Le sacrifice des familles tombouctiennes pour la sauvegarde des manuscrits anciens

0

La CitĂ© des 333 Saints, berceau des manuscrits anciens du Mali, en comptait 100.000 avant l’occupation de 2012. Les familles dĂ©tentrices de ces documents ont tout mis en Ɠuvre pour les protĂ©ger et Ă©viter qu’ils ne soient dĂ©truits comme certains autres objets et monuments culturels. Certains membres de ces familles reviennent sur les gestes salvateurs exĂ©cutĂ©s au pĂ©ril de leur vie pour conserver ce prĂ©cieux hĂ©ritage culturel.

 

L’histoire des manuscrits a commencĂ© au XVIe siĂšcle oĂč la CitĂ© mystĂ©rieuse a connu son heure la plus florissante sous l’empire des Askia de Gao. Les Ă©changes commerciaux et intellectuels se sont dĂ©veloppĂ©s notamment avec l’arrivĂ©e d’intellectuels et riches arabo-berbĂšres, fuyant l’Andalousie tombĂ©e aux mains des ChrĂ©tiens. Avec 180 Ă©coles coraniques et trois universitĂ©s dont la prestigieuse SankorĂ©, Sidi Yehia et Djingarey Ber, la CitĂ© recevaient 25.000 Ă©tudiants de diverses nationalitĂ©s. Scribes, calligraphes, dĂ©corateurs, copistes ont favorisĂ© la multiplication des Ă©crits dont la valeur dĂ©passait celle de l’or, comme l’a soulignĂ© le Marocain Al Hassan Al Wazzani, de passage Ă  Tombouctou en 1510, plus connu sous le nom de Jean LĂ©on l’Africain.

Au moins une trentaine de familles de Tombouctou ont hĂ©ritĂ© de leurs arriĂšres grands-parents des milliers de manuscrits anciens. L’une d’entre elle est celle de la famille Ben Essayouti avec Ă  sa tĂȘte le Grand Imam de la MosquĂ©e de Djingarey Ber, M. Abdramane Ben Essayouti. Ce dernier fait savoir que ses aĂŻeux sont venus d’Irak pour s’installer Ă  Tombouctou. Leur bibliothĂšque comprend 8000 manuscrits dont 3000 d’entre eux avaient dĂ©jĂ  Ă©tĂ© cataloguĂ©s avant la crise. Les plus anciens datent du XIe siĂšcle et parlent de L’histoire, du Coran, de la littĂ©rature, de la philosophie, de l’astrologie, de l’astronomie, de la mĂ©decine.

Plusieurs offres ont Ă©tĂ© faites Ă  la famille Ben Essayouti pour les transporter vers Bamako. Craignant les embuches, l’Imam a toujours refusĂ© de prendre le risque que les manuscrits soient interceptĂ©s par les occupants. Aussi, “au lendemain de l’occupation, on a pris les manuscrits pĂȘle-mĂȘle pour les mettre dans un endroit secret oĂč aucun membre de la famille, Ă  part mon frĂšre et moi, sommes au courant”, a expliquĂ© le Grand Imam.

La tĂąche n’a pas Ă©tĂ© facile de garder ces manuscrits Ă  l’insu des forces destructrices. “Nous avons creusĂ©, emballĂ© dans des matiĂšres plastiques, enfoui dans des cantines avant de les cacher au fin fond de l’endroit dĂ©signĂ© pour les protĂ©ger”, rĂ©vĂšle le PrĂ©sident du Haut-Conseil Islamique, M. Ben Essayouti. Selon lui, cet effort est devoir de mĂ©moire pour “l’amour des manuscrits inculquĂ© par nos arriĂšres grands-pĂšres qui nous ont appris de les garder jalousement”.

Sauvegarder un patrimoine mondial

Nous avons obtenu un rendez-vous en fin d’aprĂšs-midi avec le responsable de cette bibliothĂšque familiale de Mohamed Tahar. A notre arrivĂ©e, il nous a fait pĂ©nĂ©trer dans une piĂšce sombre Ă  l’arriĂšre-cour d’une maison au quartier SankorĂ© Ă  Tombouctou. Au fond, s’empilent des objets de construction traĂźnant Ă  cĂŽtĂ© de cantines et de malles contenant une partie des manuscrits de la bibliothĂšque Mohamed Tahar. Dans la maison en face, de l’autre cĂŽtĂ© de la rue, est conservĂ©e une deuxiĂšme partie. Le reste se trouve dans les locaux en rĂ©habilitation, grĂące Ă  des fonds fournis par une ONG internationale.

