Hommage au Professeur Samir Amin : ‘’Un Baobab est tombé’’

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C’est avec une profonde tristesse que nous avons appris la disparition du Professeur Samir Amin le dimanche 12 Août 2018 à Paris à l’âge de 87 ans.

A l’initiative du Professeur Liu Hongwu, Doyen de « Institute of African Studies, Zhejiang Normal University », China, nous voudrions ici, nous associer à l’hommage rendu à l’illustre disparu à travers le monde. Mais cette tâche n’est pas du tout aisée, tant il est difficile de cerner toutes les facettes de l’Homme : Samir Amin l’Africain, Samir Amin l’Européen, l’Asiatique, le Chinois, la figure de proue de l’alter mondialisme, le défenseur acharné des peuples opprimés…

Pour mémoire Samir Amin est né le 3 septembre 1931, d’une mère française et d’un père égyptien, tous deux médecins. De 1947 à 1957 il mène avec succès des études en sciences politiques, en statistiques et en sciences économiques à Paris.

Durant ses études en France, Samir Amin adhère au Parti Communiste Français (PCF). Il intègre pendant un certain temps le cercle maoïste et publie en collaboration avec des camarades étudiants un journal intitulé « Etudiants Anticolonialistes ». Ce journal sera une sorte de voix des « sans voix » et un manifeste participant activement à la lutte anticolonialiste des peuples opprimés à travers le monde.

En 1957, Amin soutien sa thèse en sciences économiques portant sur: « Les effets structurels de l’intégration internationale des économies précapitalistes ». Cette thèse s’illustrera comme « une véritable étude théorique du mécanisme qui crée des économies dites sous-développées ».

A la fin de ses études Samir Amin retourne dans son pays natal, l’Egypte. Il y travaillera comme chercheur dans un service du gouvernement Egyptien dénommé « Institution for Economic Management ». De 1960 à 1963, Amin quitte l’Egypte pour travailler en qualité de Conseiller au Ministère du Plan du premier Gouvernement de la République du Mali. A ce poste il participe activement à la conception et à la mise en œuvre du premier plan quinquennal de développement du régime du Président Modibo Keita. Ce plan quinquennal (1960-1965) propulsera le Mali nouveau (le pays a accédé à la souveraineté internationale le 22 septembre 1960) sur la voie de l’accomplissement  véritable de son indépendance politique et économique.

En effet le premier Gouvernement malien à orientation socialiste adoptera une politique de développement économique et social pragmatique planifiée. Cette politique mettra le peuple malien au travail et posera notamment la base du développement économique, industriel et même monétaire du pays (création de la monnaie nationale).

A partir de 1964 Samir Amin ira travailler en France comme professeur à l’Université de Poitiers puis à l’Université de Paris VIII Vincennes. Il s’installera ensuite au Sénégal pendant plusieurs années où il enseignera à l’Université de Dakar. Dans ce pays, il contribue activement à la fondation de « l’Institut Africain de développement économique et de planification ». Amin participe aussi à la création de la première Organisation non gouvernementale africaine « Enda-Tiers monde ».

La vision qu’avait Samir Amin de l’économie mondiale, fera de lui un observateur lucide, un analyste averti et intransigeant de la géopolitique  et le théoricien principal de l’alter mondialisme.

Reconnu comme l’un des plus brillants économistes du monde contemporain, Amin était un grand esprit, certainement le plus grand théoricien du Marxisme et du Maoïsme du 20 ème siècle. Il était un critique véhément du ‘‘capitalisme mondialisé’’ et une figure emblématique des mouvements altermondialistes.

Toute sa vie durant, Samir Amin a œuvré en faveur de l’accomplissement de l’indépendance effective des Nations africaines par leur affranchissement total de l’impérialisme. Selon Samir Amin « les indépendances ont peut-être mis fin à la colonisation en tant que telle mais certainement pas à l’impérialisme économique ».

Sur le plan mondial Samir Amin a été et restera le maître à penser de plusieurs générations d’universitaires notamment dans les pays en développement. Adepte convaincu de la multipolarité qui doit remplacer « l’ordre mondial hégémonique actuel » Samir Amin déclare ceci : « Je veux voir la construction d’un monde multipolaire, ce qui signifie évidemment la défaite du projet hégémonique de Washington sur le contrôle militaire de la planète ». Par ailleurs, il préconise le renversement de l’ordre mondial actuel en ces termes: « Je ferais ici la première priorité de la construction d’une alliance politique et stratégique Paris-Berlin-Moscou, étendue si possible à Pékin et à Delhi … pour renforcer les forces militaires à un niveau exigé par le défi des États-Unis … Les États-Unis sont à côté de leurs capacités traditionnelles dans le domaine militaire. Le défi américain et les desseins criminels de Washington rendent un tel cours nécessaire… La création d’un front contre l’hégémonisme de l’Occident est la priorité numéro un aujourd’hui, alors que la création d’une alliance antinazie l’était hier…. Un rapprochement entre une grande partie de l’Eurasie (Europe, Russie, Chine et Inde) impliquant le reste de l’Ancien Monde est nécessaire et possible et mettrait fin une fois pour toute au projet de Washington d’étendre la doctrine Monroe à la planète entière… Nous devons aller dans cette direction … surtout avec détermination ».

