ACCORD D’ALGER : CES GENERAUX QUI PARLENT TROP !
Depuis la signature controversée de l’accord d’Alger pour la restauration de la paix, de la sécurité et du développement dans la région de Kidal entre le gouvernement et les insurgés, la séance d’explication du texte fondateur de cet accord dit de reddition passe à la vitesse supérieure...
Depuis la signature controversée de l’accord d’Alger pour la restauration de la paix, de la sécurité et du développement dans la région de Kidal entre le gouvernement et les insurgés, la séance d’explication du texte fondateur de cet accord dit de reddition passe à la vitesse supérieure. Un véritable corps d’expédition, constitué principalement des généraux de l’armée, avec à leur tête le président ATT, est sur pied pour convaincre l’opinion publique qui reste médusée sur le bien-fondé de l’accord d’Alger. Pourquoi ces généraux, mus en prêtes missionnaires de la « bonne parole », ne parviennent-ils toujours pas à convaincre ?
La séance d’explication du texte de l’accord d’Alger est désormais sans limite : tout y passe à la fin même à vouloir soutenir l’indéfendable. Devant la troupe réunie au grand complet, l’officier général de l’armée, en tournée d’explications, tombe dans la complaisance pour incriminer d’entrée de jeu les journaux qui ont publié, accuse-t-il, un «prétendu accord » qui n’en est pas un. A ce jour, l’officier supérieur de l’armée en est à ce point pour tenter de convaincre vainement ses propres éléments vers qui, en temps de paix comme de guerre, il doit répandre les vertus de l’honneur et du devoir militaires. Autre temps, autres mœurs, dit-on. A Ségou ou d’autres localités du pays où le chef d’Etat-major a rencontré la troupe militaire, le malaise était perceptible d’autant que les trois questions fondamentales des militaires, au-delà de la gestion du dossier, sont restées sans réponses véritables : «Pourquoi alors faut-il épargner les mutins ? », «Quel sort pour les armes emportées ? » et «Quelle composition et quel rôle pour les unités spéciales ? ». Que de colmatages verbaux ! Mais en vérité, tous ces bruits sur l’accord d’Alger prouvent effectivement que le texte de l’accord d’Alger n’est pas bon du tout et ne fait donc pas bonne presse. Les généraux qui le défendent vaillamment le savent bien.
Pourquoi çà ne passera pas
Les généraux, qui parlent de l’accord d’Alger et qui le font un peu trop, ne convaincront pas grand monde sur le bien-fondé de leur option. Et çà, ils le savent également. La preuve, c’est qu’on peut en retenir plusieurs causes, les unes aussi tangibles que les autres qui font que l’accord d’Alger du 4 juillet, de la manière où il a été conclu avec les dispositions qu’il renferme, ne peut pas être respecté par les citoyens de ce pays. Lesquels savent au plus profond de leur conscience nationale, en dehors des appétits prébendiers circonstanciels, que cette terre-là, le Mali riche de son passé culturel, est un tout comme le sont les seules nations au monde qui ont fini d’ériger leur fondement social dans la communion de sang et de destin au fil des âges. Par le bégaiement de l’histoire, si on n’y prend garde, en dépit des violations de la loi fondamentale décelées çà et là, l’Accord d’Alger risque de fragiliser la fibre sociologique de cette nation. Ce qui fait que le texte en soi ne sera même pas judicieux pour la communauté sociologique pour laquelle il est supposé avoir été pris. A titre d’illustration : s’agissant de la disposition prévoyant «une heure d’antenne par jour pour la région dans les programmes de la radio et de la télévision nationale », les autres communautés du pays, au cours de ce programme culturel des Touaregs, imposé par la force des armes, peuvent se détourner des images de la télévision nationale en se privant simplement de cette corvée audio-visuelle. Voilà un comportement naturel qui désert l’accord d’Alger en tant que tel et qui constitue, par l’incohérence d’une décision, une atteinte sérieuse à la sève nourricière de la nation malienne qu’est sa mémoire collective.
Récidivistes notoires
L’Accord d’Alger, pour cette raison et pour bien d’autres, ne passe pas au sein d’une opinion dominante. Rien n’y fera pour inverse cette fâcheuse tendance. En fait, le caractère répétitif et récidiviste des agressions perpétuées dans les garnisons militaires, le 23 mai dernier, fait que l’accord de paix, tel qu’il est intervenu à Alger, choque la conscience collective et fait passer les insurgés comme d’éternels revanchards. Voilà les mêmes, depuis 1990 jusqu’à la mutinerie du 23 mai dernier, qui sont toujours à la base de la déstabilisation physique de notre pays. De la même manière, ledit Accord ne passera pas d’autant que les insurgés, depuis le départ, ont été traités par les mêmes autorités comme des irresponsables. Le président ATT, à cet effet, a lui-même déclaré, dès le début des attaques, que c’est le fait d’une poignée d’individus qui ne mesurent pas la portée de leurs actes. Problème militaire ?
