Il faut souvent peu de choses pour changer le destin d’un homme. Macky Touré, scénariste et metteur en scène à Ségou, ne nous dira pas certainement le contraire. Cette référence dans la mise en scène a été brimée par le régime militaire à cause de son implication dans la révolte des élèves et étudiants dans les années 1980. Un engagement qu’il va payer aux prix de ses études supérieurs. Après des détours, Macky Touré a finalement trouvé sa voie : le théâtre. Ce miroir de la société qui lui permet toujours d’exprimer ses convictions.
« Sa passion du théâtre n’a d’égale que son talent de scénariste et de metteur en scène », disait de Macky Touré un confrère séduit par l’un de ses sketches sur la scolarisation des filles. Ce Ségovien bon teint est l’un des acteurs des brillantes prestations des troupes de Ségou dans les manifestations artistiques et culturelles comme la Biennale. Et pourtant, il préfère rester dans l’ombre. Il n’aime pas se faire remarquer dans une assistance préférant plutôt s’exprimer mieux avec son talent de créateur. Humilité, modestie et sobriété caractérisent ce père de famille à la quarantaine trébuchante.
Malgré sa maîtrise de la mise en scène, le destin de l’homme aurait pu être tout autre. Mais, son engagement dans les mouvements scolaires des années 1980 en ont décidé autrement. Lycéen à Ségou et militant de la première heure de l’Union des élèves et étudiants du Mali (UNEM), il est arrêté lors d’une marche, jugé et condamné à deux mois de prison avant d’être déporté dans une prison du Nord. Il se reprend après en obtenant son bac en 1982 dans la série sciences exactes.
Mais, le régime en place avait décidé de lui faire traîner son passé militant comme une croix. Il est orienté à l’Ecole nationale d’ingénieurs (ENI) contre sa volonté. Après les premières difficultés, il demande à être réorienté à l’Ecole nationale d’administration (ENA). Mais, le jeune étudiant qui n’avait plus de goût pour les matières scientifiques se heurta à un refus catégorique de l’administration scolaire. Quatre mois après le rejet définitif de sa demande de réorientation, il abandonna les bancs. Par la suite, il se spécialisa dans l’animation de la jeunesse.
Et pour gagner sa vie, Macky s’est lancé dans le machinisme agricole (labour, transport, battage…) En 1989, il est sollicité pour encadrer la troupe de la commune de Ségou dans le cadre des semaines locales et régionales. Mais, ce n’est qu’en 1991 qu’il se lance réellement dans le théâtre avec le soutien de l’ONG Alphalog spécialisée dans la recherche-action et la concertation. « Des jeunes m’avaient approché pour les encadrer », se souvient-il. C’est ainsi qu’est née la troupe Waléya (littéralement : mûrir une idée ou concrétiser une action) en juillet 1991.
Cette jeune troupe s’est surtout spécialisée dans le théâtre de sensibilisation. C’est ainsi que Macky a écrit et monté des pièces sur l’hydraulique villageoise, la protection de l’environnement par l’approche communautaire, la scolarisation des filles, l’alphabétisation des filles, l’hygiène et l’assainissement, la nutrition… Elle devient alors le partenaire privilégié des structures comme Alphalog, l’Unicef, l’Office de la Haute vallée du Niger (OHVN), la CMDT, Enda Tiers monde… dans leurs campagnes d’information, de sensibilisation et de plaidoyer pour l’éveil des consciences et le changement des comportements.
Le déclin de Waléya
Tout marchait donc comme sur des roulettes pour Waléya. « Nous avions signé beaucoup de contrats de tournées. Nous avons vite atteint notre autonomie financière et lancé un projet de location de matériel de spectacle. Nous avons donc acheté des chaises, une sono, un groupe électrogène…» rappelle le talentueux metteur en scène. Un équipement complété grâce à l’appui de certains partenaires comme l’Unicef.
Les difficultés de Waléya ont commencé en 1999 avec la faillite de la CMDT. « On aurait pu surmonter la pente si tout le monde était réellement animé de cette volonté. Mais, non seulement nous avons perdu certaines comédiennes mariées, mais nous avons aussi assisté à la formation de groupuscules qui faisaient des animations isolées. La troupe était donc concurrencée par certains de ses membres qui exigeaient le partage ou la vente de nos matériels. Ces problèmes internes ont naturellement affaibli Waléya », explique M. Touré avec beaucoup d’amertume et de déception. « J’ai tenté de recoller les morceaux en vain », précise-t-il impuissant.
