Les charmes du diable (11) : Flot de plaisirs

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    Ses attentions pour la femme de son frère, la pitié subite qu’il allait donner à son malheur, le soin qu’il espérait aller au devant de ses moindres désirs se chargeraient de vaincre ses éventuelles réticences. Korotoumou  n’étant plus soutenue par l’espoir de retrouver un jour son mari se jetterait dans ses bras et lui s’installerait dans sa luxueuse villa.

    Bina ne pouvait renoncer volontairement et consciemment au désir ardent de retrouver son frère. Il ne pouvait réprimer ce désir,  à moins de s’opposer à ses convictions morales, religieuses, éthiques.  Sory  passait pour  « un  frère qui se saigne les quatre veines et qui a eu de belle raison de lui soustraire du travail pénible de la terre ».

    Dans son village, les petits riches sont admirés et respectés. Les pauvres n’ont d’autre choix  que de se mettre à leur service ou céder aux mirages des villes où des jeunes filles vont devenir les domestiques des plus fortunés, servir la table des riches. C’est vraiment révoltant. La fausse supériorité que donne l’argent  s’y étale d’une façon hideuse. D’aucuns s’effondrent dans le puits de la culpabilité divine : « Dieu n’a pas doté les hommes de chances égales. Certains sont mal lotis».  Ces derniers espéraient trouver une compensation  dans l’orpaillage traditionnel : bâtir une vie normale à la force de ses poignées. Mais, beaucoup d’appelés et peu d’élus. Rares ceux qui parvenaient à tirer leur épingle du jeu. Ceux qui réussissaient, devenaient la proie de ces jeunes filles qui se moquaient de la pauvreté. « A quoi bon perdre son temps avec un homme dont la culotte cuite ne lui rassasie point ». Elles avaient poussé l’audace en construisant un  hangar baptisé « marché aux fesses » où florissait le commerce de chair. Les tarifs pratiqués étaient fonction de l’état physique –âge, postérieur, seins, visage, allure – et les contrats conclus obéissaient généralement à deux formats : consommation immédiate  ou location mensuelle.

    Les féticheurs  consultés avaient donné des avis les plus contradictoires.  Le premier  jurait son retour dans la quinzaine  « sous peine de renoncer à ses fétiches et retourner réapprendre auprès de son maître », le second affirmait l’avoir vu au fond d’une calebasse à moitié remplie d’eau  « tournant sur lui-même comme une toupie sans savoir qu’un univers  est à sa portée ; il errerait dans le désert à la quête d’une opportunité de rejoindre l’Europe ».

    Au milieu de ces contractions, Bina commençait à maudire Dieu de lui avoir donné une si hideuse destinée. Il avait prié en vain et avait perdu tout espoir que le miracle se produisît. Plus les jours s’écoulaient plus l’angoisse s’enflait. Et sa propension au blasphème prenait de l’épaisseur.

    Etrange toile

    Cependant, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Les lois de la nature sont terribles en leur simplicité. Les dents carnassières de l’humain besognent à toutes les circonstances, quitte à y trouver l’habillage qu’il faut. Inventer, mentir, tuer, pour satisfaire un plaisir, pour accéder à un bien n’est plus un mal en soi. Ou plutôt un mal nécessaire. Bina avait changé de registre, tissait sa toile étrange dans la solitude totale et dans l’épaisse obscurité de sa chambre.

    Il avait passé toute la nuit assis dans une chaise métallique et sans dormir un seul instant. Anéanti, il n’avait même pas la force de faire un café. C’était le bruit un pilon qui le sortait de sa torpeur : il s’arrachait de sa chaise, décidait de recourir au service d’un menuisier métallique dans la perspective d’ouvrir la porte de l’entrepôt, mais il sentait que ses jambes lui trahissaient et avait failli s’écrouler. Quelle planche de salut pouvait-il espérer ? En dehors de quelques cartons de cigarettes et de médicaments contrefaits, il n’en connaissait pas d’autre. N’avait –il pas le droit de manger le blé que son frère et lui avait moulu ? Que son acte écorchât la morale, combien d’hommes, parce qu’ils n’avaient pas osé enfreindre certaines lois avaient vu leur vie désaxée,  remâchant des regrets tout le long d’une existence fade ? Tout était bon à prendre pour ne pas crever de faim !

