Clément Dembélé : « On m’a accusé de fomenter un coup d’Etat contre le président du Mali »

30 Mai 2020 - 16:48
Mis à jour: 6 ans
17
Clément Dembélé : « On m’a accusé de fomenter un coup d’Etat contre le président du Mali »
Le professeur Dembélé

Le président de la Plateforme contre la corruption et le chômage, ex-candidat à la présidentielle de 2018, a été arbitrairement placé en détention durant quinze jours.

Clément Dembélé, 45 ans, est une figure montante de l’opposition malienne. Professeur des universités, il est aussi président de la Plateforme contre la corruption et le chômage au Mali (PCC). En 2018, il a été candidat à l’élection présidentielle. Le 9 mai 2020, il a été enlevé en pleine rue, sans que son arrestation ne soit publiquement confirmée par les autorités, laissant libre cours à de nombreuses suppositions, avant sa libération quinze jours plus tard.

Que s’est-il passé exactement le 9 mai ?

Clément Dembélé A 13 h 32, alors que je rentrais de la ville, deux 4 x 4 ont bloqué mon véhicule dans le quartier de Bankoni à Bamako. Une vingtaine d’hommes cagoulés et armés m’en ont sorti de force en me frappant avec la crosse de leur fusil. Ils m’ont cagoulé, menotté et jeté dans l’un des 4 x 4. Ils ont aussi pris mes téléphones et mon ordinateur. Je suis resté quatre heures debout dans une pièce.

Lire aussi  Mali : Clément Dembélé, opposant politique et militant anticorruption, recouvre la liberté

Un homme nerveux m’a accusé de fomenter un coup d’Etat contre le président Ibrahim Boubacar Keïta. J’ai répondu que le coup d’Etat est contraire à mon éthique. L’homme s’est énervé : « Vous n’êtes rien ici. Que vous mourriez ou que vous viviez, on s’en fout complètement. Vous faites chier tout le monde au Mali. Vous quittez la France avec vos diplômes pour venir nous emmerder ici. Retournez en France. A cause de vous, le vieux [surnom du président] n’arrive même plus à dormir ». Ont suivi des insultes et menaces de mort.

Savez-vous à ce moment où vous vous trouvez ?

Je comprends durant l’interrogatoire que je suis dans les locaux de la DGSE (Direction générale de la sécurité d’Etat) et que la voix qui me parle est celle d’un colonel. Après l’interrogatoire, on me rase le crâne et on m’amène dans une grande pièce où sont retenus vingt présumés djihadistes. On me jette parmi eux. Puis on me transfère au sous-sol, dans une cellule de 8 m2.

Avez-vous été victime de torture durant votre détention ?

Il y a des moments où on te crie dessus et on t’insulte. Je suis cagoulé en permanence, menotté pieds et poings. Jamais je ne vois le visage de mes interrogateurs. La nuit, on fait des bruits de chaînes à côté de ta cellule, on vient te réveiller, on ouvre la porte et on pose des questions à tout heure pour t’empêcher de dormir. C’est de la torture psychologique.

Que se passe-t-il les quatorze autres jours de votre détention ?

Tous les jours, il y a des interrogatoires où l’on me pose les mêmes questions. On m’accuse de conspiration, de désobéissance civile. J’ai annoncé vouloir lancer un grand mouvement pour questionner la gouvernance du Mali et réfléchir à un système de partage économique fiable.

Lire aussi  Au Mali, la voix enfermée du militant anticorruption Clément Dembélé

On me reproche une vidéo publiée le 8 mai dans laquelle j’appellerais les militaires à désobéir et à renverser le président. Mais c’est tout l’inverse. Des manifestations ont eu lieu dans tout le pays pour protester contre le couvre-feu imposé par les mesures anti-coronavirus. J’appelle la population à respecter les forces de l’ordre et celles-ci à faire attention aux bavures, alors qu’un vieil homme est mort étouffé dans sa maison par des gaz lacrymogènes et que des jeunes ont été tués par les balles de la police à Kayes et Sikasso.

Pendant votre détention, avez-vous pu joindre vos proches, un avocat ?

Non, c’est seulement après treize jours passés dans une cellule sans fenêtre, avec les mêmes vêtements, sans une douche, un seul bol de riz par jour que, finalement, on me sort pour me mettre à la disposition de la justice. Je suis emmené au camp 1 de la gendarmerie, où je suis pris en charge par le commandant en chef du Service d’investigation judiciaire. Il reprend tout à zéro et fait un procès-verbal. Je subis seize interrogatoires en une journée. Puis le procureur instruit mon dossier avant de me libérer.

