Les charmes du diable (23) : Tambours libérateurs

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    Les danseurs étaient la kora dont la corde vibrait au moindre contact et qui avait des résonances infinies. La griotte n’y était pas insensible. Et ses louanges à leur gloire, aux trophées arrachées lors des festivals, sonnaient comme des Maggie-poulets qui donnaient une saveur particulière à la sauce. Une sorte de frénésie exaltée faisait gémir le sol sous leurs pieds, prouvant ainsi qu’ils étaient plus hommes que tous les autres.

    Le rugissement des tambours déchiraient le silence de l’après-midi. Sous une chaleur moite, les pieds frappaient énergiquement le sol. Trois hommes au physique d’athlète esquissaient des pas de danse. Leur torse nu était couvert de sueur, autour de leurs pieds des clochettes tintaient aux moindres mouvements au dessus des amulettes nombreuses tapissées de cauris, de même que les culottes amples en cotonnade blanche. L’extrémité de chaque main portait une queue d’animal sauvage rougie par le temps ou les crachats de cola mâchée, voire le sang sacrificiel. D’ailleurs, l’imagerie populaire prêtait à ces queues des vertus thérapeutiques doublées du pouvoir de détruire des rivaux ou des ennemis. Trois hommes aux membres et muscles considérablement développés, avec un relief du thorax bien marqué, avançaient au milieu d’une foule grossissante. Leurs poignets se trouvaient sous le plan du pubis, le visage rectangulaire d’un offrait un léger contraste avec celui carré des deux autres, les mentons assez harmonieux, les sourcils bas et rectilignes.

     

    Miracle d’une présence

     

    Tout curieux tombait subitement sous leur charme. Ils étaient la kora dont la corde vibrait au moindre contact et  qui avait des résonances infinies. La griotte n’y était pas insensible. Et ses louanges à leur gloire, aux trophées arrachées lors des festivals, sonnaient comme des Maggie-poulets qui donnaient une saveur particulière à la sauce. Une sorte de frénésie exaltée faisait gémir le sol sous leurs pieds, prouvant ainsi qu’ils étaient plus hommes que tous les autres hommes. Des hordes d’admirateurs et d’admiratrices venaient tantôt soulever leurs bras tantôt nouer un foulard autour de leur cou ou de la taille. Des télescopages étaient fréquents entre ce premier groupe et le second qui venait à l’abordage avec des sachets d’eau glacée.

    Ces flatteuses récompenses de popularité étaient acceptées dans leur entièreté. Ces danseurs appartenaient à une race d’artistes exceptionnels qui étaient capables de transformer en succès, dès qu’ils apparaissaient sur la scène, un banal événement par le miracle de leur présence. Que ces talents exceptionnels aient été mis au service d’une intercession en faveur de la libération du cuisinier en chef de la garnison militaire ne déclenchaient aucune mesquinerie. Quoiqu’il fût auteur de la vente illégale du pick-up dédié au transport de la viande, une telle mobilisation était perçue comme étant dans l’ordre normal des choses, signifiait une solidarité agissante aux épouses peinées, aux enfants troublés. Qu’une amoureuse fût à la manœuvre ne rencontrait aucune protestation.

     

    Imams en première ligne

     

    D’ailleurs, son éclatante beauté lui suffisait de conquérir les cœurs. La beauté pouvait tout se permettre dans ce pays. Son triomphe était aussi grand parce qu’elle avait réussi à entraîner les trieuses de riz, les cuisinières qui avaient évolué sous la direction de son amant, le sergent-chef Abdou. Une prouesse, disait-on, ces femmes dures à la tâche ne désertaient pour rien au monde la cuisine de la garnison, qu’il pleuvait, qu’il neigeait ou qu’il ventait. Pourquoi vouer aux gémonies une jeune femme d’une vingtaine d’années qui trouvait tous les accents, usait de tous les stratagèmes pour tirer son amoureux, qui avait presque l’âge de son père, des quatre murs de prison ? Matou mettait tant de flamme dans ses propos que les imams du camp et des quartiers avoisinants outre les chefs de quartier s’étaient joints au mouvement et étaient en première ligne. Se rappelant des meilleurs moments de son existence passés avec Abdou, elle, qui n’était que calcul, avait petit à petit commencé à l’aimer. Depuis, la médisance cessait de déborder la coupe.

