Opération spéciale d'immatriculation des motos : Pourquoi la sensibilisation sera la clé du succès

Lancée ce lundi 15 juin 2026 sur l’ensemble du territoire national, l’opération spéciale d’immatriculation des engins à deux et trois roues répond à des impératifs de sécurité et de traçabilité. Mais son acceptation dépendra surtout de la capacité des autorités à informer, expliquer et rassurer les usagers.

22 Juin 2026 - 02:06
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Opération spéciale d'immatriculation des motos : Pourquoi la sensibilisation sera la clé du succès

L’opération concerne les motos, tricycles et autres engins motorisés circulant sans plaque d’immatriculation. Présentée par le ministère des Transports et des Infrastructures comme une mesure destinée à mieux identifier les engins en circulation, elle intervient dans un contexte marqué par l’insécurité, les accidents de la route, le vol de motos et l’utilisation fréquente de deux roues dans les déplacements de groupes armés.

Sur le principe, la mesure peut se comprendre. Un engin sans plaque est difficile à identifier en cas d’accident, d’infraction, de vol ou d’enquête. Lorsqu’un conducteur prend la fuite après avoir percuté un piéton, lorsqu’une moto volée est revendue ou lorsqu’un engin est utilisé pour faciliter une activité criminelle, l’absence d’immatriculation complique le travail des services compétents. Une plaque permet de rattacher un engin à un propriétaire, de responsabiliser les usagers et de réduire l’anonymat dans la circulation.

La dimension sécuritaire est également importante. Dans plusieurs zones du pays, les motos sont utilisées par des groupes armés pour se déplacer rapidement, contourner les axes surveillés, transporter des combattants ou mener des attaques avant de se disperser. Les attaques coordonnées du 25 avril 2026 contre plusieurs localités du Mali ont rappelé l’importance de la mobilité dans les modes opératoires des assaillants. Dans ce contexte, mieux identifier les engins en circulation répond à un besoin réel de sécurité publique.

Mais une mesure peut être nécessaire sans être automatiquement comprise. C’est là que se situe le cœur des inquiétudes. Beaucoup d’usagers ne rejettent pas forcément le principe de l’immatriculation. Ce qui inquiète davantage, c’est la manière dont l’opération est expliquée, organisée et appliquée. Une mesure sécuritaire conduite sans pédagogie peut être perçue comme une contrainte supplémentaire, surtout dans un pays où les deux et trois roues occupent une place centrale dans la mobilité quotidienne.

À Bamako comme dans les régions, les motos servent à aller au travail, au marché, à l’école, au champ ou au centre de santé. Les tricycles sont indispensables dans le commerce, les livraisons, le transport de charges et plusieurs petits métiers. Derrière chaque engin, il y a souvent une activité économique, une famille à nourrir ou une nécessité sociale.

Même si aucun chiffre public récent ne permet d’établir avec précision le nombre total de motos en circulation au Mali, les données commerciales montrent l’ampleur du phénomène : en 2024, la Chine a exporté vers le Mali plus de 140 000 motocyclettes, sans compter les engins venus d’autres pays et ceux déjà présents sur le territoire.

La première difficulté reste celle de l’information. Tous les usagers savent-ils quels engins sont concernés ? Connaissent-ils les pièces à fournir, les centres compétents, le coût exact, les délais et les sanctions éventuelles ? Que se passe-t-il pour ceux qui n’ont plus de facture d’achat ? Quelles solutions sont prévues pour les motos anciennes, les engins achetés de main à main ou les propriétaires vivant loin des centres d’immatriculation ? Tant que ces questions ne recevront pas de réponses claires, l’inquiétude restera forte.

Selon les informations disponibles, les usagers doivent fournir une copie d’une pièce d’identité, un certificat de résidence, la facture d’achat ou la vignette de l’année en cours, ainsi qu’une déclaration de mise en circulation à renseigner au centre d’immatriculation. Le coût annoncé est de 12 000 francs CFA par engin, avec un paiement prévu via la plateforme Trésor Pay. Ces précisions sont importantes, mais elles doivent être largement expliquées, notamment aux usagers vivant loin des services administratifs ou peu familiers avec les démarches numériques.

La question du coût est également sensible. Même lorsqu’un montant paraît limité, il peut représenter un effort important pour un conducteur de mototaxi, un livreur, un petit commerçant, un apprenti, un paysan ou un chef de famille déjà confronté à la hausse du coût de la vie. Pour beaucoup, la moto n’est pas un luxe, mais un outil de travail. L’immatriculation devient alors une dépense obligatoire directement liée à la survie économique quotidienne.

La sensibilisation doit être placée au cœur du dispositif

L’accès aux centres d’immatriculation constitue un autre défi. Dans les grandes villes, il faut éviter les longues files d’attente, les lenteurs et les incompréhensions. Dans les régions, il faut tenir compte des distances, de l’état des routes, de l’insécurité et du temps perdu par les usagers. Si un propriétaire doit parcourir plusieurs dizaines de kilomètres et suspendre son activité pour se mettre en règle, la mesure risque d’être vécue comme une charge lourde.

La confiance est aussi au centre du problème. Beaucoup de citoyens associent encore les formalités administratives aux tracasseries, aux frais imprévus ou aux contrôles abusifs. Si l’opération n’est pas clairement encadrée, certains pourraient craindre que l’absence de plaque devienne un prétexte pour multiplier les sanctions, les saisies ou les paiements non officiels. Une opération de sécurité ne doit pas devenir une nouvelle source de pression sur les populations.

C’est pourquoi la sensibilisation doit être placée au cœur du dispositif. Elle ne doit pas venir après les contrôles, mais avant. Il ne suffit pas d’annoncer le démarrage de l’opération. Il faut aller vers les usagers, parler leur langue, répondre à leurs inquiétudes et expliquer concrètement ce que l’immatriculation peut leur apporter : meilleure identification en cas d’accident, lutte contre le vol, protection des propriétaires honnêtes, responsabilisation des conducteurs et appui aux enquêtes sécuritaires.

Les radios locales, les mairies, les chefs de quartier, les autorités coutumières, les syndicats de transporteurs, les vendeurs de motos, les mécaniciens, les associations de jeunes et les organisations communautaires peuvent jouer un rôle déterminant. Les messages doivent être diffusés dans les langues nationales et adaptés aux réalités de chaque zone. Plus l’information sera proche des usagers, plus les rumeurs et les résistances pourront être réduites.

L’État devra aussi clarifier les cas difficiles : motos sans facture, engins anciens, achats de main à main, propriétaires éloignés des centres et usagers ne maîtrisant pas les démarches numériques. Il devra également annoncer clairement les délais, les sanctions éventuelles et les recours possibles. Sans cette clarté, l’opération risque d’être mal comprise, même si son objectif sécuritaire est légitime.

L’immatriculation des engins à deux et trois roues peut donc être utile, mais sa réussite dépendra de la méthode. Elle doit être transparente sur les coûts, accessible dans les communes, souple pour les cas particuliers et encadrée contre les abus.

Dans le contexte actuel, encadrer les motos et tricycles est nécessaire. Mais les encadrer sans expliquer serait une erreur. La sécurité ne se construit pas seulement avec des contrôles et des sanctions. Elle se construit aussi avec la confiance. Et pour une opération aussi sensible, cette confiance commence par la sensibilisation.

Cheick B. CISSE