Vous attendez votre procès fixé au 1er juillet. Quelles sont les charges retenues contre vous ?

Je suis poursuivi pour appel à la désobéissance civile, atteinte à la sûreté de l’Etat, cybercriminalité et utilisation abusive des réseaux sociaux. J’ai appelé à manifester, ce qui est un droit constitutionnel. Mais je refuse la violence. On ne m’empêchera pas d’accompagner le peuple malien pour dire non à la mauvaise gouvernance et à la corruption.

Pensez-vous que votre arrestation soit liée à votre activité de lutte anticorruption ?

Oui, j’ai été interrogé sur les enquêtes que j’ai menées dans les quartiers riches de Bamako. On a recensé des maisons, en vérifiant l’origine des revenus de leurs propriétaires lorsqu’elles appartenaient à des fonctionnaires. On prépare une liste de dénonciations pour le procureur anticorruption. Les personnes qui m’ont interrogé voulaient voir les noms sur cette liste. Il a aussi été fait mention à de nombreuses reprises de l’affaire de l’avion présidentiel. C’est un important dossier qui touche à plusieurs ministres et proches du président. Il s’agit de commissions pour l’achat de l’avion présidentiel et d’équipement militaire pour un total de surfacturation de 29,5 milliards de francs CFA [quelque 44,5 millions d’euros]. On soupçonne des détournements.

Lire aussi  Au Mali, le parti présidentiel en tête des législatives mais sans majorité absolue

A-t-il aussi été fait mention de votre volonté de poursuivre le président Ibrahim Boubacar Keïta devant la CPI pour mauvaise gestion de la crise liée au Covid-19 ?

Oui, plusieurs fois. Je reproche au président d’avoir organisé les élections législatives des 29 mars et 19 avril 2020 en pleine pandémie, alors que le Mali est incapable d’organiser un processus transparent et d’assurer la sécurité de ses électeurs.

Vous ont-ils interrogé sur vos ambitions politiques ?

Ils m’ont posé beaucoup de questions sur ma relation avec la France. Ils voulaient savoir si la France me soutient dans mes ambitions présidentielles. J’ai passé plus de vingt ans en France, j’y ai fait toutes mes études. J’ai un attachement culturel, humain et intellectuel avec ce pays. Ils m’ont demandé ce que je pense de l’ingérence de la France dans les affaires du Mali. Je dis qu’il n’y en a pas. Soit nous sommes des enfants incapables de gérer nos problèmes, soit nous cherchons un bouc émissaire pour nous cacher de nos faiblesses. D’un côté ou de l’autre, le problème est malien. Les 250 milliards de francs CFA [quelque 380 millions d’euros] que l’on vole par la corruption, ce n’est pas la France.

Qu’attendez-vous de votre procès le 1er juillet ?

Tout ce que je demande, c’est qu’on visionne cette vidéo et que la justice fasse son travail. Si je dois être inculpé sur la base de la vérité, j’accepterais la décision. Mais je suis sûr que ce que l’on me reproche n’apparaît nulle part dans la vidéo. J’attends que la justice malienne fasse preuve d’équité et qu’elle s’affranchisse de l’exécutif.

Vous avez aussi annoncé vouloir porter plainte…

Oui, pour enlèvement et séquestration. J’ai des avocats en France et aux Etats-Unis qui sont en train de constituer le dossier. Après ça, le plus important, c’est de poursuivre la lutte contre la mauvaise gouvernance et la corruption, le mensonge d’Etat et l’insécurité. Je vais élargir mon combat pour essayer de donner aux Maliens ce qui leur appartient, le respect de la Constitution et de notre devise : un peuple, un but, une foi. Ma vie n’aura de sens que si je mène ce combat.

Propos recueillis par 

Source: https://www.lemonde.fr/afrique

Quelle est votre réaction ?