     

    Griotte en or

     

    « Sa libération serait à la fois magnifique et beaucoup pour vous deux ! Vous feriez quelques envieux de plus ! », souhaitait la griotte aux bijoux en or vêtu d’un bazin riche bleu, aux poignets de mains portant des bracelets tout aussi en or et qui s’empressait d’ajouter : « la beauté est une chance dont le complément doit être la fondation d’un foyer. Belle et généreuse, ce serait trop injuste que le sergent-chef Abdou contrarie la volonté divine ».  Les jubilations de la foule paraissaient parapher ce vœu. Un tonnerre d’applaudissements accompagnait ces paroles ampoulées. Les trois épouses qui ignoraient tout de la nature des liens entre Matou et leur mari donnaient l’impression de dominer la situation. Elles ne faisaient pas pâle figure. Au contraire, elles applaudissaient. Etait-ce par contagion ou par résignation ? Les épouses étaient moins belles que Matou, mais deux au moins étaient belles d’une beauté intérieure que la jeune Matou n’avait pas. Matou n’était que pure calcul. Tout ce qu’elle entendait ou voyait était automatiquement transformé sous forme de gain personnel. Une laideur d’âme que cachaient un charme ravageur et une intelligence enviable. Avec un peu de chance, elle réussirait son second examen de la semaine, le premier était d’une facilité déconcertante en décrochant la maitrise, le second qui se résumait à la relaxe pure et simple de «l’amour de sa vie » et qui l’attendait, n’était pas une mince affaire. Elle voulait connaître tout ce bonheur.

     

    S’encanailler

     

    Les sons des tambours libérateurs étaient tout en couleurs et avaient aussi le goût du bonheur. Le bonheur d’accueillir le tam-tam et le mythique balafon qui achevait de décider les indolents de venir s’encanailler. Et, ils avaient raison. Depuis plusieurs mois d’affilé, les instruments traditionnels de musique étaient en vacances, rangés dans l’arrière cour et couverts de bâche. La misère rampante avait eu raison des gens rares que Dieu avait bénis en ressources financières. Les affaires ne marchaient plus. Dans un tel contexte comment inviter quand on n’avait pas les moyens de les recevoir ? Aussi, les bons prétextes pour faire la fête n’existaient plus. Les prétendants à la main des jeunes femmes ne se bousculaient pas beaucoup au portillon. Quelques rares téméraires se rétractaient à l’approche de la date fatidique du mariage et repoussaient l’événement. D’aucuns devenaient méconnaissable tellement qu’ils fondaient comme beurre au soleil parce que leurs maigres finances ne pouvaient remplir les promesses attendues, en dépit des assurances données par la belle famille de boucher les trous béants. A telle enseigne que dans les familles on accréditait la thèse que les hommes devenaient des denrées rares, des rivières de diamants que les femmes affectionnaient toutes de porter au cou sans peut-être jamais concrétiser ce rêve.

    Au même moment, les bébés hors mariage naissaient. Les filles déjà à l’âge de 16 ans prouvaient leur capacité. Là, les familles de la jeune fille éprouvaient une certaine gêne à accueillir le nouveau né avec joie, pour éviter des vocations et un déluge de désapprobations des mosquées et églises encore très puissantes.

    Le mini « carnaval » remédiait à cet état de chose. La garnison militaire piaffait d’impatience de se trémousser, voilà qu’elle était bien servie. Dans ce genre d’attroupement, l’élément féminin était le plus dominant. Les robes délavées côtoyaient les pagnes colorés, les sandales tenaient tête aux sandales, poitrines pleines et plates rivalisaient. Les fragiles barrières de la vie quotidienne étaient toutes rompues pendant quelques instants. Ni pauvres, ni trop riches, ni épouses de trouffions ou galonnés, aucun distinguo, toutes partageaient ces instants de gaité.

    A suivre

    Georges François Traoré  

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