L’histoire des manuscrits de la bibliothĂšque familiale de Mohamed Tahar n’est pas si diffĂ©rente. La cinquiĂšme gĂ©nĂ©ration de sa descendance garde les manuscrits dans diverses demeures familiales. La bibliothĂšques allait ĂȘtre inaugurĂ©e en 2012 quand la crise a survenu. Pour les sauvegarder, Abdoul White Haidara a dispersĂ© les quelques 3000 manuscrits anciens dans les maisons des membres de la famille qui sont pour la plupart des arabisants. Des sujets variĂ©s y sont Ă©tudiĂ©s : le soufisme, le Coran, la magie, la jurisprudence, la rĂ©solution de conflit, des messages de paix, la loi Islamique, l’astrologie en langue HĂ©breu, Sonrahi et Arabe, datĂ© du siĂšcle de l’HĂ©gire, celui du XIIIe.

Avant de fuir avec sa famille vers le Sud, A. W. Haidara, a stockĂ© dans des cantines un certain nombre Ă©levĂ© de manuscrits. De grosses pierres ont servi pour bloquer la porte de l’entrepĂŽt. “Les jeunes cousins sont restĂ©s Ă  la maison, malgrĂ© la crise, et prenaient le thĂ© devant la maison. Les occupants ne soupconnaient nullement qu’ils montaient la garde en raison des manuscrits qui y Ă©taient cachĂ©s”, a commentĂ© M. Haidara. Toutefois, il dĂ©plore la dĂ©tĂ©rioration des locaux et des meubles de la bibliothĂšque par les explosions et les impacts de balles affectĂ©s par la crise.

Au petit soir, le professeur d’arabe, Sidi Allimam Maiga, nous a accueillies Ă  l’Institut Ahmed Baba, oĂč il travaille comme chef de la section de numĂ©risation des manuscrits. C’est un homme passionnĂ© par les manuscrits, s’y abreuvant depuis son enfance. Abandonnant sa carriĂšre de professeur d’arabe, il s’occupe depuis 14 ans de la prospection, la traduction, du catalogage et de la numĂ©risation de ce qu’il appelle “la passion des Tombouctiens”. “C’est une fiertĂ© pour moi de travailler Ă  la sauvegarde de ce patrimoine mondial, ce trĂ©sor inestimable”, dĂ©clare-t-il, avec une lueur d’espoir dans les yeux.

En dehors de son poste officiel, il est Ă  la tĂȘte de la bibliothĂšque privĂ©e Al Mustapha KonatĂ© gĂ©rĂ©e par une communautĂ© de quatre familles vivant au quartier BadjindĂ©. Deux milles manuscrits parlant de l’éducation familiale, les bonnes moeurs, le commerce entre Tombouctou et DjennĂ©, les conflits familiaux, la cohĂ©sion sociale, le Coran, le droit Malikit, la littĂ©rature arabo-africaine, l’astrologie, l’astrologie, la licence de transmission des connaissances ont Ă©tĂ© sauvĂ©s par ce consortium familial. “Nous nous dĂ©placons Ă  la tombĂ©e de la nuit avec les manuscrits dans des cartons, se cachant dans chaque coin, Ă  la faveur de l’obscuritĂ©. De jeunes frĂšres, nous prĂ©cĂ©daient pour nous signaler quand le chemin est libre”, se souvient, M. Maiga. Un sacrifice nĂ©cessaire mais qui se faisait “au pĂ©ril de nos vies, dans des conditions difficiles”, dit-il.

Entre autres histoires, le professeur d’arabe et traducteur de manuscrits, nous a fait l’honneur d’un petit dĂ©tour aux salles de numĂ©risation de l’Institut Ahmed Baba et d’exposition des manuscrits. Les Ă©tagĂšres de la salle de numĂ©risation que nous avons visitĂ©e sont vides. Jadis, les manuscrits cataloguĂ©s y Ă©taient exposĂ©s. Avant d’ĂȘtre chassĂ© par l’opĂ©ration francaise, Serval, les occupants des locaux de l’Institut, en ont brĂ»lĂ© quatre milles. Dans la salle d’exposition, on peut voir des morceaux calcinĂ©s de manuscrits; un ou deux exemplaires sont encore lisibles parce que tirĂ©s du feu par des membres de la population.

 

Tombouctou, la source du savoir et de la sagesse

Les Tombouctiens ont soif de stabilitĂ© et caressent le dĂ©sir que les manuscrits soient traduits en d’autres langues pour faciliter la diffusion du savoir qui y est contenu. “Les manuscrits sont notre mĂ©moire, notre savoir ĂȘtre. Notre histoire s’y trouve. Nous constituons un seul noyau, il n’y a pas de frontiĂšre entre les ethnies au Mali. Il faut s’inspirer du passĂ© pour faire revivre la cohĂ©sion sociale”. La pĂ©riode d’avant la crise oĂč les touristes, chercheurs et Ă©tudiants affluaient Ă  Tombouctou fait rĂȘver. Ils vivent dans l’espoir de voir leur pays revenir Ă  la stabilitĂ©. En attendant, les responsables des bibliothĂšques familiales et de l’Institut Ahmed Baba sensibilisent la jeune gĂ©nĂ©ration sur l’importance des manuscrits afin de perpĂ©tuer la valeur et la sagesse exprimĂ©es par les Ă©rudits de l’époque.

(Source : France 24)

 

PARTAGER