Like Like 0
Je kiff pas Je kiff pas 0
Je kiff Je kiff 0
Drôle Drôle 0
Ouah Ouah 0
Triste Triste 0
Hmmm Hmmm 0

Commentaires (17)

User
Mali-Chez Nous
Mali-Chez Nous 6 ans
Sans aucun mandat judiciaire, la DGSE se permet d'enlever, séquestrer et torturer un citoyen MALIEN pendant 2 semaines... Imaginez-vous si ce Monsieur était décédé suite à cette maltraitance extra judiciaire, nous ne l'aurions jamais su. Il serait enterré incognito, loin de ses parents. Ce qui m'emmène à croire qu'il pourrait exister plusieurs autres cas similaires dans notre pays. Le ministère de la justice sera complice s'il ferme les yeux sur ces comportements abusifs de la part de l'Exécutif. Comment peut-on s'attendre à la sécurité dans notre pays si les individus en charge de notre sécurité sont eux-mêmes des délinquants. Ce régime me fait vomir. Quelle honte !
allan
allan 6 ans
Si, je peux me permettre d'analyser les agissements du " PROF CLÉMENT" , je commencerai à demander aux uns et aux autres de se poser les vrais motivations du sieurs . Juste , un petit rappel,au début, il était politique avec son parti politique,alors qu'a t-il fait de se dernier et du jour au lendemain monsieur est redevenu société civile comme un hasard.J'ai rien contre lui et je suis loin d’être un "IBKISTE" mais, je me pose des questions réelles et véritables sur ses ambitions.Alors s'il s'avère réellement qu'il est politique, de ce fait y'a t-il ou y'aura il une différence entre lui et les autres???. Ensuite, qui sait ou connait son vrai travail, ses activités professionnelles réelles????.Perso, j'aurais cru qu'il était prof à kitibougou 'ipr) mais avec ses interventions multiples et diverses a t-il dispensé une fois des cours dans ce établissement??. IL dit qu'il était prof en France OK , vous imaginez un malien prof en France qui laisse tt tomber pour venir enseigner au mali réellement je vous pose simplement la question.
Fanga
Fanga 6 ans
Il est difficile de croire que tu n'es pas un “IBKISTE” ! Ne nous prends pas pour des gamins ! Par ailleurs, les "questions réelles et véritables" à se poser ne concernent pas, à ce stade, les ambitions et les professions de Clément Dembélé. Rien de ce qu'il pourrait être reproché à Clément ne justifie qu'il fasse l'objet au Mali d'un enlèvement, d'une détention arbitraire et de torture ou de traitements cruels, inhumains ou dégradants. Notre Constitution et les Conventions internationales auxquelles le Mali est lié les interdisent de manière absolue. La question pertinente est plutôt celle-ci : comment se fait-il que ceux qui s'en sont pris à Clément, la DGSE selon l'intéressé, pour le compte de l'État, ignorent ou fassent semblant d'ignorer des droits fondamentaux aussi importants des Maliens ? N'ont-ils pas en leur sein des agents qui aient lu la Constitution ou se croient-ils au dessus des dispositions de la Constitution et des Conventions internationales ?
Kinguiranke
Kinguiranke 6 ans
Merci beaucoup Fanga, car cet allan ou ALLAN est un laveur de tete de singe, il se croit malin comme un Malien, mais il se trompe de loin car nous n'achetons pas ses mensonges!
ALLAN
ALLAN 6 ans
Et les avocats maliens alors, ne sont-ils pas assez compétents à vos yeux Mr clément?.Engager un ou des avocats français et américains n'est pas facile financièrement, alors, ma question est la suivante, comment comptez-vous les payer et d'ou proviennent vos moyens de financement, pas personnel, j'imagine.???????.
mytwocents
mytwocents 6 ans
je crois que c'est une bonne chose que Mr Dembelé fait en poursuivant la DGSE malienne pour kidnaping , sequestration et torture. Autant que je sache ,il n'avait pas ete convoquer et pourquoi tout ce deploiement d'agents dans les rues Banconi ? J'espere qu'en portant plainte contre la DGSE , il va obliger la justice malienne de montrer son independance au vu et su de tout le monde .
Kinguiranke
Kinguiranke 6 ans
Tres bien dit, belle analyse et un tres bon conseil, il faut arreter la barbarie et les acts contre les droits des citoyens.
Le wack
Le wack 6 ans
Rien que ça, tout porte à croire que ce régime ne tardera plus à résister.
Kinguiranke
Kinguiranke 6 ans
En effet ce regime dictatorial, nepotiste et corrompu de Boua le ventru IBk va bientot tomber sous son propre poids.
Les commentateurs les plus actifs de la semaine:
  • Kinguiranke (124)
  • Nfp (69)
  • Citoyen du monde (50)
  • Kankan (31)
  • Lastus (24)