Colloque de Ségou : Patrimoines, imaginaires et technologies au cœur de l’émancipation africaine
La deuxième journée du Colloque de Ségou, placée sous le thème central « Renaissance culturelle et souveraineté », a confirmé la centralité de la culture dans les dynamiques contemporaines d’émancipation africaine.
A travers des interventions croisées mêlant patrimoine, création artistique, narratifs et intelligence artificielle, les panélistes ont posé un diagnostic clairvoyant : la souveraineté politique reste fragile sans une souveraineté culturelle, intellectuelle et symbolique assumée.
En ouverture, la Professeure Dr Sahar Fayek Khalil d’Egypte, en visioconférence, a présenté le Grand Musée égyptien (GEM) comme un instrument stratégique de soft power. Bien au-delà de sa vocation muséale, le GEM, à ses dires, s’impose comme un espace de réappropriation du récit historique africain.
Selon elle, écrire et transmettre sa propre histoire constitue un acte politique majeur. En s’inscrivant au cœur de la vie sociale et économique égyptienne, le musée devient un symbole d’ouverture et de projection internationale, démontrant que le patrimoine peut être un moteur d’influence et de souveraineté.
Intervenant sur le sous-thème « Culture, facteur de paix et de développement endogène », Moulaye Coulibaly, directeur national du patrimoine culturel du Mali, a rappelé que le patrimoine culturel est constitutionnellement reconnu comme fondement de la nation.
M. Coulibaly a mis en évidence le rôle du patrimoine dans la cohésion sociale, le vivre-ensemble et la prévention des conflits, tout en alertant sur l’érosion progressive des valeurs culturelles traditionnelles.
Sur le plan économique, le directeur de la DNPC a souligné que la culture contribue à environ 1,13 % du PIB, avec un potentiel encore largement sous-exploité en matière d’emplois et d’industries culturelles locales.
Reconstruire les imaginaires par l’art et la littérature
La réflexion s’est approfondie avec Dr Belemgnygre Dibdoy Nelly Maria du Burkina Faso (en visioconférences), a insisté sur le rôle structurant de la littérature et de l’art dans la reconstruction des imaginaires africains.
Selon elle, ces formes d’expression constituent des espaces de régénération symbolique, capables de nourrir les consciences collectives et de redonner sens aux trajectoires africaines contemporaines.
Dans la même dynamique, François Bouda (Burkina), membre de l’Africa Narrative Collective, a dénoncé la persistance de narratifs réducteurs qui enferment l’Afrique dans des représentations de crise permanente.
Le paneliste a mis en garde contre les effets psychologiques du « récit unique », et de souligner que la souveraineté commence par la capacité à produire des récits pluriels, nuancés et endogènes, capables de refléter la complexité des réalités africaines.
Intelligence artificielle et souveraineté de la pensée
La question technologique a occupé une place centrale avec l’intervention de Kéba Daffé sur « Intelligence artificielle et souveraineté de la pensée ».
Le directeur de l’IKAM a affirmé que « la souveraineté culturelle ne peut être durable sans une souveraineté intellectuelle, notamment dans un monde dominé par l’image et les plateformes numériques ». L’intelligence artificielle, a-t-il soutenu, peut devenir un outil de création, de recherche et de diffusion des valeurs africaines, à condition d’être maîtrisée par la jeunesse.
Cette réflexion a été prolongée par Dr Banzoumana Traoré, qui a exposé les enjeux liés à l’utilisation de l’IA dans la conservation et la valorisation des manuscrits anciens de Ségou. Celui qui est spécialiste-communicant au Bureau de l’Unesco à Bamako a souligné à la fois les opportunités technologiques et les défis éthiques et institutionnels.
Au titre des solutions, dans le domaine du « Patrimoine et soft power », il s’agira pour les acteurs d’investir dans des institutions culturelles fortes (musées, centres d’archives) ; produire des contenus historiques endogènes, multilingues et accessibles ; faire du patrimoine un pilier de la diplomatie culturelle africaine.
Sur le plan de la « Culture, paix et développement », le colloque a proposé d’intégrer systématiquement la culture dans les politiques publiques et les PDSEC ; renforcer le suivi-évaluation des projets culturels, développer les industries culturelles régionales comme sources d’emplois et de cohésion sociale.
Dans le domaine de l’« Art, littérature et imaginaires », Ségou a proposé de soutenir la création artistique et littéraire africaine contemporaine, introduire les œuvres africaines dans les curricula éducatifs, utiliser la culture comme outil de reconstruction des consciences collectives.
Les participants au colloque ont également proposés des solutions aux « Narratifs et souveraineté symbolique » à « l’Intelligence artificielle et souveraineté de la pensée ».
Parmi ses recommandations, l’on pourrait retenir, la nécessité de : Déconstruire les stéréotypes par la production de récits alternatifs, encourager la recherche et le plaidoyer culturel africains, promouvoir des plateformes africaines de production et de diffusion de contenus, former la jeunesse africaine aux usages critiques et créatifs de l’IA, utiliser l’IA pour documenter, numériser et diffuser l’histoire et les cultures africaines, développer une souveraineté numérique fondée sur la maîtrise des outils technologiques.
A Ségou, la culture s’est affirmée comme un champ stratégique décisif. Patrimoine, imaginaires et technologies ne relèvent plus du symbolique seul : ils constituent désormais des leviers concrets pour bâtir une souveraineté africaine durable, pensée par et pour les Africains.
A.S.