DR OUMAR MARIKO A "L'INDEPENDANT": "Le manifeste pour la démocratie est léger et exhale une forte odeur de manipulation"

Après ses prises de position sur les accords d'Alger qu'il a qualifiés d'absurdes dans "L'Indépendant" n°1532 du lundi 14 août, nous vous proposons la suite de l'interview...

16 Août 2006 - 09:58
16 Août 2006 - 09:58
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Après ses prises de position sur les accords d'Alger qu'il a qualifiés d'absurdes dans "L'Indépendant" n°1532 du lundi 14 août, nous vous proposons la suite de l'interview exclusive que le secrétaire général du SADI, Dr Oumar Mariko, a bien voulu nous accorder. Cette partie porte sur le "Manifeste pour la démocratie" initié par certains responsables de l'ADEMA afin, disent-ils, de sauver la démocratie malienne actuellement en "péril". 
L’Indépendant: Dr Mariko, vous êtes une figure emblématique de la démocratie malienne arrachée au prix du sang. Aujourd'hui, cette démocratie, aux dires de certains observateurs et analystes politiques, est dans l'impasse, d'où le lancement, par certains politiques, du "Manifeste pour la démocratie", un véritable SOS pour la sauver. Que pensez-vous de ce manifeste ?
 
Dr Oumar Mariko: Nous avons eu, au SADI, l'occasion d'étudier le manifeste avant de rencontrer les initiateurs. J'avoue très sincèrement que c'est un document assez léger, très léger d'ailleurs car il fait l'impasse sur un certain nombre de choses avec des confusions entretenues qui font douter de la sincérité de ses initiateurs. Ils ne disent pas clairement les choses quand ils dénoncent les aventuriers de la politique, l'exclusion des partis politiques. Ce que je ne comprends pas, c'est que ce sont des responsables de partis politiques, notamment ceux de l'ADEMA, qui se réclament de leur parti et qui, au lieu de poser le débat au sein de leur propre formation politique, veulent faire un débat public. Il y a eu vice de forme. Les initiateurs du manifeste devaient d'abord désavouer soit la direction du parti, soit le parti lui-même.
Le premier parti politique au Mali à avoir exclu et affaibli les autres partis politiques, c'est l'ADEMA-PASJ. Et c'est "l'Etat ADEMA" d'Alpha Oumar Konaré qui a mis Amadou Toumani Touré au pouvoir en liquidant tous les partis politiques avant de casser son propre parti et laisser la voie à ATT. Cela obéit à des démarches internationales car vous n'êtes pas sans savoir que le régime d'Alpha Oumar Konaré était basé sur des philosophies impérialistes qui se sentent mal à l'aise devant les partis politiques et l'Etat-nation qui protégent les intérêts nationaux contre les firmes internationales. Ces impérialistes, dans leur volonté d'assouvir leurs intérêts personnels et sordides, ont cassé l'Etat national au nom du non-Etat pour le non-Etat. Ensuite, ils reviennent à la démocratie, au multipartisme. Maintenant, on favorise les candidats indépendants contre les partis politiques parce que ceux-ci gênent l'exploitation capitaliste impérialiste. Donc, il faut casser toute capacité d'organisation afin de pouvoir exploiter au mieux nos ressources naturelles (pétrole, or, bauxite…) et l'ADEMA se fait le chantre de cette idéologie, ce qui a poussé Alpha Oumar Konaré à casser et à anesthésier les partis politiques.
Là où le manifeste me pose problème, c'est que ses initiateurs jettent l'anathème sur tous les partis politiques. Ce qui m'oblige à dire que SADI n'a aucun comportement semblable à ceux des autres formations politiques en République du Mali, les faits irréfutables sont là pour témoigner de cette thèse. Nous sommes engagés dans la constitution d'un pôle de gauche et cet engagement se manifeste dans toutes nos prises de position politique. Quand les initiateurs du manifeste parlent des aventuriers de la politique, ils s'attaquent, au fond, sans le nommer, au Mouvement citoyen. Ils devaient et doivent avoir le courage de nommer ce mouvement que je combats également, politiquement s'entend. Cependant, comment comprendre que le parti de ces initiateurs du manifeste renonce à désigner un candidat en 2007 et jette son dévolu sur un indépendant. N'est-ce pas là un élément d'affaiblissement, en réalité, des partis politiques ?
Le manifeste ne tient pas compte également du musellement des libertés d'expression par les médias publics, surtout l'ORTM qui, en plus d'être une caisse de résonance pour le pouvoir, est devenu un instrument de campagne et de propagande politique d'un homme: le général Amadou Toumani Touré. Ce qui constitue une attitude de destruction de l'élan démocratique, de la liberté d'opinion et d'expression, avec son corollaire d'utilisation des biens publics par un individu qui est déjà en campagne politique, en violation des textes en la matière, au vu et au su des organes de régulation comme le Comité national d'égal accès aux médias d'Etat et surtout du ministère de l'Administration territoriale qui, malgré le fait de n'avoir pas encore officiellement ouvert la campagne, voit des manifestations et des défilés à la télévision pour dire qu'ATT va passer dès le premier tour. Le manifeste fait un black-out sur tout ça.
On oublie que SADI a parlé de tout ça et continue d'en parler pour la préservation de la démocratie. Nous nous sommes battus contre toutes les combines faites à la démocratie. Nous les avons dénoncées, à l'Assemblée nationale, quand le RPM était sous la douche. Quand les membres des autres partis politiques ont été relevés de leurs postes à l'Office du Niger pour n'avoir pas servi leur désormais ex-PDG, Issoufi Kéïta, pour le compte du Mouvement citoyen, nous l'avons également dénoncé. Au SADI, nous sommes pour une compétition politique logique ayant comme dénominateur le Mali. On peut ne pas avoir les mêmes conceptions idéologiques et philosophiques, mais il y a un minimum à sauver. C'est pour ces raisons que nous menons les combats que nous menons depuis toujours. Mais le manifeste-là met tous les partis dans le même sac en ignorant superbement le combat noble du parti SADI. J'ai le sentiment que les initiateurs du manifeste veulent prendre des gens pour responsables de leurs propres fautes. Cela procède d'une attitude de manipulation que nous avons connue avec l'avènement de la démocratie. Ce qui a même amené à une falsification de l'histoire.
 
