforcement de la coopération Sud-Sud dans des "domaines jugés prioritaires et essentiels pour le développement socioéconomique du Mali", indique une source autorisée. Il s'agit notamment de la santé, de l'agriculture, de l'énergie, de l'électricité, des énergies renouvelables ainsi que de la formation professionnelle et l'enseignement. Cette succession de missions marocaines de haut niveau n'est que "l'illustration de la profondeur et la résilience des liens entre les deux pays, unis par une coopération ancienne et appelée à se renforcer davantage", ajoute une source ayant requis l'anonymat.

Présence économique accrue

Le Royaume est actuellement très présent au Mali, à travers plusieurs filiales d'entreprises marocaines. D'après notre interlocuteur, dans le secteur bancaire notamment, les groupes marocains détiennent environ 40 % des parts du marché bancaire malien, à travers les filiales d'Attijariwafa Bank, de la BMCE Bank et de la Banque Populaire.

Dans le domaine des télécommunications, Maroc Telecom est également présent au Mali via Moov Africa Malitel, tandis que la filiale du groupe Ciments de l'Afrique dispose de deux usines dans le pays. Cette dynamique s'inscrit dans la continuité des visites effectuées par le Roi Mohammed VI à Bamako en 2013 et 2014, qui avaient marqué une étape importante dans le renforcement des relations bilatérales à travers la signature de plusieurs accords, notamment dans le domaine cultuel. Sur ce volet, le Mali reste le seul pays avec lequel le Maroc a signé à trois reprises un protocole d'accord relatif à la formation des imams maliens à l'Institut Mohammed VI de formation des imams, morchidines et morchidates de Rabat en 2014, en 2022 et en 2025.

A ce jour, près de 800 imams maliens ont été formés au Maroc, tandis que 400 autres sont actuellement en cours de formation, dans un objectif clair : promouvoir un islam du juste milieu, tolérant et modéré, fondé sur les valeurs de paix, de cohésion sociale et de vivre-ensemble afin de lutter contre l'extrémisme et le radicalisme dans le Sahel.

Cette coopération est d'autant plus importante au regard du contexte sécuritaire que traverse le Mali depuis plus d'une décennie dans sa lutte contre le terrorisme. Une lutte rendue encore plus complexe par l'immensité du territoire malien qui s'étend sur près de 1,2 million de km2, sans accès direct à l'océan, rendant les convois de marchandises en provenance des ports de l'Atlantique les cibles privilégiées des groupes terroristes armés, notamment sur les axes reliant Bamako aux frontières sud et ouest.

L'initiative royale atlantique pour favoriser l'accès des pays du Sahel à l'océan Atlantique a été proposée en 2023 au Mali, au Burkina Faso, au Niger et au Tchad. Ces derniers ont tous pleinement adhéré à cette initiative qui offre un nouveau corridor d'approvisionnement aux pays enclavés du Sahel, via le port de Dakhla.

Revirement après 4 décennies

Le 10 avril dernier, un revirement majeur a eu lieu entre Bamako et Rabat, à savoir le retrait de la reconnaissance du Polisario par le Mali, une décision historique 46 ans après la première reconnaissance. Pour Rida Lyammouri, Senior Fellow au Policy Center for the New South (PCNS), ce tournant est "le résultat des efforts d'une diplomatie marocaine stratégique et efficace, et sans aucune pression". Le Royaume a, selon le chercheur spécialisé en Afrique de l'Ouest, "toujours respecté les décisions et la souveraineté des autres pays, même quand il y a des désaccords".

D'ailleurs, même si le Mali a reconnu la RASD pendant quatre décennies, le Maroc "a toujours su garder de bonnes relations avec le Mali, surtout au niveau économique, diplomatique, culturel et religieux. Ce que feu Hassan II qualifiait d'exception malienne, car quand le Mali a reconnu la RASD, le Maroc n'a pas rompu les relations diplomatiques comme cela a été le cas pour d'autres pays". Cette singularité explique pourquoi le Maroc est toujours resté constant dans son soutien et sa solidarité envers le Mali, aussi bien dans les périodes de stabilité que dans les moments difficiles.

Le Royaume a d'ailleurs été parmi les premiers pays à condamner les attaques barbares perpétrées au Mali le 25 avril dernier, ayant conduit au décès du ministre malien de la Défense, le général d'armée Sadio Camara. La reconnaissance par le Mali de la souveraineté du Maroc sur le Sahara a été suivie d'annonces, le même jour, par le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita.

Il est question notamment de l'augmentation de bourses d'études octroyées aux étudiants maliens (passant de 200 à 300 bourses par an) et la suspension de l'Autorisation électronique de voyage au Maroc (AEVM). Une décision qui vient "donner un souffle de plus à cette tradition de rapprochement entre les jeunes étudiants africains et qui ancre des relations entre futures générations", explique Rida Lyammouri.

