Pourquoi les djihadistes s'appellent tous Ansar al-charia
De Sanaa à Benghazi, du Caire à Casablanca, les groupes djihadistes adoptent depuis plusieurs mois la même appellation. Coïncidence?
Une nouvelle tendance émerge dans le monde dudjihadisme.
Au lieu d’adopter un nom original, les groupuscules optent de plus en plus pour «ansar», «défenseurs» en arabe.
Et ils se font souvent appeler «Ansar al-charia» (défenseurs de la loi islamique); cette dénomination exprime leur volonté d’établir des Etats islamiques.
Ces groupuscules partagent certes le même nom et la même idéologie, mais ils ne disposent pas d’une structure unifiée de commandement, et n’ont même pas de chef commun —contrairement au commandement central d’al-Qaida (ou ce qu’il en reste)— qui serait basé au Pakistan.
Ils se battent dans des régions différentes, et utilisent des méthodes différentes —mais pour la même cause. C'est là, une approche mieux adaptée aux incertitudes nées des soulèvements arabes.
Ansar al-charia, un nom à la mode
L’appellation Ansar al-charia s’est invitée dans l’actualité au lendemain de la récente attaque du consulat américain de Benghazi (Libye): l’organisation locale Katibat Ansar al-charia (bataillon des défenseurs de la charia, Ndlr) a été accusée de l’avoir fomentée (ce qu’elle nie). De nombreux journalistes semblent avoir confondu l’Ansar al-Charia de Benghazi avec une autre organisation libyenne du même nom, basée à Derna. En réalité, c’est au Yémen que l’appellation a gagné en popularité -—et ce depuis la fondation, en avril 2011, du groupe-écran Ansar al-charia par al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA), branche locale —puissante et ambitieuse— de l’organisation terroriste. Le nom est peut-être né des réflexions d’Oussama Ben Laden, qui envisageait de donner une nouvelle image à al-Qaida. Dans les documents prélevés au sein de la base de l’ex-chef d’al-Qaida, Ansar Al-charia ne figure par dans la liste des exemples de noms potentiels. Plus récemment, l’un des idéologues djihadistes les plus influents, Shaykh Abou al-Mundhir al-Shinqiti, a donné son aval à cette nouvelle vague de groupuscules Ansar al-charia. Shinquiti, qui est d’origine mauritanienne, a publié un article à la mi-juin:«Nous sommes Ansar al-charia.»Il appelle les musulmans à établir leurs propres «dawa» (prédications, Ndlr) Ansar al-charia dans leurs pays respectifs, avant de s’unir pour former un conglomérat. Précisons néanmoins que la plupart des groupes Ansar al-charia se sont formés avant cette intervention. Les plus importants d’entre eux sont basés au Yemen, en Tunisie et en Libye; de nouvelles versions, d’importance plus modeste, ont aussi vu le jour en Egypte et au Maroc.
Le djihad multipolaire
L’essor de ces organisations témoigne d'un déclin du djihad international unipolaire d’al-Qaida —qui a dominé la dernière décennie— et d'un retour à une djihadosphère multipolaire semblable à celle des années 1990. A une différence près —et elle est de taille: l’idéologie qui anime les groupes djihadistes d’aujourd’hui est plus homogène. Dans les années 1990, l’approche et l’action des djihadistes se cantonnaient à leur sphère locale; aujourd’hui, nombre de terroristes développent un discours international tout en agissant à l’échelle locale. Par ailleurs, ces groupes plus récents sont plus disposés à fournir des services et des structures de gouvernance aux peuples musulmans. Il est crucial d’établir une distinction entre ces différents groupes, afin de mieux comprendre le nouveau paysage du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord: mieux comprendre aussi la trajectoiredes nouvelles organisations salafistes et djihadistes (qui n’ont pas toutes adopté les stratégies et les tactiques d’al-Qaïda). Il n’existe certes aucun lien (formel ou opérationnel) connu entre ces organisations disparates, mais il est possible qu’elles tentent de se rapprocher à l’avenir (affinité idéologique, objectifs similaires). Il est toutefois trop tôt pour voir en elles une entité unique. Voici un guide des organisations ayant adopté ce nom.Ansar al-charia au Yémen
Les autres groupes Ansar Al-charia n’ont aucun lien opérationnel répertorié avec al-Qaida, mais Ansar al-Charia au Yémen (ACY) est au cœur du projet de changement d’image d’AQPA. En avril 2011, Shaykh Abu Zubayr Adil ben Abdullah Al-Abab, principale figure religieuse d’AQPA, a fait état de ce changement pour la première fois, expliquant:«Ansar al-charia est le nom que nous utilisons pour nous présenter dans les régions où nous désirons expliquer le sens de notre action et la nature de nos objectifs.»Depuis, le groupe s’est mué en acteur local de premier plan dans le sud du Yémen, où, à la fin du printemps 2011, il a conquis des territoires dans les gouvernorats d’Abyan et de Shabwa pour y fonder un émirat islamique. Il ne l'a abandonné qu’en juin 2012, à la suite d’une contre-offensive orchestrée par le gouvernement yéménite et les milices locales —soutenue par des attaques aériennes américaines. ACY a alors été chassé des zones urbaines, mais il n’a pas disparu et reviendra sans doute à la charge. La plus grande réussite d’ACY fut sa capacité à fournir divers services, comblant le vide créé par le gouvernement —qui ne peut (ou ne veut) remplir son rôle. Dans ses bulletins d’information et sa série de vidéos intitulée Regard sur les évènements(diffusée via son service de presse, la Madad News Agency) l’ACY se vante d’avoir assuré la fourniture en électricité et en eau ainsi que la sécurité, la justice et l’éducation. Le maintien de l’ordre assuré par ACY était certes fondé sur une interprétation restreinte et stricte de la charia, mais il incarnait une structure de gouvernance, et, de ce fait, était relativement populaire. Le message extrémiste d’ACY ne soulève peut-être pas l’enthousiasme dans des villes comme Azzan ou Zinjibar, mais des citoyens en proie à la détresse pourraient néanmoins se réjouir du retour du groupe.