Avec l’appui d’un ami, Justin Yao, il a tout fait pour éviter le déclin de la troupe qu’il avait bâtie au prix de sacrifices énormes. Avec un nouveau bureau de gestion, la Waléya a été rajeunie. Mais, le ver avait inexorablement rongé le fruit à l’intérieur. « Je me suis retrouvé avec une majorité de jeunes illettrés. J’étais donc seul à tout faire », souligne Macky. Mais à l’impossible nul n’est tenu ! Après avoir résisté à la concurrence et aux pesanteurs socioculturelles et religieuses, Walèya a été victime des démons de la division.
L’ère de Foly Percussion
Le scénariste et metteur en scène est sorti déçu de cette expérience, mais pas abattu. En effet, en 2004, il met sur scène un nouveau groupe : Foly Percussion. Une initiative qui est en même temps un engagement contre l’acculturation. « Notre ambition est de contribuer à la vulgarisation et à la promotion de nos danses traditionnelles menacées par des chorégraphies venus d’ailleurs », indique le metteur en scène devenu également chorégraphe. Et cette nouvelle expérience lui réussit bien car le groupe est très sollicité par des ONG, des associations ou des organismes comme l’Unicef dans leurs différences campagnes de sensibilisation ou de plaidoyer.
Comme on le voit, Macky est arrivé au théâtre avant tout par passion et par engagement. Pour cet autodidacte, « la mise en scène est un don comme tout art ». Au début, il a fait sien l’adage qui dit que, « c’est en forgeant qu’on devient forgeron ». Grâce à l’appui d’Alphalog, il a bénéficié de quelques formations en écriture dramatique et en mise en scène. Et à la veille de la 1re édition de la Semaine nationale des arts et de la culture (Snac, 2001), il a bénéficié d’une autre formation de metteur en scène encadrée par le célèbre Ousmane Sow. Ce qui lui a permis de contribuer largement à hisser Ségou à la seconde place de la Snac, derrière Bamako.
Pour notre metteur en scène chevronné, les raisons du déclin du théâtre sont nombreuses. Il y a d’abord le manque de soutien des décideurs. « Il est surprenant qu’une troupe comme Waléya n’ait jamais bénéficié du moindre soutien de la part des autorités maliennes. Et cela malgré notre immense contribution à l’éveil des consciences par rapport à des problèmes comme la scolarisation des filles, l’alphabétisation de la masse paysanne… L’Etat malien n’encourage pas les professionnels dans ce domaine alors que le théâtre est un formidable outil de communication, de mobilisation, d’information, de sensibilisation et de plaidoyer sur lequel les autorités peuvent s’appuyer pour marquer des points contre des maux comme le VIH/Sida, l’incivisme, la violence faite aux femmes et aux enfants etc. », s’offusque Macky.
Les pesanteurs socioculturelles et religieuses constituent également de sérieux obstacles pour les initiatives de relance du théâtre au Mali. « Dans notre société, les comédiens ne sont pas souvent vus d’un bon œil. Sans compter les interdits religieux. Beaucoup de talents sont brisés dans l’ombre parce que leurs familles ne veulent pas qu’ils fassent du théâtre. Si pendant huit ans (1991-99) Waléya a su garder les mêmes éléments, c’est parce que la troupe était très soudée. Cette unité nous a permis de braver, les moqueries, les critiques malsaines et les pesanteurs socioreligieuses », explique Macky Touré.
Dans l’unité et avec la volonté de ne jamais se laisser abattre par les difficultés, l’homme parvient toujours à ses fins. Macky ne s’est jamais avoué vaincu par l’adversité, la rivalité, la concurrence et les nombreux handicapés qui n’ont cessé de jalonner son parcours. C’est pourquoi, aujourd’hui, il jouit d’un prestige énorme et surtout du respect et de la reconnaissance des autres. Modeste et humble, cette référence en matière de mise en scène n’en demande pas plus.
Moussa Bolly