Sur quoi pourraient déboucher les élections en Ukraine? “Zelensky est en train de marginaliser ses adversaires”

Mis sous pression par l’administration Trump, le président ukrainien Volodymyr Zelensky prévoit d’organiser des élections, combinées à un référendum sur un futur accord de paix avec la Russie. Une décision qui devrait être confirmée dans deux semaines, à l’occasion du quatrième anniversaire de la guerre. Zelensky vise-t-il sa réélection? Les Ukrainiens pourraient-ils accepter de céder certains territoires à Moscou? Analyse avec l’expert en défense Roger Housen: “Zelensky a habilement manœuvré pour obtenir ce qu’il y avait de plus précieux: les garanties de sécurité américaines.”

10 Avr 2025 - 10:38
11 Fév 2026 - 15:41
 0
Sur quoi pourraient déboucher les élections en Ukraine? “Zelensky est en train de marginaliser ses adversaires”

1. Pourquoi les Américains ont-ils exigé la tenue d’élections en Ukraine?
Roger Housen: “Lors des pourparlers d’Abou Dhabi entre la Russie, les États-Unis et l’Ukraine, les Américains ont conditionné leurs garanties de sécurité accordées à Kiev à la tenue d’élections. Washington souhaite conclure un accord avec Moscou début juin (avec à la clé des échanges économiques pouvant atteindre l’équivalent de 10.000 milliards d’euros, ndlr). Or, Poutine exige depuis longtemps des élections en Ukraine, comme lors de sa rencontre avec Trump l’été dernier en Alaska. Les Américains savent que leurs garanties de sécurité sont cruciales pour Kiev et ont exploité cette faiblesse afin de faire pression sur Zelensky.”

2. Quelles sont les chances de réélection de Zelensky?
“Zelensky organisera un référendum avant les élections afin de s’assurer, en cas de résultat positif, d’être réélu. Or, selon les derniers sondages, il bénéficie encore du soutien de plus de la moitié de la population.”

“Qui pourraient être ses principaux rivaux? Il y a d’abord son prédécesseur, Petro Porochenko, président de 2014 à 2019, mais il ne recueille que 15% des intentions de vote (voire près de 7% selon les sondages de décembre dernier, ndlr). Valeri Zaloujny, commandant en chef des forces armées jusqu’en février 2024, jouit quant à lui d’une immense popularité. En raison de tensions politiques, il a été nommé ambassadeur à Londres.”

Actuellement, Zaloujny affronterait Zelensky au second tour de l’élection présidentielle, selon les dernières enquêtes d’opinion. Il pourrait même l’emporter in fine. “Mais Zelensky a une longueur d’avance, car Zaloujny n’a pas de parti, n’a pas établi de base politique solide et dispose de très peu de temps pour faire campagne”, note Roger Housen. Les résultats du second tour seraient donc incertains.

“L’ancien chef du renseignement militaire, Kyrylo Budanov, représente également un candidat important à la présidence ukrainienne. Mais le 2 janvier dernier, Zelensky l’a nommé chef de cabinet et Budanov ne se présentera probablement pas contre lui. Zelensky a fait preuve d’habileté en acceptant des élections anticipées à ce moment précis, car il peut de facto écarter ses adversaires. Tous les éléments sont réunis pour qu’il obtienne ce qu’il convoite le plus: les garanties de sécurité américaines.”

3. Quelle est la valeur des garanties de sécurité de Washington?
“C’est la grande question. Ces garanties sont-elles vraiment solides? Ce qui est certain, c’est qu’elles sont cruciales pour que les Ukrainiens puissent reconstruire leur pays sans craindre la menace d’une nouvelle invasion russe. Si les garanties américaines sont contraignantes et irréfutables, la population pourrait voter massivement pour mettre fin à la guerre. Mais concrètement, à quoi les Ukrainiens peuvent-ils s’attendre de la part de Trump?”

