Tribune : L’islam, une civilisation du droit et de la dignité

Si la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 marque une étape juridique essentielle de l’histoire contemporaine, l’idée de droits humains précède largement l’ère moderne.

8 Octobre 2025 - 01:42
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Tribune : L’islam, une civilisation du droit et de la dignité

Dès le VIe siècle avant notre ère, Cyrus le Grand proclamait la liberté de culte et l’égalité des peuples conquis, initiant un principe d’universalité morale qui irrigue plusieurs grandes civilisations.

L’islam s’inscrit pleinement dans cet héritage. Dès ses origines, cette civilisation religieuse, juridique et politique a développé une conception exigeante de la justice, de la dignité humaine, de l’égalité fondamentale entre les êtres humains, et de la protection des droits — bien avant que ces principes ne soient formalisés dans le langage moderne du droit international.

L’islam, une civilisation de droit et de justice

Contrairement aux accusations récurrentes qui tendent à caricaturer l’islam comme une religion incompatible avec les droits humains, l’histoire et les textes fondateurs de cette civilisation démontrent l’inverse. L’islam a produit, dès le VIIe siècle, une pensée juridique, éthique et politique qui place la justice (al-‘adl), la dignité (karāma) et la préservation des droits fondamentaux (ḥuqūq) au cœur de sa vision du monde.

Le Coran et la centralité de la dignité humaine

Le Coran proclame avec force : « Nous avons certes honoré les fils d’Adam » (Sourate 17, verset 70), érigeant la dignité humaine en principe universel. Ce verset est souvent cité par les penseurs musulmans pour fonder une vision inclusive de l’humanité, indépendamment de la foi, de l’origine ou du statut social. D’autres passages appellent à la justice sans distinction : « Ô vous qui croyez ! Soyez fermes dans l'équité, témoins pour Dieu, même contre vous-mêmes, vos parents ou vos proches » (Sourate 4, verset 135). Ce commandement dépasse les obligations communautaires pour affirmer une éthique de la justice comme valeur transcendantale.

Le Prophète Muhammad : fondateur d’un ordre éthique et juridique

La vie du Prophète Muhammad (PSLF) témoigne d’un engagement profond pour les droits des plus vulnérables : les orphelins, les esclaves, les femmes, les pauvres. La Constitution de Médine (622), considérée par de nombreux historiens comme la première charte politique islamique, garantit les droits des diverses communautés religieuses (musulmans, juifs, polythéistes) à coexister dans une même société. Elle affirme notamment que « les juifs sont une communauté avec les croyants […] ils ont leurs droits et leurs devoirs ».

Il ne s’agit pas là de tolérance condescendante, mais bien d’un cadre juridique structurant une société plurielle, fondée sur des principes contractuels et éthiques.

Une tradition juridique structurée autour des droits

Le développement du droit musulman (fiqh) à travers les écoles de jurisprudence (madhāhib) démontre la richesse d’une civilisation qui a produit, analysé et débattu des normes au service de la justice. Dès le IXe siècle, les juristes définissent les cinq objectifs supérieurs de la Loi (maqāṣid al-sharī‘a) : la protection de la religion, de la vie, de l’intellect, de la descendance et des biens — des finalités qui résonnent clairement avec les catégories modernes des droits fondamentaux.

Cette architecture du droit islamique montre que l’islam n’est pas une simple spiritualité individuelle, mais une civilisation du droit structuré, où la norme vise à encadrer le pouvoir, garantir l’équité, et préserver les droits des personnes.

En affirmant l'attachement de l’islam à la justice et aux droits humains, il ne s'agit pas d’un exercice apologétique, mais d’un rappel historique essentiel face aux lectures réductrices et aux préjugés idéologiques. Si des dérives ou des lectures extrémistes ont pu instrumentaliser le texte au service d’un autoritarisme religieux, elles ne sauraient effacer le legs civilisationnel immense d’un islam juridique, éthique et humaniste.

Un héritage dénigré, une fidélité à réaffirmer

Alors même que l’histoire témoigne d’un Islam profondément ancré dans la quête de justice, dans l’organisation du droit et dans la promotion de la dignité humaine, cette tradition est aujourd’hui l’objet d’un dénigrement systématique, souvent alimenté par l’ignorance, la peur ou des arrière-pensées idéologiques. Trop souvent, dans l’espace médiatique et politique occidental, l’islam n’est plus interrogé comme religion, pensée ou civilisation, mais simplement incriminé comme menace.

On ne débat plus : on accuse. On n’analyse plus : on stigmatise. Ainsi, des valeurs universelles comme les droits humains, que l’islam a portés à travers l’histoire sous des formes multiples - droit à la vie, à la justice équitable, à la propriété, à la liberté de conscience ou encore à la protection des minorités - sont aujourd’hui présentées comme étrangères à cette tradition. Comme si l’islam, en tant que tel, était intrinsèquement incompatible avec la modernité, l’égalité ou la liberté.

Or, il s’agit là d’un renversement dangereux : ce ne sont pas les droits humains qui sont menacés par l’islam, mais bien l’islam qui est menacé dans son droit d’exister dignement, sans caricature, sans suspicion permanente, sans présomption de culpabilité.

Par ailleurs, il est crucial de rappeler que, dans le monde, la majorité des victimes du terrorisme islamiste sont elles-mêmes des musulmans. Cette réalité, trop souvent occultée, montre que ces violences ne sont pas un combat entre l’“Occident” et l’islam, mais une lutte interne, douloureuse, au sein même des sociétés musulmanes, qui aspirent à la paix, à la sécurité et au respect des droits fondamentaux. Selon une analyse de la Fondation pour l'innovation politique (Fondapol), entre 1979 et 2019, 91,2 % des victimes des attaques terroristes islamistes étaient des musulmans.

La montée de discours hostiles, allant de l’invocation des conquêtes arabes à l’instrumentalisation religieuse des groupes terroristes, pour stigmatiser des populations entières, participe d’une guerre culturelle visant à déposséder les musulmans de toute voix propre dans le champ des valeurs universelles. Pourtant, revendiquer les droits humains n’est pas un mimétisme occidental, c’est un devoir spirituel, moral et civilisationnel pour les musulmans, en continuité avec une tradition millénaire.

Il ne s’agit donc pas de se justifier selon des critères imposés, mais de rappeler la cohérence interne d’une éthique islamique du droit. Une éthique qui, sans renier les spécificités historiques ou les débats d’interprétation, reste traversée par un impératif constant : faire triompher la justice (al-‘adl), élever la dignité (karāma), protéger l’humain (ḥifẓ an-nafs), garantir la liberté de conscience (lā ikrāha fī d-dīn), et placer la loi au service de la paix (as-salām).

 

Par Dr. Mahamadou Konaté

Centre Kurukanfuga-BGCP & BEC-DK