Cherté de la vie au Mali : au-delà des facteurs économiques, une défaillance de coordination ?

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  1. Débats idéologiques sur le rôle de l’Etat dans l’économie :

De tout temps, la fonction de l’Etat en économie a suscité des débats idéologiques. L’histoire de la pensée économique permet d’identifier deux catégories de courants qui exposent deux façons d’appréhender le fonctionnement de l’économie à l’aune de ce que doit faire l’Etat.

En effet, le siècle des lumières a marqué la cristallisation du système capitaliste, dont l’idéologie fondatrice est technicienne voire rationaliste. La doxa de cette école de pensée qualifiée de «classique» par l’économiste-philosophe allemand Karl Marx, est moins de contraintes où se déroulent les échanges de biens et services : c’est-à-dire la liberté de marché synonyme de la non-intervention de l’Etat dans l’économie.

À la suite de l’économiste écossais Adam Smith, non moins père fondateur de la doctrine concernée, il y aurait une main invisible en chacun des agents économiques qui lui permettrait de satisfaire une fin qui n’est nullement dans ses intentions. Ainsi, chaque agent consommateur, en ne cherchant (achetant des biens et services) que son intérêt individuel (maximisation de son utilité), satisfait l’intérêt individuel du producteur (maximisation du profit) et réciproquement. C’est dire que les intérêts individuels confrontés permettront de satisfaire l’intérêt général, sans intervention d’aucun autre agent extérieur, en l’occurrence l’Etat.

De cette hypothèse, le rôle de l’Etat est réduit à un rôle de gendarme, la protection des personnes et leur bien à travers une police forte (1), une armée forte (2) et une justice équitable dans le jugement (3). Le principe central voudrait que le fonctionnement de l’économie soit conçu du point de vue de l’offre (production, vente) et non de la demande (consommation, achat).

Cependant, les successions des différentes crises depuis deux-cents ans nous ont montré que la fonction de l’Etat, au-delà du régalien, doit être provident (interventions économiques et sociales). Le marché des biens et services, laissé aux différentes seules mains invisibles, n’est pas capable de s’autoréguler, et atteindre l’optimum social désiré.

Sans intervention étatique, des déséquilibres macro-économiques (déséquilibre entre l’offre et la demande agrégées) et des externalités négatives seront perpétuellement monnaie courante et l’optimum social, un vœu pieux loin d’être réalisé, même pas de façon approximative.

Face à une augmentation du niveau des prix, surtout des produits de première nécessité (articles de grande consommation indispensable aux besoins essentiels pour la vie. Exemple : l’huile, la farine, le sucre, le sel, etc.), au-delà des dichotomies idéologiques, la norme est d’intervenir pour maîtriser ces flambées qui sont synonymes de la baisse du pouvoir d’achat des ménages, sources des crispations sociales.

  1. Causes économiques de l’augmentation des prix sur le marché malien :

Ce premier trimestre de l’année 2021 est marqué par la hausse du prix de certains produits de consommation de base par endroits, notamment : l’huile, 13000 Fcfa à 16250 Fcfa (soit une hausse de 25pc) ; le pain, 250 Fcfa à 300 Fcfa (soit une augmentation de 20pc), le riz, 17000 Fcfa à 18000 Fcfa voire 19000 Fcfa (soit une variation entre 5 à 11pc). Cette hausse intervient dans un contexte de morosité économique internationale, qui, depuis plus d’une année, souffre des conséquences drastiques de la crise sanitaire du SRAS COV 2.

Les situations de ralentissement économique sont caractérisées par une baisse de la production agrégée (diminution de l’offre globale), et de soutien de la demande agrégée (consommation globale) à travers des politiques macro-économiques expansionnistes (hausse des dépenses publiques pour soutenir la demande effective).

Globalement, à travers le monde, c’est ce qui s’est passé. Aujourd’hui, avec la reprise des activités (ralentissement de la COVID 19 avec la découverte des vaccins), les ménages retournent au travail, gagnent du salaire en plus des politiques de soutien des Etats, ce qui augmente la consommation globale.

Une hausse de la demande pour tout niveau d’offre proportionnelle induit l’augmentation du prix du bien ou service concerné : principe de la rareté. L’exemple du blé est plus illustratif. En tant que matière première pour la farine, et cette dernière, pour le pain, en ont subi les frais. L’augmentation de la demande du blé a engendré celle de son prix. La hausse de son prix a provoqué la hausse de celui de la farine, et cette dernière, celui du pain.

  1. Cause politique : pourquoi défaillance de coordination ?

Du Prix Nobel (en 2001, pour ses travaux sur les marchés avec asymétrie d’information) de l’économiste américain Joseph Edouard Stiglitz (Principes d’économie moderne, Page 379), l’Etat intervient dans l’économie pour trois grandes raisons : (1) améliorer l’efficacité économique en corrigeant les défaillances du marché ; (2) modifier certains résultats du marché en fonction de valeurs sociales de justice ou d’équité ; et (3)  inciter ou obliger les individus à consommer certains biens, appelés biens sous tutelle, et pour restreindre ou interdire la consommation d’autres biens, appelés maux sous tutelle, conformément à d’autres valeurs sociales.

