Bibata Ibrahim Maiga, danseuse : « je suis une artiste aussi ! »

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maliweb.net- Elle est sans doute la danseuse la plus populaire de sa génération au Mali. Tout en Bibata Ibrahim MAIGA laisse transparaître une silhouette ferme et sculptée pour la danse : des dreadlocks attachées sur la nuque ; robe africaine coupée à la hanche portée sur un jean bleu clair avec des baskets aux pieds. Pas de bol ! Au bord du fleuve Niger, dans le cadre verdoyant de l’hôtel Djoliba, la danseuse doublée de musicienne répond à nos questions avec la voix à peine audible. La faute à la répétition intense de la veille.

D’où vient votre passion pour la danse ?

Quand j’étais petite, je passais tout mon temps à danser, toutes les nuits. Quand les autres dormaient, je dansais. Je crois aussi que ma passion pour la danse vient de la poésie que j’aimais beaucoup et surtout celle d’Aimé Césaire. Un jour, j’ai regardé un documentaire sur quelqu’un qui dansait sur un poème d’Aimé Césaire, j’ai tout de suite compris que c’est ce que je voulais faire.

Quel type de danse faites-vous ?

Je fais la danse contemporaine, mais la danse contemporaine est un tout. Il s’agit de la scénographie, de la création de costumes, de la mise en scène et de la recherche de mouvements. Ces mouvements sont créés par un chorégraphe contemporain qui passe en moyenne une année à la recherche de sujets dans les médias, dans les livres ou dans d’autres spectacles.

La danse nourrit-elle son homme au Mali ?

Au-delà de la danse, on accorde peu d’importance à l’art au Mali. On n’a pas encore compris que le développement passe par la culture. Il y a tellement d’artistes et de bons artistes au Mali, mais il est dommage de voir les autres venir s’inspirer d’eux pour leur création alors que ces artistes souffrent faute de soutien financier. Au regard du contexte, je ne peux pas dire que l’art nourrit son homme au Mali. Dans mon propre cas, il a fallu qu’un chorégraphe international me découvre pour que je puisse vivre de mon métier.

Au Mali, la danse est considérée comme un métier pas sérieux. Est-ce que votre choix est accepté par votre famille ?

Au début ce n’était pas accepté. C’était très tendu avec ma mère. Malgré mes bonnes notes, j’ai fait le choix de quitter la Faculté des Lettres, Langues et des Sciences Humaines (FLASH) pour aller au Conservatoire des Arts et Métiers Multimédia Balla Fasséké. Ma mère ne me parlait plus. Quand on avait un examen et que je l’appelais pour le lui dire, elle ne me souhaitait même pas bonne chance [Rire…]. Ça me faisait mal, mais je devais continuer. Il fallait que je leur prouve que c’est ce que je voulais faire.

Deux années après mon entrée au conservatoire, j’ai commencé les tournées. Aussi, j’ai été admise à l’Ecole des Sables au Sénégal. Là, ma mère m’a dit qu’elle était fière de moi. Aujourd’hui, mon père me conseille sur ma santé parce que la danse est un métier très dur et un accident est vite arrivé. J’ai trouvé ma voix et mes parents l’ont acceptée.

La société malienne est conservatrice. Quel est le regard de cette société sur vous en tant que danseuse ?

La société malienne jusqu’à présent ne connaît pas la danse contemporaine. On me demande souvent si je suis artiste à cause de mon look. Quand je réponds « oui ». On me demande, « tu as combien d’albums ? ». Pour eux, seuls les musiciens sont des artistes. Alors tu es obligé de leur dire que tu es danseuse. Et quand tu dis ça, on te demande« tu danses derrière quel artiste ?»Je suis choquée et je dis « je suis une artiste aussi ! Et c’est plutôt, les chanteurs qui chantent derrière moi quand je danse ».

Quel message transmettez-vous à travers la danse ?

Je dénonce ce que je trouve injuste à travers la danse. La danse exprime le ressenti et invite les gens à voir les choses d’une autre façon. Ma première création chorégraphique s’appelait « Tchi ». Ça parlait sur la politique et la corruption. Ma deuxième création était « Esprit bavard ». Cette chorégraphie parlait de l’être humain et sa façon de comprendre l’univers, la religion, nos coutumes et nos différences.Souvent on veut agir d’une certaine façon, mais la société nous oblige à faire autrement en disant que ce qui est bon. En te disant ce qui est bien et ce qui ne l’est pas. C’est ce qui crée les conflits au sein d’une société.

Je dénonce aussi la stigmatisation des femmes surtout dans les médias où ce sont seulement les femmes fines qui sont présentées commemodèles. Cela crée un complexe qui bloque l’épanouissement de la femme ronde. Elle se réserve sur beaucoup de choses qu’elle aurait pu faire en dépit de sa corpulence.

Quel est votre projet pour la démocratisation de la danse contemporaine au Mali ?

J’ai ouvert un espace de répétition dénommé B-Z’Art Move. C’est un espace d’apprentissage de la danse contemporaine qui doit s’agrandir pour devenir un centre d’accueil pour d’autres artistes. Je donne aussi des cours, mais ce ne sont pas des cours payants. Ce sont des cours destinés aux enfants de la rue. Je compte avoir ma propre compagnie de danse avec ces enfants de la rue pour faire d’eux demain des adultes financièrement autonomes. Une fois, ce rêve accompli, je compte développer mon talent de musicienne en m’y investissant encore plus.

Propos recueillis par Mamadou TOGOLA/Maliweb.net

 

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