Dans la foulée, Rabat a également annoncé la tenue, à l'été 2026, de la 4e session de la Commission mixte de coopération Mali-Maroc, à Bamako. Cette rencontre "devrait constituer une étape importante dans la relance et la consolidation du partenariat stratégique déjà important entre Bamako et Rabat", précise la même source.

En moins d'un an, le Maroc a obtenu le ralliement du Ghana, du Kenya et du Mali, trois pays qui reconnaissaient auparavant la RASD. En Afrique de l'Ouest, le Nigeria est le seul pays qui continue de reconnaître le Polisario. Ces récentes victoires ne sont que le "résultat d'une vision diplomatique stratégique et efficace, qui a commencé à donner ses fruits; ce n'est pas du tout un ralliement conditionnel", explique le Senior Fellow du PCNS. Depuis 20 ans, le Royaume travaille inlassablement sur une coopération Sud-Sud intégrée "pour des raisons beaucoup plus économiques".

Pour le chercheur, ces pays "ont alors constaté que la progression de leurs économies et celles de l'Afrique en général, y compris dans le secteur de la sécurité alimentaire, repose sur cette collaboration Sud-Sud". Cette dynamique diplomatique prend d'autant plus de relief que le Mali évolue désormais au sein de l'Alliance des Etats du Sahel (AES), aux côtés du Burkina Faso et du Niger. Dans ce contexte régional marqué par un recul de l'influence française et occidentale, le Maroc a choisi de maintenir, et même de renforcer son engagement auprès de ces pays sahéliens. "Le rôle que joue le Maroc dans la région du Sahel est plutôt une continuation de ce qu'il avait commencé depuis des décennies, en renforçant ses relations économiques, religieuses, culturelles, diplomatiques, et plus ou moins sécuritaires. Il est aussi le seul pays qui propose actuellement des solutions innovantes pour une intégration régionale pour répondre aux enjeux énergétiques, alimentaires et autres", précise Rida Lyammouri.

De Sijilmassa à Tombouctou : huit siècles d'histoire partagée

Tous ces éléments ne sont que le reflet des liens qui unissent les deux pays, puisque le partenariat entre le Maroc et le Mali ne date pas d'hier, mais remonte au Xe siècle. A l'époque, Tombouctou était l'une des villes les plus importantes du Mali en raison de son emplacement près du Niger. La Cité des 333 Saints fut pendant des siècles un haut lieu du savoir et de la civilisation islamique en Afrique.

La ville reste jusqu'à aujourd'hui l'un des plus grands centres de manuscrits anciens au monde. Tout cela constitue un patrimoine inestimable de l'histoire islamique et africaine, que la Fondation Mohammed VI des Oulémas africains préserve à travers plusieurs initiatives menées au Mali, révèle Lyammouri. Tombouctou était le point de départ des caravanes transsahariennes qui transportaient des marchandises vers le Nord, reliant le Sahel au nord de l'Afrique jusqu'à Fès.

Ces caravanes comptaient généralement plus de 10 000 chameaux qui sillonnaient le désert pendant plus de 50 jours, s'arrêtant dans des oasis tout au long du chemin. Dès le XIIIe siècle, ces échanges ont permis à Tombouctou de rayonner comme un haut lieu intellectuel, portée par ses prestigieuses médersas et l'université coranique de Sankoré.

Les grandes routes caravanières, connues sous le nom de routes de l'Azalaï en référence au commerce du sel, reliaient Sijilmassa à Tombouctou, Gao et Djenné au Mali. Ces itinéraires n'ont pas transporté que de l'or, le sel ou l'ivoire, ils ont diffusé des idées, savoirs et valeurs, de la musique et des traditions. Un héritage commun qui découle de la proximité entre les cultures marocaine et malienne.

La dynastie alaouite est venue étendre et sécuriser ces parcours par des accords avec les tribus sahariennes, encourageant les confréries soufies à s'étendre tout au long des routes, diffusant leur spiritualité et leur tolérance. D'ailleurs, ces routes constituaient un réseau de confréries soufies, la Tijania et la Qadiriya.

Le lien entre les deux pays transcende le commercial et est à la fois spirituel et culturel. Il trouve ses origines dans les traditions des deux confréries, dans les récits de voyage et dans les modes de vie partagés par les peuples sahéliens. La Tijania a été fondée au Maroc à la fin du 18e siècle et s'est répandue rapidement en Afrique de l'Ouest jusqu'au Sénégal et au Mali.

Des millions de fidèles maliens se réclament encore aujourd'hui de cette confrérie dont le siège spirituel est à Fès. Jusqu'aux indépendances africaines, ce corridor commercial transcontinental entre le Mali et le Maroc a continué à prospérer malgré les turpitudes de l'histoire. Ce que les caravanes sahariennes ont bâti pendant des siècles, l'initiative royale entend aujourd'hui le prolonger dans un monde où l'intégration régionale est devenue le mot d'ordre. Entre Rabat et Bamako, l'histoire ancienne nourrit une ambition résolument contemporaine.                                              

 Par Z. A.