Aujourd’hui, l’économie malienne se trouve dans le premier cas : la défaillance de marché. En effet, avec l’augmentation subite des prix à l’origine, des décisions unilatérales (décisions prises par uniquement les vendeurs, sans consultation avec l’Etat, constat confirmé par le directeur de la direction générale du commerce, de la consommation et de la concurrence) qui, par causalité, implique la baisse du pouvoir d’achat et donc de la consommation, illustre ainsi la défaillance du marché, mais aussi démontre le déficit de coordination de l’Etat, pour l’éviter.

Nous pouvons, des raisons évoquées et conformément au statut d’état providence développé un peu plus haut, identifier quatre grandes sources de défaillance de marché dans l’économie : l’asymétrie d’information (non transparence de l’information), la concurrence imparfaite, les externalités [phénomène qui intervient lorsqu’un individu ou une entreprise ne supporte pas tous les coûts (externalité négative) ou ne reçoit pas tous les gains (externalité positive) rattachés à son action], et les biens publics [un bien qui se caractérise par la non-rivalité (sa consommation par un individu ne réduit pas celle d’un autre) et la non-excluabilité (il est difficile ou plus coûteux d’empêcher les agents d’en avoir accès). Bien comme, par exemple, la défense nationale].

L’asymétrie d’information est une réalité sur nos marchés de biens et services aujourd’hui dans la mesure où le prix d’un même bien, d’un vendeur à un autre, de la capitale aux différentes régions, varie, sans qu’il n’y ait de communiqué officiel pour expliquer le bien-fondé de ces hausses aux consommateurs.

De la variation disproportionnée de ces prix d’un vendeur à un autre, nous comprenons aisément qu’ils n’ont pas le même circuit d’accès aux fournisseurs, et qu’il y a une absence de définition de marge commerciale, ou du moins si elle existe, n’est pas respectée, ce qui dénote un déficit de coordination des politiques publiques, surtout sectorielles.

Le cas de l’huile est un est un exemple éloquent. En Mai 2020, l’Etat, à travers la CMDT, décide de revoir à la baisse son «prix bord champ» (prix d’achat auprès des producteurs) de 275 Fcfa à 200 FCFA, soit une chute de 72 pc, de façon unilatérale. En connaissance de ces informations et conformément au principe d’arbitrage rationnel (le prix de revient doit recouvrer les coûts de productions), les cotonculteurs se sont retournés vers d’autres cultures plus rentables. Cela a réduit la superficie emblavée, et ainsi, la production annuelle du coton.

Le coton, étant un intrant pour la fabrication de l’huile locale, si sa culture baisse, cette baisse engendre la chute de la production de d’huile, pour un niveau de demande d’huile en augmentation (avec l’approche du ramadan), et ainsi le prix de ce dernier augmente.

Nous continuons au-delà de l’augmentation du prix de l’huile, à payer le mauvais calibrage des anticipations qui ont causé la baisse du prix-producteur il y a une année. De la première place, le Mali est balloté entre 4ème et 5ème place, déclassé par le Bénin, le Burkina et la Côte d’Ivoire.

Pourtant, le coton est une source mobilisatrice de ressource publique, deuxième après l’or avec 22 pc des recettes d’exportation et 10 pc des recettes fiscales totales, mais aussi stratégique pour la croissance économique (15pc du produit intérieur brut). Sur la question spécifique du coton qui est une filière dont dépend la production de nombreux produits de consommation de base, les autorités se sont illustrées par un grand échec d’anticipation.

Par ailleurs, au nom de la coordination macro-économique, en plus des recettes et des dépenses, l’Etat et les collectivités locales impactent la vie économique d’un pays à travers des réglementations qui régissent les pratiques des échanges sur les différents marchés.

Ici, la loi n°2016-006/ du 24 février 2016 portant organisation de la concurrence est l’un de ces dispositifs de régulation du marché parce qu’elle doit garantir la liberté et la loyauté du commerce. Deux concepts essentiels pour la confiance entre consommateur et producteur. La loyauté pose un sérieux souci dans notre contexte actuel. Cela interpelle la DGCCC, structure étatique chargée de veiller à la protection des consommateurs contre toute pratique abusive.

La crise multiforme ne permet pas au Mali de s’offrir le luxe d’un déséquilibre durable sur le marché. Bien que limitées, des actions urgentes doivent rapidement être opérationnelles pour circonscrire ces effets indésirables d’augmentation des prix pour la dynamique économique. Les concertations en cours, avec les différents syndicats de vendeurs, doivent permettre à l’Etat de récupérer le fil conducteur et de remplir sa fonction de régulateur.

Au-delà, c’est l’esprit de notre dispositif d’équité et de redistribution des ressources qui est questionné. Des problématiques relatives à l’économie publique comme les raisons de l’intervention du secteur public dans l’économie, les déterminants d’un système fiscal efficace, la meilleure coordination des programmes publics sectoriels doivent s’imbriquer dans un cadre de réflexion, avec comme objectif, la définition d’un modèle économique tiré par une croissance inclusive sur le long terme.

D.Khalid, Economiste ; D. Ballan, Politologue

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