Les charmes du diable (14) : Charme ravageur

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    La gente masculine caressait le désir de tremper sa plume dans l’encre de ses yeux pour inscrire sur leur tee-shirt ces plus beaux mots de la langue française : « je t’aime ». On ne parlait plus que d’elle. Les gens se demandaient si Matou était à la célébration, comment elle était habillée, qui avait arraché son cœur pour le glisser dans le sac à main qu’elle portait en permanence et qui se mariait avec l’habit.

    Abdou appartenait à cette race très rare de soldats qui étaient capables de convaincre son vis-à-vis le plus sceptique, de transformer une idée jugée au départ banale en une jolie opportunité de fructifier les affaires. Ses liens avec  les affaires remontaient à son jeune âge. Une partie de sa vie tournait autour du négoce de son père. Quoique devenu adulte et engagé dans l’armée, il n’avait point perdu les vieux reflexes. D’ailleurs, il ne s’en était jamais écarté. En sa qualité de cuisinier en chef, il était rompu au marchandage sur les prix des denrées alimentaires. Son talent et sa parcelle d’enthousiasme étaient déterminants dans la vente du véhicule utilitaire.

    La bataille était gagnée. Il ne restait plus que de présenter la Toyota 4×4 au client, à charge pour ce dernier de procéder au paiement en argent liquide. La seule objection sérieuse du milliardaire était « ne crois-tu pas que c’est dangereux de risquer ta carrière et ma réputation ? » Abdou avait juré main sur le cœur de demeurer «  muet comme une carpe même devant le poteau d’exécution ». Dès la tombée de la nuit l’affaire était bouclée. Le tout-terrain était conduit dans la plus grande discrétion dans une des résidences du client, à sa demande.

    Nanti d’une quinzaine de millions soigneusement disposée dans un sac à dos, Abdou rejoignait Matou à un point convenu d’avance,  en compagnie de laquelle ils rendaient visite à un de ses amis qui était tailleur.  « Il saura t’habiller à merveille ! » affirmait-il. «  Sa collection a quelques modèles qui semblent avoir été créés pour toi… Il est indispensable que tu sois élégante pour la soirée de samedi ! » Après le tailleur, il lui conduisait dans un salon de coiffure  que tenait encore un de ses bons amis réputé grand coiffeur de Bamako.

    Sur ces entrefaites, deux jours plus tard, exactement samedi, Matou et Abdou bras dessus-dessous faisaient leur entrée dans une discothèque très prisée de la capitale. Matou, il fallait le signaler, n’avait pas une grande habitude des virées nocturnes. Juste une présence dans les manifestations de mariage, d’anniversaire où elle avait esquissé quelques pas de danse.

     

    Les miracles de l’argent

     

    En grandissant, Matou s’était métamorphosée en splendide créature dont le port altier faisait plutôt penser à une jeune femme qu’à une jeune fille. Elevée seule par sa maman, elle bénéficiait de tous les soins remarquables découlant des mille et une activités de celle qui était l’auteure de ses jours : trie du riz, vente nocturne de l’attiéké avec poisson, élevage de petits ruminants et de volaille, conseillère de chambre nuptiale. Elle adorait sa fille unique. Pour elle, sa fille était tout : la confidente de ses journées harassantes, de ses projets, mais aussi ses cheveux longs et noirs, le regard malicieux et calculateur lui rappelaient celle trop tôt disparue qui était sa mère. Sira avait l’impression de faire une sorte de réparation tardive : la défunte n’avait jamais eu trois repas quotidiens et l’habillement de ses rêves, un luxe qu’elle souhaitait lui apporter.

    Sira savait que l’argent possède le pouvoir d’opérer des miracles. L’enfant gâtée, aux corsages, jupes, chemisettes et robes somptueux, rivalisait avec  ses camarades dont les parents caracolaient en tête des plus grosses fortunes de la cité, produisait le plus mauvais effet dans le milieu scolaire. En s’imposant à coups d’artifices dans un cercle très fermé des enfants bien nés, elle le faisait plutôt par vantardise que par l’étalage de richesse dont sa maman n’était pas mieux dotée. Elle se plaignait des remontrances faites, pleurait souvent, émettait son désir de tourner les talons à son école privée entourée de solide réputation de meilleur taux de réussite aux examens.

     

    Satisfaction et orgueil

     

    Sira se montrait inflexible : « Matou y a entamé ses études primatures et y restera. D’ailleurs ne disposait-t-elle pas de bonnes bases d’éducation et d’amples connaissances annonciatrices de lendemains radieux».

    En 6ème année déjà, elle pouvait soutenir une discussion en anglais, savait utiliser un ordinateur, parlait et lisait correctement le français mieux que nombreux lycéens.  Sa satisfaction et son orgueil s’augmentaient encore du fait que Matou était belle. Naturellement, sa fille avait le droit d’élever ses ambitions : un mari riche qui va la couvrir d’un luxe insolent, et elle, sa maman, devait s’attendre à un retour d’ascenseur. Elle  voyait sa fille comme un précieux investissement qu’il fallait rentabiliser à tout prix.

    Inscrite en licence 2 de droit public, Matou enfourchait sa première moto rutilante, recevait deux valises – une bourrée de jolis tailleurs, l’autre de dessous de femme, de flacons de parfum, de vernis, de chaines, boucles d’oreilles, brosses et dentifrices… Tout ce foisonnement d’objets, Matou les avait reçus sans avoir le temps d’exprimer la demande. Cette pléthore au lieu de la satisfaire aiguisait sa boulimie.

    Sira épousait l’idée qu’une fille en quête de meilleur parti devait s’en mettre plein les yeux. Tout homme fin connaisseur de la grâce, de l’élégance, de l’intelligence, ne serait pas difficile à conquérir. Matou ne fût pas longue à parapher ce point de vue. Pendant des années, on ne voyait qu’elle dans les célébrations d’anniversaire, de mariage, de baptême où son charme ravageur lui permettait d’écraser n’importe quelle rivale.

     

    L’encre de ses yeux

    La gente masculine caressait le désir de tremper sa plume dans l’encre de ses yeux pour inscrire sur leur tee-shirt ou grand boubou ces plus beaux mots de la langue française : « je t’aime ». Elle se contentait tantôt d’un sourire – pistolet, tantôt de relations frivoles, mais n’avait jamais enchaîné son cœur. La lutte, les combines pour s’attacher ses faveurs, redoublaient d’intensité. Certains brillaient par leur propension à dévaloriser tel ou tel concurrent en exhumant son passé présumé héréditaire ou par un jeu d’épreuves de force stimulées, d’autres  faisaient étalage de la fortune de leurs parents et promettaient de la combler de bonheur. Les disputes éclataient entre rivaux, des coups de couteau ou de feu se chargeaient de régler les différends dans le sang et les larmes.

    On ne parlait plus que d’elle. Les gens se demandaient si Matou était à la célébration, comment elle était habillée, qui avait arraché son cœur pour le glisser dans le sac à main qu’elle portait en permanence et qui se mariait avec l’habit. Histoire de vérifier si la robe, le pantalon ou le boubou bazin était de la même couleur que le cœur qui respirait dans le sac en attendant d’être étreint.

    A suivre

    Georges François Traoré  

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