“Kiev peut compter sur le lobbying des Européens à Washington, mais Trump reste imprévisible. Supposons par exemple que les républicains obtiennent de mauvais résultats aux élections de mi-mandat en novembre. Si tel est le cas, Trump fera probablement tout son possible pour relancer l’économie, afin de maximiser les chances des républicains lors de l’élection présidentielle de 2028. Dans ce scénario, les garanties de sécurité des États-Unis pour l’Ukraine passeront rapidement au second plan de ses préoccupations.”

4. Quels sujets seront abordés lors du référendum prévu en Ukraine?
“Les questions seront formulées par le gouvernement de Volodymyr Zelensky et dépendront de l’issue des négociations avec la Russie dans les semaines à venir. Si les Russes souhaitent geler le front sur la ligne de contact actuelle et renoncer à leurs revendications sur la partie non occupée du Donbass, la majorité des Ukrainiens pourrait se montrer plus favorable à un tel accord. S’ils maintiennent leurs revendications sur l’ensemble du Donbass, la majorité des Ukrainiens optera pour la poursuite du conflit.”

Un sondage publié début février par le Kyiv International Institute of Sociology (KIIS) montrait que 52% des Ukrainiens refuseraient de céder l’intégralité du Donbass (y compris la zone non contrôlée par la Russie) en échange de garanties de sécurité. 40% l’accepteraient.

“Autre hypothèse: si l’accord prévoit de faire du territoire du Donbass non occupé, qui représente 20% de sa superficie totale, une zone de libre-échange économique sous supervision internationale, la majorité des Ukrainiens pourraient l’accepter. Un cessez-le-feu partiel, impliquant la cessation des bombardements sur les villes et les infrastructures critiques, serait également favorable aux Ukrainiens. Mais pour cela, un accord entre Moscou et Kiev est indispensable.”

5. Pourquoi Zelensky fait-il pression pour une adhésion accélérée de l’Ukraine à l’UE?
“Si Zelensky fait de cette adhésion un objectif de sa campagne électorale, les Ukrainiens le soutiendront massivement. D’où sa volonté de faire tout son possible pour que cela se produise. Certes, la Hongrie de Viktor Orbán constitue un obstacle à cette adhésion. Mais à Bruxelles, on espère que le Premier ministre hongrois perdra les élections législatives organisées dans son pays le 12 avril 2026.”

Selon les sondages réalisés par des instituts indépendants ou par l’opposition, le parti de Viktor Orbán, le Fidesz, accuse de près de 10 points de retard sur son grand adversaire, le parti de centre-droit Tisza. Attention toutefois: lors des dernières élections hongroises, en 2022, les sondages donnaient parfois l’opposition gagnante, bien que sur le fil. Lors de la fin de la campagne électorale, le Fidesz avait creusé l’écart et a finalement remporté le scrutin avec 20% d’avance.

“Certains autres États membres de l’UE restent toutefois eux aussi réticents à accélérer l’adhésion de l’Ukraine à l’Union, vu l’impact considérable que cela aurait. Les agriculteurs français, par exemple, seraient réticents à l’idée de voir une bonne partie des subventions agricoles européennes de la PAC allouées à l’Ukraine (qui sert déjà maintenant le grenier à blé de l’Europe, ndlr). Les fonds européens de soutien à l’industrie, y compris ceux destinés à la Belgique, pourraient également être partiellement réorientés vers Kiev.”

“Cette adhésion pourrait être préjudiciable à la plupart des pays membres de l’UE à court terme. Mais à long terme, cela leur ouvrirait les portes à un marché de 40 millions de consommateurs. Ils bénéficieraient également d’un accès privilégié aux ressources minières du très riche sous-sol ukrainien. Certes, les Américains revendiqué le contrôle de certaines mines l’an dernier. Mais si l’Ukraine est membre de l’UE, ils ne pourront pas les exploiter autant qu’ils le souhaiteraient, car ils devraient se conformer à la réglementation européenne.”

Source: https://www.7sur7.be/