GOONGA TAN : Avec l'AES, le Sahel reprend la parole

Il est des moments où l'histoire ne sollicite aucune autorisation. Elle surgit, s'impose, oblige.

10 Jan 2026 - 02:08
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GOONGA TAN :   Avec l'AES, le Sahel reprend la parole

La deuxième session du Collège des Chefs d'État de la Confédération des États du Sahel (AES) appartient à cette catégorie rare des instants fondateurs. Il ne s'agissait ni d'un simple rendez-vous institutionnel ni d'une routine diplomatique, mais d'un point de bascule. Celui où un espace géopolitique longtemps pensé, décrit et parlé par d'autres a décidé de se "dire" lui-même.

Bamako, le Sahel a convoqué une parole tenue. Une parole qui ne tremble ni sous les injonctions extérieures ni sous les hésitations intérieures. Une parole qui ne cherche ni à se justifier ni à s'excuser, mais à se définir. Une parole qui n'implore pas une place, mais qui l'occupe.

Rappelons-le : l'AES est née d'un refus. Refus de l'insécurité chronique érigée en fatalité. Refus du paternalisme déguisé en coopération. Refus de mécanismes régionaux devenus étrangers aux réalités sahéliennes.

La Charte du Liptako-Gourma, signée le 16 septembre 2023, puis la décision collective de quitter la CÉDÉAO en janvier 2024, ont constitué une rupture assumée. Mais l'histoire est exigeante : elle n'accorde aucun crédit durable à ceux qui se contentent de rompre. Elle attend qu'ils bâtissent.

C'est cette exigence qui a pris corps à Niamey, le 6 juillet 2024, avec la naissance de la Confédération des États du Sahel. En franchissant le pas de l'Alliance à la Confédération, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont posé un acte politique majeur : reconnaître que la sécurité, aussi vitale soit-elle, ne peut être une fin en soi. Elle doit être prolongée par la diplomatie, consolidée par l'économie, enracinée dans une démocratie salvatrice.

La session de Bamako marque ainsi l'entrée de l'AES dans l'âge de la responsabilité. Elle pose une question centrale : l'audace fondatrice s'est-elle traduite en institutions crédibles, en mécanismes opérants, en résultats tangibles ? Sur le plan sécuritaire, la mutualisation des moyens, la coordination opérationnelle, le partage du renseignement et la montée en puissance de la Force unifiée ont permis de rompre un isolement longtemps entretenu. Sans triomphalisme, il faut le reconnaître : les réponses conçues depuis le Sahel, par et pour les Sahéliens, produisent souvent plus d'impact que les solutions importées clé en main.

Mais Bamako doit aussi conduire le Sahel à affronter l'essentiel : comment transformer les succès militaires en paix durable ? Comment éviter que la victoire tactique ne se dissolve dans l'absence de services publics, de perspectives économiques et de justice sociale ?

Diplomatie : exister sans se renier

L'un des acquis majeurs de l'AES réside dans la restauration d'une parole diplomatique décomplexée. Une parole qui ne hausse plus le ton pour exister, mais qui s'impose par sa cohérence. La coordination confédérale a permis de résister aux pressions, de diversifier les partenariats et d'imposer une lecture sahélienne des crises sahéliennes. L'enjeu désormais est clair : institutionnaliser cette voix sans l'étouffer. Trop de rigidité la figerait ; trop d'improvisation l'affaiblirait. La Confédération doit trouver son point d'équilibre : ferme sans être fermée, souveraine sans être solitaire.

Les mises en garde du Président burkinabè, le Capitaine Ibrahim Traoré, contre les risques d'un "hiver noir", métaphore d'un projet de déstabilisation du Sahel et de l'Afrique de l'Ouest, rappellent une vérité simple : la souveraineté ne se proclame pas une fois pour toutes. Elle se défend, se protège et se renouvelle.

C'est toutefois sur le terrain du développement que l'AES sera jugée sans indulgence. Libre circulation des personnes et des biens, intégration économique, souveraineté sur les ressources, projets structurants : ces promesses doivent quitter les communiqués finaux pour entrer dans la vie quotidienne. Les annonces sont lourdes de sens : Banque confédérale d'investissement, Centrale d'achat confédérale, projets d'infrastructures intégrées, compagnie aérienne, autoroute transsahélienne, chemin de fer interconfédéral. À cela s'ajoute l'inauguration de la Télévision confédérale, instrument stratégique de souveraineté informationnelle dans un contexte de guerre narrative permanente. L'adhésion populaire à l'idée confédérale constitue un contrat moral : produire du visible, du mesurable, du juste n'est pas une option politique, mais une exigence historique.

Bamako, miroir de  responsabilité

Accueillir cette session n'a pas été qu'un privilège symbolique pour le Mali. Ce fut une responsabilité. Bamako est devenue à la fois le miroir dans lequel l'AES s'est observée et la boussole qui doit orienter son devenir. La désignation du Capitaine Ibrahim Traoré comme Président de la Confédération ne saurait être un simple passage de témoin. Elle doit incarner la fidélité à l'esprit fondateur.

Le bilan du Président Assimi Goïta, structuré autour des trois piliers, Défense et sécurité, Diplomatie, Développement, a posé des fondations. Il appartient désormais à la Confédération d'aller plus loin : mieux communiquer sur les succès réels, s'ouvrir davantage aux droits fondamentaux parfois chahutés, élargir le spectre des partenariats afin de dissiper toute impression d'isolement, et porter sans ambiguïté les aspirations des peuples de l'AES à la liberté d'expression, de réunion, de débat et d'organisation.

La ligne de crête

La Confédération des États du Sahel n'est plus une réaction à une crise. Elle est devenue une réalité géopolitique qui compte, capable de modifier les équilibres régionaux et de forcer l'attention internationale. La question n'est plus de savoir si l'AES peut durer. La seule question est celle-ci : saura-t-elle tenir sa promesse ?

Si la parole du Sahel demeure droite, courageuse et fidèle à ceux pour qui elle a été prononcée, alors l'AES ne sera pas seulement une réponse à l'histoire. Elle en deviendra un chapitre décisif.

Car un Sahel qui parle enfin à la première personne n'a plus vocation à se taire.

Par DICKO Seidina Oumar,Journaliste - Historien – Écrivain