Emploi et Formation Professionnelle : Kéniéba, Loulo et Tabakoto infortunées de dormir sur des lits d''or

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Dormir sur un lit d”or sans être riches. C”est le moins qu”on puisse dire de la situation des populations du cercle de Kéniéba auxquelles le ministre de l”Emploi et de la Formation professionnelle, Mme Bâ Hawa Keïta, a rendu visite, du 24 au 27 février, à la tête d”une forte délégation. L”accueil réservé par Djidjan-Kéniéba, Loulo, Tabakoto et Kéniéba à cette fille de la région était des plus chaleureux. Mais un constat s”impose: le rapport entre l”investissement au service du développement économique de la zone par les compagnies minières et les bénéfices de celles-ci reste mince. Et les populations s”en plaignent sans toujours avoir raison !

Quelle différence y a-t-il entre la couleur d”un poussin et celle de l”or ? Aucune: ils sont tous jaunes ! Et entre un petit avion occidental dans une zone comme Loulo et un épervier ? Aucune: ils peuvent tous voler, dans les deux sens du mot "vol", est-on tenté de dire ! Entre l”épervier et le poussin, c”est-à-dire entre l”avion et l”or, les rapports de force sont énormes. Car les ressortissants de Kéniéba, telles des mères-poules assistent, impuissantes à l”enlèvement de leur progéniture par l”épervier, c”est-à-dire de l”or des mines de Loulo et Tabakoto par ces petits avions.

Lors de la visite du ministre de l”Emploi et de la Formation professionnelle, Mme Bâ Hawa Keïta, en effet, de nombreux habitants se sont, partout, à Djidjan-Kéniéba et à Kéniéba, comme sur les sites miniers de Loulo et Tabakoto, plaints de la situation du sous-emploi, du chômage et du sous-développement qui sévit dans la région. Sur les mines, la main-d”œuvre est un véritable melting-pot où travaillent Ghanéens, Canadiens, Zimbabwéens, Sud-Africains, Maliens, etc.

A Loulo, le total des travailleurs, toutes entreprises confondues, est de 1446 dont 1047 Maliens. Et à Tabakoto, sur les 723 employés, 672 sont Maliens et 51 expatriés. Selon le directeur général de la Tambaoura Mining Company (TAMICO-SA), Pierre Matte, 80% des employés non qualifiés sont réservés aux ressortissants de la zone de Kayes à Kéniéba et les 20 % restants aux autres Maliens. Ce qui n”empêche pas les différentes populations de se plaindre. Et pour cause !

Complaintes à examiner de près

A commencer par les difficultés d”accès à la région vu le mauvais état de la route nationale, longue de 280 km, qui mène de Kayes à Kéniéba. Et qui, non goudronnée, reste poussiéreuse malgré les milliards de F CFA engrangés, chaque année, par les sociétés minières dont le Mali détient 20 % du capital de chacune, les 80 % étant détenus par la société canadienne Nevsun International pour ce qui est de la TAMICO et les 80 % par Rand-Gold pour ce qui est de la Société des mines de Loulo (SOMILO-SA) ! La faute ? Celle de l”Etat qui aurait pu, en signant les contrats d”exploitation des mines d”or de Yatela, Loulo, Tabakoto et Morila qui bordent la route, en exiger la construction, entend-t-on dire ça et là.

En deuxième lieu, l”on peut citer comme raison des lamentations des populations, l”infiltration dans le sous-sol, à partir des bassins à déchets des mines, des eaux usées mêlées à du cyanure, produits très dangereux. Ce que, de son côté, le directeur général de la TAMICO nie en bloc pour ce qui concerne son entreprise: «Nous avons un bon système de retenue des eaux usées grâce à la plastification du fond du bassin à déchets. Ce qui empêche aux eaux de s”infiltrer dans le sous-sol. Nous sommes mêmes les seuls au Mali, voire en Afrique de l”Ouest, à avoir ce système de plastification. Les eaux usées sont recueillies pour ensuite être traitées grâce à une unité de détoxication. Tout fonctionne chez nous en circuit fermé».

Face à cette affirmation, plusieurs jeunes que nous avons approchés rétorquent à l”unisson: «Vous savez, les responsables qui travaillent sur les mines ne boivent même pas de notre eau ! Tout vient d”ailleurs. Donc, la qualité de l”eau que nous buvons, avec laquelle nous prenons notre bain ne peut les intéresser !».

Autre plainte: la poussière du fait du concassage et du broyage des minerais dans les usines et qui, à la longue, provoque des toussotements et des expectorations. A cela aussi, les dirigeants des mines ont leur réponse: les lieux de traitement sont assez éloignés des villages et les murs assez hauts pour emprisonner la poussière et l”empêcher de s”étendre alentour. Sauf que, pour ce qui est de la SOMILO, la distance entre le village de Loulo et le site d”exploitation de la mine du même nom ne dépasse pas un kilomètre !