 En quoi le manifeste est-il profitable à la démocratie ?
 L'idée de l'initiative du manifeste est belle, mais la profession de foi qui s'y trouve n'est pas suffisante. Et le réalisme laisse la place au doute lorsqu'on décortique même cette profession de foi. Pour l'instant, le parti SADI est d'accord avec tous les partis politiques pour discuter, débattre des questions d'intérêts nationaux, mais nous ne soutenons pas le manifeste. Cependant, si ses initiateurs arrivent à regrouper les partis politiques et qu'ils nous appellent en tant que tels, nous viendrons pour débattre des questions d'intérêt national. Au SADI, on fait le regroupement sur la base d'un minimum à défendre ensemble, si tel n'est pas le cas, nous continuons notre chemin parce que notre démarche, c'est la conquête du peuple malien afin de lui témoigner qu'on peut vivre autrement au Mali et qu'en se mettant ensemble, ceux qui sont d'accord avec une philosophie bien précise de développement national contre l'extraversion de l'Etat national, contre les privatisations sauvages, comme on est en train de le faire, peuvent sauver le Mali.
La démocratie n'a ni de sens ni de valeur, en tout cas pour nous au SADI, tant qu'il n'y a pas de contenu concret qui permette à chaque Malien d'être à l'abri de la faim, de la disette et d'avoir ses préoccupations prises en compte dans le processus de développement du pays. C'est de ce Mali que nous voulons, pas de celui que l'on nous impose actuellement, c'est-à-dire le Mali de petit cercle, de secte et de mafia qui veut mettre tout le monde au pas.
 
