Carburant : l'après-convoi
L’arrivée régulière de centaines de camions-citernes a amélioré l’approvisionnement du Mali en carburant après plusieurs mois de fortes perturbations.
Ce répit confirme l’efficacité des escortes, mais rappelle aussi la dépendance du pays à des routes vulnérables et la nécessité de constituer rapidement des réserves durables.
Un convoi de 950 camions-citernes est arrivé à Bamako le 17 juillet 2026, vers 5 heures du matin, sous la protection des Forces armées maliennes. La Direction générale du commerce, de la consommation et de la concurrence, avec l’appui de la Police nationale, a ensuite supervisé l’acheminement des produits vers les points de distribution.
Trois jours plus tard, la réunion gouvernementale consacrée aux hydrocarbures a fait état de 902 citernes importées entre le 13 et le 19 juillet par 42 opérateurs. Elles représentaient plus de 40,9 millions de litres, dont 432 citernes de gasoil, 408 de supercarburant, 51 de fuel et 11 de gaz butane. Ces chiffres traduisent une accélération sensible. Entre le 15 et le 21 juin, le pays n’avait réceptionné que 655 citernes, soit environ 29,8 millions de litres et un taux de ravitaillement évalué à 27%.
Les opérateurs signalaient alors des commandes en attente, la dégradation de certaines routes et des retards dans l’arrivée des convois. Les données publiées les 17 et 20 juillet utilisent toutefois des périmètres différents, avec 950 camions annoncés à l’arrivée contre 902 citernes comptabilisées dans les importations de la semaine. Une présentation harmonisée des volumes, des périodes et des produits aiderait les consommateurs à mieux apprécier le niveau réel de l’approvisionnement.
Un répit encore fragile
La succession des convois a réduit la pression sur les stations-service et permis de reconstituer une partie des stocks. Elle représente aussi un résultat sécuritaire important pour les soldats chargés des escortes, les conducteurs et les opérateurs qui continuent de parcourir de longues distances dans des conditions difficiles.
L’expérience récente invite néanmoins à la prudence. En septembre 2025, au moins 40 citernes avaient été détruites lors de l’attaque d’un convoi de plus de 100 véhicules sur l’axe Kayes-Bamako, après l’annonce par le JNIM d’un blocus visant les importations de carburant.
La pénurie qui avait suivi avait ralenti les transports, perturbé les activités économiques et aggravé les difficultés d’approvisionnement électrique. Après deux mois de blocus, Bamako avait connu la fermeture de stations, l’arrêt temporaire des cours et de lourdes contraintes pour les entreprises dépendantes des groupes électrogènes.
Le carburant est ainsi devenu une cible stratégique. En attaquant les citernes et les routes commerciales, les groupes armés peuvent affecter la vie quotidienne sans contrôler les grandes villes. Chaque interruption se répercute rapidement sur les transports, les prix des marchandises, la production, les services publics et les revenus des ménages.
Les escortes militaires restent donc indispensables, mais elles constituent une réponse coûteuse et exposée. Elles mobilisent des soldats, des véhicules, du renseignement et des moyens logistiques sur des axes très étendus. La protection des chauffeurs et de leurs apprentis mérite également une attention particulière, notamment à travers des assurances et des mécanismes d’indemnisation adaptés aux risques encourus.
Des routes sous pression
Le Mali demeure tributaire de ses voisins côtiers pour son approvisionnement. La Côte d’Ivoire occupe une place centrale dans ce dispositif grâce aux capacités de raffinage et de stockage d’Abidjan et de Yamoussoukro. La GESTOCI indiquait avoir assuré 52% de l’approvisionnement du marché malien en 2023.
Cette relation est un atout plutôt qu’une faiblesse en elle-même. Le corridor ivoirien offre au Mali un accès à des infrastructures importantes et à un fournisseur régional expérimenté. Les difficultés apparaissent lorsque le pays dépend trop fortement d’un itinéraire, d’un nombre limité de dépôts ou d’une chaîne logistique reposant principalement sur le transport routier.
Face aux retards observés en juin, le gouvernement avait annoncé une mission à Abidjan et la recherche de sources d’approvisionnement plus diversifiées. Cette orientation doit être poursuivie en maintenant plusieurs corridors actifs vers la Côte d’Ivoire, le Sénégal, la Guinée et les autres marchés accessibles.
La diversification ne consiste pas seulement à changer de fournisseur. Elle suppose aussi de disposer de capacités de stockage dans plusieurs régions, afin que l’essentiel des produits ne transite pas systématiquement par Bamako avant d’être redistribué vers le reste du pays.
Les autorités ont d’ailleurs demandé une meilleure traçabilité des livraisons et une répartition plus équilibrée des stocks, avec une attention particulière accordée aux zones confrontées à l’insécurité. Cet effort doit permettre d’éviter qu’une amélioration visible dans la capitale coexiste avec des pénuries prolongées dans certaines régions.
Le stock comme priorité
L’État a commencé à construire une réponse plus durable. Une ordonnance publiée en avril 2026 a institué un stock national de sécurité couvrant le supercarburant, le gasoil, le carburéacteur et le gaz butane. La réserve doit représenter 45 jours de consommation pour chacun de ces produits.
L’Office malien des produits pétroliers est chargé de constituer, gérer et contrôler ces stocks. Le dispositif prévoit des dépôts proches des grandes zones de consommation et dans des localités éloignées des sources d’approvisionnement. Durant la période transitoire, le tiers des capacités existantes doit être consacré à la réserve nationale.
La loi confie le financement à l’État, notamment au moyen de taxes prélevées sur les produits pétroliers. Elle autorise également les opérateurs privés à constituer une partie de la réserve, dans la limite de la moitié du volume national, et impose des rapports trimestriels sur son niveau.
Ce cadre constitue une avancée importante. Son efficacité dépendra maintenant de la capacité réelle des dépôts, du rythme de constitution des réserves et de la transparence sur leur financement. Les consommateurs devront notamment savoir quel effet les nouvelles taxes auront sur les prix à la pompe et comment les recettes collectées seront utilisées.
La publication régulière du nombre de jours de consommation disponibles, sans divulguer d’informations sensibles sur la sécurité des sites, renforcerait la confiance. Elle permettrait aussi de distinguer les stocks commerciaux ordinaires de la réserve stratégique, qui doit rester disponible pour les situations de force majeure.
La réponse de l’État ne peut cependant reposer uniquement sur les citernes et le stockage. Le développement du solaire, de l’hydroélectricité et des interconnexions régionales doit progressivement réduire la quantité de carburant utilisée pour produire de l’électricité. Une moindre dépendance des entreprises et des ménages aux groupes électrogènes allégerait également la pression sur les importations.
Les convois de juillet offrent un soulagement réel et témoignent d’un effort important des forces de sécurité, des services publics et des opérateurs. Le véritable progrès apparaîtra lorsque l’approvisionnement ne sera plus mesuré seulement au nombre de citernes arrivées à Bamako, mais à la régularité des livraisons, au niveau des réserves, à la disponibilité dans les régions et à la capacité du pays à résister plusieurs semaines à une nouvelle perturbation.
Cheick B. CISSE