Ce qui induit une autre jérémiade des populations: la fissure des murs des maisons. Qui semble préoccuper la SOMILO: l”entreprise fait des photos de ces fissures et essaie d”y apporter des solutions. Comme à Tabakoto où la TAMICO, en déplaçant une partie du village, a érigé 1900 maisons pour les personnes déplacées. Sans oublier les actions de développement local menées selon deux approches: territoriale et par ciblage. L”on peut en citer, pour ce qui est de la SOMILO, les soins de santé avec 9800 consultations gratuites en 2006 et la distribution gratuite de préservatifs qui auraient fait diminuer le taux de prévalence des maladies sexuellement transmissibles et du paludisme de 50 % entre 2005 et 2006. De même que la dotation annuelle de toutes les écoles de la zone en fournitures scolaires, l”adduction d”eau potable avec 13 forages réalisés dans sept villages, le reboisement de 1400 arbres dans un verger témoin, la construction du siège de la mairie et de l”école à 43 millions de F CFA sur un total investi de 93 millions. Un chiffre qui, selon l”un des députés de Kéniéba, Babani Sissoko dit Baba Souran, «est vraiment moche».

Oublier souvent l’or !

Autres actions: le développement économique à travers un comité de liaison constitué des leaders d”opinion de chaque village. Plus précisément dans le secteur du maraîchage, grâce aux interventions de la SOMILO, le pied de laitue qui coûtait 125 F CFA ne coûterait plus que le tiers ou le quart de ce prix. Sans compter l”introduction de deux variétés de maïs dans la zone, la formation qualifiante des jeunes et la prise en charge de 35 paysans cette année. Et tout cela, pour créer, selon Youssouf Ongoïba, chargé du développement local, l”émulation au sein de la population.

La TAMICO n”est pas en reste: elle mène des actions dans les mêmes secteurs. Et les chiffres avancés s”élèvent à 100 millions de dollars en termes d”investissements pour un chiffre d”affaires annuel de 50 millions de dollars. Malgré ces efforts, les habitants ne voient pas toujours d”un bon œil les sociétés minières. Qui, pourtant, soutiennent que la balle est dans le camp des populations. Car malgré des appels à projets lancés par la TAMICO en 2006, il n”y a pas eu de réponse selon Pierre Matte, directeur général de cette société alors le budget réservé aux projets aurait été de 100 000 dollars. La preuve: d”après Pierre Zbaib, cartering manager, les besoins de cette entreprise sont de 300 œufs par jour pour le petit-déjeuner et de 1700 kilos de viande par mois. Et dès le mois de mars, ce dernier chiffre pourrait atteindre 5000 kilos! Ce qui est déplorable, selon lui, c”est que, si la viande est fournie à partir de Tabakoto, les œufs sont importés de Bamako ! Même pas de Kayes éloignée de 280 km ! A interpréter une telle situation, l”on est en droit de se demander si les jeunes veulent vraiment travailler dans un autre secteur que celui de l”or !

Une observation qui a été faite par Mme Bâ Hawa Keïta qui leur a lancé cet appel: «Si l”activité minière est d”une grande importance au regard de l”affluence qu”elle draine, elle ne doit pas être la seule piste à explorer, elle ne doit pas constituer le seul espoir de trouver un emploi. Bien d”autres possibilités s”offrent autour des mines et ailleurs comme dans l”agriculture, l”élevage, l”aviculture, les services, etc. Il faut désormais les explorer car Kéniéba a un atout majeur: elle est riche de sa diversité à tous égards».

C”est sans doute pourquoi les trois projets financés par l”APEJ dans le cercle pour un coût total de 14 303 295 F CFA relèvent des secteurs de l”agriculture, des nouvelles technologies de l”information et de la commercialisation des céréales. Des équipements d”une valeur de 16 786 245 F CFA, constitués de pelles, de machines à coudre, de moulins, etc., ont également été remis par Mme Bâ aux associations de sept corps de métiers. Le lancement des sessions de formation par le FAFPA au profit de 130 personnes en teinture, en orpaillage, en maraîchage, en savonnerie, en transformation de produits agricoles pour un coût total de 16 501 601 F CFA milite dans le même sens. Car «Kéniéba regorge d”énormes potentialités à cause de son sous-sol riche en or et son climat préguinéen qui le dispose à être une grande production de céréales, d”agrumes, de légumes…» selon Mme Bâ.

Pour que Kéniéba ne voit plus, en les petits avions occidentaux, des éperviers et en son or des poussins enlevés pars ces oiseaux voleurs, les sociétés minières ont intérêt à investir davantage dans le développement économique des zones minières. A l”Etat de prendre toutes ses responsabilités ! Car il semble qu”il y ait une sorte de dialogue de sourds en somme entre les sociétés minières et les populations!

Zoubeirou MAIGA, Envoyé spécial à Kénièba,Loulo et Tabakota

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