 Vous semblez fustiger tous les initiateurs du manifeste !
 
Certes, il y a, parmi les initiateurs du manifeste, des personnalités que je respecte beaucoup malgré mes différences de points de vue avec eux, mais je pense qu'ils ont de gros efforts à faire pour convaincre sur leur bonne foi à vouloir redresser la démocratie malienne quand on sait que, parmi eux, il y a des liquidateurs de l'économie nationale. A ce niveau-là, il y a un bilan à faire. C'est pourquoi je continue de reprocher à Amadou Toumani Touré de n'avoir pas fait l'audit économique de la nation comme il l'a promis. S'il commence à le faire, dès demain, je serai avec lui pour éclaircir cette situation pour que les sociétés, pillées ou bradées par des gens qui ne savent rien faire, puissent revenir à notre pays. C'est comme ça que va se déplacer la démocratie sur les rails, pas dans des jeux de coulisse.
 
 Partagez-vous l'avis de certains observateurs et analystes qui estiment qu'ATT ne doit pas se représenter en 2007, qu'il doit, pour apparaître dans le cercle des grands comme Nelson Mandela, dire qu'il était venu rassembler les fils de la nation, surtout les partis politiques qui ne parlaient plus le même langage depuis la crise socio-politique de 1997 et que, maintenant que tout va bien, il allait leur remettre le pouvoir ?
 
Amadou Toumani Touré est un citoyen du Mali et a le plein droit de se présenter à des élections. La démarche de ces analystes ne tient pas. Je vous pose la question de savoir si les partis politiques sont d'accord aujourd'hui au Mali. En tout cas, SADI n'est pas d'accord avec ni l'ADEMA ni le RPM, bref, nous ne sommes d'accord avec aucune des formations politiques qui se disputent sur l'échiquier national. Nous avons eu des tentatives de rapprochement avec le BARA. Nous avons fait des propositions de dialogue à ces partis-là, mais ils n'ont pas répondu à notre appel.
ATT n'a mis personne ensemble, chacun des partis politiques est venu au Gouvernement avec ses intentions, ses arrières-pensées. Je ne peux pas préjuger des autres mais, en ce qui nous concerne au SADI, nous ne sommes pas venus au Gouvernement parce qu'on partage le gouvernement politique d'ATT. Nous l'avons dit à qui veut l'attendre.
Pourquoi ATT doit remettre le pouvoir ? Il n'a pas les armes pour le prendre. Ceux qui le lui ont donné ou ceux qui ont voté pour lui sont aussi des Maliens. Non !, je ne suis pas d'accord avec ces assertions. Il faut se battre plutôt pour qu'il y ait une saine contribution au Mali, il faut se battre pour que les lois soient respectées, qu'on arrive à s'exprimer correctement, à éviter que les biens publics soient utilisés à des fins politiciennes, qu'on arrive à s'affronter sainement, dans la dignité et dans le respect mutuel. Alors, les idées les plus vigoureuses incarnées par des hommes et des femmes dans les partis vont pouvoir émerger.
La jeunesse malienne a été victime de ses idéologies en 1991 lorsqu'elle s'est battue pour renverser le régime dictatorial de Moussa Traoré. Après, ils ont dit à la jeunesse qu'elle n'a pas de place au Comité de transition pour le salut du peuple (CTSP). Et ce sont les mêmes qui sont là qui continuent à détourner les derniers publics. Mon souci est que les Maliens et les Maliennes s'impliquent davantage dans la politique pour barrer la route aux mercantilistes. Ceux qui veulent avoir la place du général Amadou Toumani Touré n'ont qu'à se battre, comme nous sommes en train de le faire. 
                                 Interview réalisée par Alassane DIARRA