EPILOGUE : La terre au marché

L’idée que tout le monde ne peut pas être propriétaire terrien nous vient d’Europe et elle fait partie de notre héritage colonial...

28 Juillet 2006 - 14:31
28 Juillet 2006 - 14:31
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L’idée que tout le monde ne peut pas être propriétaire terrien nous vient d’Europe et elle fait partie de notre héritage colonial. Elle tranche avec la vieille philosophie traditionnelle Mandingue autour de laquelle la terre n’appartient à personne et ne doit pas être vendue pour en tirer profit.

On n’a pas attendu l’arrivée des religions monothéistes chez nous pour penser que poussière on est et que comme tel on retournera à la terre. Cette pensée domina tellement les rapports de nos ancêtres avec la terre que dans certaines zones, il était admis qu’en vendant la terre on se vendait soi-même, autrement dit la vente de la terre était assimilée à celle de soi. Le culte de la terre était tel qu’il était interdit de verser de l’eau chaude par terre pour ne pas l’ébouillanter et faire souffrir en même temps les mânes des ancêtres censés s’y trouver.

Profitant de la mainmise coloniale en début du 20e siècle, les Européens - ici les Français - arrivèrent dans nos sociétés avec une nouvelle vision sur les problèmes fonciers, ce qui amena des modifications profondes dans notre façon de gérer le foncier. Il faut dire qu’en Europe et de façon générale en Occident, les terres appartiennent à une poignée de privilégiés qui les font travailler par des particuliers appelés, selon le statut, fermiers ou métayers qui, évidemment, n’ont aucun droit de propriété et se contentent de les exploiter pour le profit des propriétaires. De la sorte, les riches se sont appropriés de grandes étendues de terres au détriment des paysans dont beaucoup ne possèdent rien ; pareille situation injuste n’exista pas chez nous-mêmes aux temps du « bamanan fanga » quand la force physique réglait la plupart des problèmes sociaux, politiques et économiques.

C’est sous la colonisation que la terre devient une marchandise précieuse pouvant être vendue à prix d’or au même titre que n’importe quel article. Les administrateurs civils commencèrent par négocier des parcelles avec les chefs traditionnels pour l’implantation de leurs bureaux et de leurs maisons d’habitation. Beaucoup de ces espaces furent cédés à des prix dérisoires quand ils ne le furent pas contre des cadeaux.

Bien avant eux des missionnaires avaient procédé à quelques extorsions pour construire des églises et des logements dans la zone de Kita et à Bamako. L’écrivain camerounais, Mongo Beti s’est fait l’écho de ces usurpations foncières par l’église catholique dans deux de ses romans, « le Pauvre Christ de Bomba » et « le Vieux nègre et la médaille ».

L’urbanisation croissante des grandes villes accéléra le mouvement de vente des terres autour de celles-ci. Le déménagement dans les centres urbains d’une masse importante de ruraux posa en termes crus le problème du logement. Pour y faire face, les autorités municipales et les chefs coutumiers n’eurent d’autre alternative que de vendre des terres issues du morcellement des concessions rurales, des vergers et des champs appartenant à des citadins rattrapés par des problèmes économiques.

Sous la Première République, cette vente se fit discrètement entre acheteurs et chefs traditionnels. Durant cette période, les mairies vendirent peu, n’ayant d’ailleurs pas beaucoup d’espaces à proposer à la vente. La création du district de Bamako en 1972 fit redémarrer les ventes avec l’apparition des quartiers spontanés installés sur des terres vendues hors normes. Depuis cette date, toutes les terres de Bamako et environs sont au marché, prêtes pour la vente et le mouvement n’est pas prêt de s’arrêter.

On notera que certains gouverneurs du district de Bamako se rendirent célèbres dans ces opérations en même temps qu’elles leur permirent de s’enrichir énormément en inventant des procédures d’acquisition multiformes où les schémas variaient d’un client à un autre.

Les maires des autres communes en firent autant et la terre devint la seule et unique marchandise qu’une mairie digne de ce nom pouvait montrer à ses électeurs. A tel point que beaucoup de mairies ne peuvent plus marcher sans les recettes tirées de la vente des terres communales.

Lors de la mise en place des bureaux municipaux, le poste de conseiller chargé des fonciers est particulièrement convoité parce que c’est par ce bout qu’on tient réellement la mairie. Moyennant des titres tantôt vrais tantôt fictifs, les élus vendent à leurs électeurs même le sommet des collines, même le lit des marigots et des cours d’eau. Dans cette frénésie, un même terrain peut être vendu 2 à 3 fois à des acheteurs différents, d’où des conflits et des procès à ne plus en sortir.

Les mairies sont quotidiennement prises d’assaut par des intermédiaires travaillant la main dans la main avec les élus municipaux spécialisés dans l’établissement des lettres d’attribution et des titres fonciers, que ceux-ci soient des authentiques ou des apocryphes.

Même, quand dans les années 1986-87, il n’y eut plus de lots à vendre, certaines mairies continuèrent à vendre des terres qui n’existaient plus vraiment. On en a vu qui ont délivré des lettres d’attribution et des titres fonciers à des particuliers très riches et lorsque ces puissants ont voulu commencer les travaux, il leur fut notifié que cet espace appartenait déjà à quelqu’un d’autre. Des litiges de ce genre furent nombreux ces dernières années et les recours à la justice fut parfois nécessaire pour départager les protagonistes.

Facoh Donki Diarra