    Envie de le plaindre

     Comme par défi, il se rendait à l’atelier. Bina apercevait alors un jeune homme flanqué de deux garçons, tous avaient les yeux rivés sur un portail en construction étendu sur deux immenses tréteaux. L’un des deux garçons apprentis tenait en main des baguettes, l’autre portait péniblement un marteau.  Le maître reconnaissait sans peine Bina qui à chacun de ses passages se distinguait par son salut matinal, un bonjour accompagné de deux bras joints orientés vers le ciel. En outre, il avait conté au menuisier métallique dans un long cri d’angoisse la disparition de son frère. L’aveu de mollesse, de sa forte dépendance avait quelque chose de pitoyable qui donnait envie de le plaindre. Son interlocuteur était d’autant plus sensible à son cas qu’il était lui-même un sujet de pitié, suite à un accident de travail ayant provoqué un arrêt prolongé d’activité. La douleur frappe sans distinction. Les deux se comprenaient –  et, avec eux, des milliers d’autres – se donnaient des coups de main salvateurs. La solidarité n’a pas de port d’attache.

    A pas rapides, ils s’éloignaient du temple de l’acier suivis d’un apprenti rabougri. Une bifurcation à gauche dès la première intersection, puis une seconde à droite, l’entrepôt se dressait face à eux dans toute sa splendeur. Le regard du menuisier se posait sur les gongs. Son visage reflétait l’envie de se mettre à la tâche, contrastait avec les yeux rougis de Bina qui parlait peu et semblait trouver un flot de plaisirs à écouter cette voix rauque qui racontait les petits événements du quartier et du reste de la ville et y mettait tant d’enthousiasme que les petits détails étaient dignes d’intérêt.

    Quatre violents coups de marteau, précédés du labeur d’une scie à métaux, faisaient sauter les verrous. La porte s’ouvrait. Aussitôt le maître et son apprenti faisait le chemin à l’envers, sans rien demander. La prestation de service était gracieuse.

     

    Destin scellé 

     

    Les jeux de Bina se mouillaient d’une larme de joie, de reconnaissance. Il franchissait la porte d’un air calme, ferme, tournant et retournant ses lunettes noires entre ses doigts de la main droite. Son destin était scellé. Si les fluctuations douloureuses avaient propulsé du plomb dans le cœur de son frère Sory, il se serait fort de consoler la femme éplorée. Même s’il était allé en quête d’un eldorado dans le pays de cocagne, il espérait colorer cette aventure en disparition funéraire dans le sable chaud du désert ou au fond des océans… et épouser celle qu’il aimait discrètement.

    Ses attentions pour Korotoumou, la pitié subite qu’il allait donner à son malheur, le soin qu’il espérait aller au devant de ses moindres désirs se chargeraient de vaincre ses éventuelles réticences. Korotoumou  n’étant plus soutenue par l’espoir de retrouver un jour son mari. Ainsi, lui pourrait s’installer dans la luxueuse villa bâtie au village. De sa mansarde en banco à la villa cossue, la vie lui sourirait, lui tendait ses bras moelleux. Du fenestron du salon, il se contenterait de répondre par un hochement de tête aux salutations intéressées des passants, ces admirateurs qui n’oublient point dans leurs bénédictions kilométriques de jouir un jour d’un tel privilège. Eux pouvaient toujours rêver, oubliant qu’il était plus facile de faire passer un dromadaire par le chat d’une aiguille que de leur faire quitter du tréfonds de la misère pour les hisser au firmament du bonheur. Mais, le rêve n’est nullement interdit.

    A suivre

    Georges François Traoré  

     

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    1 commentaire

    1. Tu fais un excellent travail, mais ce peuple est un peuple ignorant qui ne lit presque jamais.
      Etant à la recherche des expressions figées pour les étudier, je suis tombé sur ce beau fait-divers. Du courage !
      Merci.

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