Le Sahel face à un choc exogène : Ormuz, talon d’Achille de la sécurité alimentaire
Il est vrai que le conflit actuel au Moyen-Orient met à nu la dépendance stratégique du monde à une route maritime de 33 km à son point le plus étroit, par laquelle transite environ 20 % de la consommation mondiale de pétrole. L’impact se fait déjà sentir dans le panier de la ménagère, à la suite de la hausse des prix à la pompe observée dans la plupart des pays après seulement un mois de fermeture.
Le bouleversement des équilibres socio-économiques des pays du Sahel résulterait-il d’une crise exogène qui n’est pas la leur ?
Les Etats se concertent, des sources alternatives d’approvisionnement se dessinent, mais l’avenir demeure incertain. Le champ de bataille n’est plus seulement militaire, il est désormais stratégique.
Les déséquilibres s’accentuent : certains navires sont autorisés à franchir ce point de passage névralgique, tandis que d’autres en sont exclus ; ils se traduisent également par une flambée des coûts de fret, une réduction de la flotte disponible ainsi qu’une dégradation des capacités de raffinage.
Dans cette reconfiguration géostratégique du détroit d’Ormuz, le signal est particulièrement alarmant pour les pays du Sahel. Il convient de souligner que la filière coton n’est plus seulement dépendante de la pluviométrie, mais également de la géopolitique des détroits.
Une fermeture d’Ormuz ne se limite pas à perturber l’approvisionnement en pétrole : elle compromet également l’accès aux intrants azotés au Sahel et renchérit significativement le coût des importations de denrées alimentaires.
La question est de savoir comment ces Etats pourront absorber ce choc inédit, dans un contexte déjà marqué par de fortes contraintes sécuritaires. Quelles alternatives s’offrent à eux et dans quel timing ?
Sécurité alimentaire et inflation
La fermeture du détroit d’Ormuz ne doit pas être perçue comme une simple perturbation commerciale, mais comme un choc sur des dépendances critiques touchant directement la sécurité alimentaire du Burkina Faso, du Mali et du Niger.
Pour ces pays, importateurs nets de denrées alimentaires et insuffisamment pourvus en stocks de sécurité, cette dynamique entraine une dégradation rapide de leur pouvoir d’achat sur les marchés internationaux : les prix des céréales importées, notamment du riz, subissent une pression haussière estimée entre + 30 % et + 70 %, tandis que l’inflation alimentaire intérieure peut atteindre + 15 % à + 30 %. Le risque n’est donc pas seulement inflationniste ; il révèle une vulnérabilité structurelle liée à la dépendance extérieure aux intrants, aux routes maritimes et aux disponibilités mondiales.
Dans ce contexte de pénurie physique, le marché ne répond plus à la loi de l’offre et de la demande. Le risque de rupture n’est plus uniquement lié au prix, mais s’inscrit dans une logique de souveraineté des pays exportateurs et raffineurs, qui privilégient la sécurisation de leurs approvisionnements nationaux.
Crise des intrants et souveraineté agricole
Au Mali à travers la CMDT et au Burkina Faso par la Sofitex, la filière coton repose sur une base sociale massive, faisant vivre environ 4 millions de personnes dans 8 régions administratives au Mali et près de 3,5 millions de personnes dans 10 régions administratives au Burkina Faso, principalement au sein de petites exploitations familiales.
En termes de poids macroéconomique, "l'or blanc" demeure une source vitale de devises : au Burkina Faso, le coton représente historiquement entre 10 % et 15 % des recettes d'exportation totales, tandis qu'au Mali, il oscille autour de 13 % si l’on en croit les derniers rapports de la Banque centrale sur le commerce extérieur de l’Uémoa.
Cette filière structure l'aménagement du territoire, car elle finance indirectement l'entretien de milliers de kilomètres de pistes rurales ainsi que l'accès aux intrants pour les cultures céréalières de rotation, contribuant ainsi à la sécurité alimentaire de régions entières.
Selon les notes de conjoncture économique de la Bcéao et les différents rapports annuels de la CMDT (Mali) et la Sofitex (Burkina), cette filière affiche un taux de dépendance aux importations d'engrais minéraux indispensable à sa culture proche de 100 %.
Contrairement à d'autres secteurs où une production locale (même embryonnaire) existe, la filière cotonnière sahélienne est une "économie d'importation totale" pour ses intrants critiques. Bien que des unités de mélange (blending) existent localement, celles-ci ne font que mélanger des matières premières (urée, phosphate, potasse) intégralement importées.
Cependant, cette dépendance expose les pays du Sahel à une vulnérabilité systémique face aux chocs exogènes. La crise russo-ukrainienne, qui a provoqué une envolée du prix des engrais, dont le coût à la tonne a parfois bondi de plus de 60 % en deux ans, pèse déjà lourdement sur les budgets de subventions étatiques.