L’œuvre du professeur Samir Amin, ses nombreux ouvrages et articles publiés, témoignent incontestablement de sa remarquable contribution au monde de l’économie du développement. Parmi ses immenses écrits nous retenons:

  • Trois expériences africaines de développement: le Mali, la Guinée et le Ghana (Presse universitaire de France (1965) ;
  • Le développement du capitalisme en Côte d’Ivoire (1967) ;
  • Le monde des affaires sénégalais (1969) ;
  • La lutte des classes en Afrique 1969 ;
  • L’Afrique de l’Ouest bloquée. Economie politique de la colonisation, 1880-1970 (1971) ;
  • Le Développement inégal : Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique (1973) ;
  • L’échange inégal et la loi de la valeur (1973) ;
  • Le néocolonialisme en Afrique de l’Ouest (1973) ;
  • L’impérialisme et le développement inégal (1976) ;
  • La loi de la valeur et le matérialisme historique (1977);
  • Classe et nation dans l’histoire et la crise contemporaine (1979) ;
  • L’avenir du maoïsme (édit. Minuit) 1981 ;
  • Impérialisme et sous-développement en Afrique (1988) ;
  • La faillite du développement en Afrique et dans le tiers monde (1989) ;
  • Les défis de la mondialisation (1996) ;
  • L’hégémonisme des États-Unis et l’effacement du projet européen (2000) ;
  • Le virus libéral: guerre permanente et américanisation du monde (2004) ;
  • Au-delà de l’hégémonie américaine: évaluer les perspectives d’un monde multipolaire (2006) ;
  • Le monde que nous souhaitons voir: des objectifs révolutionnaires au XXIe siècle2008, avec James Membrez (2008) ;
  • “Aide au développement” dans “Aide à l’Afrique: Rédempteur ou colonisateur? (2009).

Comme une adresse à l’attention des pays en développement, notamment africain, Samir Amin dira qu’ « il n’y a jamais eu un développement  fondé sur le capital étranger ».

Au monde qui s’interroge sur les raisons profondes qui expliquent le succès économique fulgurant de la Chine et le « désastre » que vivent présentement la République du Mali et l’Egypte, Samir Amin relève qu’une des raisons fondamentales est « la présence d’un projet national souverain en Chine et son absence au Mali et en Egypte ».

A la question de savoir « qu’est ce qui réunit sur le plan économique des pays aussi différents que la République Populaire de Chine et le Mali ? » le Professeur Samir Amin dira : « C’est le fait qu’ils sont confrontés aux mêmes défis : la domination du capitalisme des monopoles et impérialistes des pays du Nord (Europe, Etats Unis). Seulement tandis que le peuple et l’Etat chinois relèvent le défi avec succès, le Mali et l’Egypte n’y arrivent pas et par conséquent sont en proie à des désastres sociaux et politiques ». Il ajoutera : « contrairement au discours dominant, le succès chinois ne résulte pas d’une bonne insertion dans la mondialisation. L’Egypte et le Mali ont intégré la mondialisation de façon inconditionnelle. C’est là l’origine du désastre. Quand à la Chine, elle s’est insérée dans ce processus d’une manière conditionnelle. C’est là  la clé de son succès ». En d’autres termes la Chine a conditionné son entrée dans la mondialisation par la mise en place d’un projet national souverain, contraignant les occidentaux à s’adapter à ses besoins de développement, alors que l’Egypte et le Mali n’ont pas de projets nationaux».

La disparition du professeur Samir Amin a provoqué un grand émoi à travers le monde. Le Président de la République du Sénégal, Macky Sall écrira : « Samir Amin avait consacré toute sa vie au combat pour la dignité de l’Afrique, à la cause des peuples et aux plus démunis ».

Nous pensons comme Samir Amin que « l’Afrique ne doit rien à l’Occident…C’est l’Occident qui  doit tout à l’Afrique. La dette est une des chaines par lesquelles on impose à nos pays

Bamako le 15 Août 2018

Yoro DIALLO

Senior Researcher/Lecturer

Institute of African Studies,

Zhejiang Normal University

E-mail: [email protected]

Téléphone: (0086)15888991173

 

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