A l’exception notable d’Iyad Ag GHALY, tous les autres chefs historiques de l’ancienne rébellion armée étant absents de l’attaque de Kidal et de Ménaka. C’est donc un faible contingent d’ex- combattants qui a osé porter les armes contre son pays. Voyez-vous mêmes : le chef de file de cette nouvelle rébellion, Iyad Ag GHALY, a été considéré par le chef de l’Etat lui-même comme celui qui a fui en abandonnant femme et enfants à Kidal. Comment un Etat responsable, comme le nôtre, peut-il alors traiter avec un tel irresponsable, mu simplement par le désir personnel du gain facile ? Le risque est là pour le pays et c’est pourquoi l’accord de paix ne passera pas au sein de l’opinion publique.
L’accord d’Alger, en dépit du grand renfort de publicité déployé, n’emportera pas l’adhésion collective en raison du fait que le traitement du dossier des insurgés a débordé de son cadre militaire. En tout cas, tous les généraux, qui sont aujourd’hui sur le terrain pour expliquer le texte, du président ATT au ministre négociateur Kafougouna KONE en passant par le chef d’état-major général, ont commencé à affirmer que le dossier des insurgés de Kidal est d’abord militaire et qu’il restera dans ce cadre. Comment alors est-on arrivé à ce traitement politique qui a débouché sur l’Accord d’Alger ? Aussi surprenant que cela puisse paraître, le traitement politique du dossier a été fait presque dans la clandestinité en marge des segments vitaux de la société civile et de surcroît en terre étrangère. «L’eau versée à terre est à jamais perdue », dit l’adage bien connu de chez nous. Contrat d’adhésion ?
Ceux des Maliens, indépendamment du clivage sociologique ou professionnel, qu’on entreprend aujourd’hui, qu’ils soient des militaires, des religieux ou autres, pour leur expliquer le bien-fondé de l’accord de Kidal, étaient là quand on engageait les discussions avec les insurgés pour la signature d’un tel document. C’est pour tout cela que l’Accord d’Alger du 4 juillet ne passera pas dans ce pays d’autant que les vertus culturelles de notre pays, au-delà des exigences et des traditions liées à la gestion moderne d’un Etat démocratique, recommandent qu’un sujet de cette sensibilité nationale, relatif à la vie et à l’équilibre intercommunautaire, n’ait pas été discuté sans une large concertation nationale ou institutionnelle. En le faisant, comme cela est arrivé à Alger, le gouvernement a pris le risque de rendre impopulaire l’acte qu’il a signé avec les insurgés et pour lequel il a fait montre d’un déploiement impressionnant d’armada communicationnel, rien que pour le faire accepter par le plus grand nombre.
En lisant l’Accord d’Alger du 4 juillet, on a nettement l’impression qu’il s’agit là d’un contrat d’adhésion auquel a souscrit l’Etat sans autre forme de procès. On le sent aisément d’autant que l’esprit de la rédaction du texte de l’accord d’Alger tranche effectivement avec le style administratif, habituellement usité en pareilles circonstances. Et cela, tant dans la présentation du document que dans le fond. Le gouvernement ne manque pas de compétences intrinsèques pour nous éviter des écueils d’ordre procédurier et même administratif dont est truffé le document présenté à la signature entre les deux parties.
Pour ce qu’il est dans le changement de la situation juridique et administrative d’une bonne partie de la communauté nationale, l’accord de paix de Kidal, parce que conclu en terre étrangère, devait quand même forcément intégrer dans la démarche de dialogue et de négociation choisie, au-delà des négociateurs traditionnels, la place des ministres des affaires étrangères, de la défense, de l’intérieur, de la communication et le porte-parole du gouvernement. Ces derniers, compte tenu de leurs compétences en la matière, étaient à même de revêtir le document des gages de paix nous permettant d’éviter de nouveaux affronts sur le territoire national.
Pour toutes ces raisons et bien d’autres liées à l’impunité dont semble bénéficier les insurgés, l’Accord d’Alger du 4 juillet ne passe pas et ne passera pas au sein de l’opinion publique. Et çà, tout le monde le sait, dans ce pays, à commencer par les initiateurs de campagnes de louanges et de soutiens à l’endroit du président ATT, lesquels se sont subitement trouvés une nouvelle virginité verbale et comportementale. En fait, il en sera ainsi dans notre pays, aussi longtemps que possible, tant que le sacerdoce serait de prétendre aux prébendes plutôt que de servir les intérêts nationaux.
Par Sékouba SAMAKE