Selon Rystad Energy (mars 2026), 21 % de l'urée mondiale et 15 % de l'ammoniac transitent par le détroit d’Ormuz, ce qui fragilise la bonne tenue de la campagne agricole 2025/2026 et assombrit les perspectives pour celle de 2026-2027 dans le Sahel
Pour atteindre les objectifs de la campagne 2025-2026 en fibre de coton (550 000 tonnes pour le Burkina Faso et environ 700 000 tonnes pour le Mali), les besoins sont estimés à près de 500 000 tonnes cumulées d’engrais. En raison des tensions sur le détroit d’Ormuz et de la hausse des coûts logistiques, le taux de couverture des besoins au premier trimestre 2026 oscille entre 75 % et 85 %. Le déficit, estimé entre 15 % à 20 % des besoins, correspond à des volumes non couverts ou livrés avec un retard critique, ce qui affecte directement le rendement à l’hectare.
Impact budgétaire et risque systémique
L'effet combiné de ces crises crée une impasse financière pour les Etats et les sociétés cotonnières (CMDT et Sofitex) :
- L'érosion des subventions : Selon l'International Fertilizer Association (IFA), si le prix de la tonne d'engrais complexe (NPK), déjà passé de 350 € à plus de 600 € après 2022, venait à franchir la barre des 850 € à cause d'une crise à Ormuz, l'effort de subvention étatique deviendrait insoutenable. Au Mali, cela pourrait représenter un besoin de financement supplémentaire de plus de 40 milliards de F CFA par campagne, au détriment d'autres budgets régaliens (sécurité, éducation).
- Le désengagement des producteurs : Face au risque de non-disponibilité ou de coût prohibitif, une partie des cotonculteurs pourrait se détourner massivement de "l'or blanc" au profit de cultures vivrières moins exigeantes en intrant. Ce repli entraînerait une chute des recettes d'exportation de l'ordre de 20 % à 30 %, affaiblissant directement la capacité de ces pays à rembourser leur dette extérieure et à stabiliser leurs réserves de change.
Dans ce contexte de tensions géopolitiques et de volatilité des cours mondiaux, toute rupture dans la chaîne d'approvisionnement menace non seulement l'équilibre budgétaire de ces pays, mais aussi la paix sociale dans les zones de production.
Recommandations
Au 1er avril 2026, face à la paralysie partielle du détroit d'Ormuz et à l'instabilité des cours, trois leviers stratégiques méritent une attention particulière :
1. Coopération Sud-Sud
Le Mali et le Burkina ne doivent plus se contenter de chercher à "acheter de l'engrais", mais doivent plutôt s’attacher à construire des partenariats industriels avec d’autres pays africains, notamment le Maroc et le Nigeria (via le corridor routier) pour sortir du diktat des détroits pétroliers.
L’expertise marocaine à travers le concept de "Fertilisation de précision" pourrait réduire la dépendance quantitative, en déployant au Burkina Faso et au Mali la cartographie numérique des sols (principes des 4R) afin d'optimiser chaque kilogramme importé et de réduire le gaspillage de 15 à 20 %.
2. Souveraineté de marché : monopolisation et centralisation
Les Etats reprennent le contrôle direct des flux pour éviter la spéculation privée à l’instar du modèle Sobimap (Société burkinabè des intrants et matériels agropastoraux). Cette centralisation vise à massifier les commandes pour obtenir de meilleurs prix et garantir la traçabilité face à la fraude. Enfin, les États doivent prévoir des subventions supplémentaires lors des prochains collectifs budgétaires.
3. Révolution organique et mix de substitution
Face à l'envolée du prix de l'urée (l'azote synthétique), les deux pays accélèrent la transition vers le "bio-sourcé" :
- Coton Biologique : Déjà en cours d’expérimentation au Burkina accompagné de mesures incitatives fortes pour se passer des engrais chimiques avec des prix d’achat au producteur à 375 F CFA/kg contre 325 F CFA/kg pour le conventionnel.
- Compostage à grande échelle : Les sociétés cotonnières (CMDT/Sofitex) imposent désormais des quotas de fumure organique (compost, engrais verts) pour compléter le NPK minéral. L'objectif est de réduire la part d'engrais importés dans le rendement final de 10 % d'ici 2027.
Conclusion
Il est crucial de souligner que le coton constitue un véritable baromètre de la paix sociale en milieu rural. S’il ne représente "que" moins de 15 % des exportations, son impact social et politique est nettement bien supérieur, dans la mesure où il concerne une large part de la population et exerce un effet d’entraînement sur de nombreux autres secteurs. Une crise du coton au Burkina Faso ou au Mali constitue ainsi un indicateur de risque d’instabilité bien plus pertinent qu’une baisse de la production aurifère.
Selon les Statistiques de l'IFDC (International Fertilizer Development Center), le détroit d’Ormuz n’est plus seulement un enjeu pétrolier, mais s’impose comme un véritable "poumon" de la sécurité alimentaire africaine via les intrants. Pour le Mali et le Burkina Faso, le risque n'est pas seulement le prix, mais le timing.
Un blocage d’Ormuz en avril-mai 2026, période critique, signifie que les engrais n’arriveront pas dans les champs en juin, au moment des semis du coton. C'est une perte sèche de PIB qui ne peut être rattrapée, quelle que soit l'évolution ultérieure des cours.
Samba Ben Moussa Diakité
Expert financier, analyste en intelligence économique, stratégie internationale et géopolitique