Mali : Nord cherche État désespérément
Avec l’installation des premières autorités intérimaires, le processus de paix semble enfin progresser. Mais la route reste longue : tandis que les rivalités persistent entre les différents groupes armés, les principaux mouvements jihadistes, eux, unissent leurs forces.
Comme lui, beaucoup d’acteurs espèrent que ces progrès permettront de franchir rapidement les derniers obstacles. Il est toutefois permis d’en douter. Selon différentes sources, il faudra probablement attendre plusieurs mois avant le lancement des prochains MOC, à Kidal – ce qui entraînera le retour des Famas dans le bastion de la rébellion touarègue, trois ans après leur fuite sous les balles de la CMA –, puis à Tombouctou.
Outre le casse-tête de la sélection des combattants, il faudra aussi aménager des camps sécurisés, nommer des commandants, former les troupes… « Chaque fois, ce sont 600 hommes qu’il faut équiper et payer. Tout cela coûte énormément d’argent », confie une source onusienne.
De leur côté, les groupes armés de Ménaka et Taoudéni revendiquent déjà la mise sur pied de leur propre MOC, ce qui n’était pas prévu par l’accord d’Alger. « Ménaka est une région au même titre que Tombouctou, Gao et Kidal. Il est donc évident que nous en avons, nous aussi, besoin », affirme Moussa Ag Acharatoumane, le leader du Mouvement pour le salut de l’Azawad, implanté dans la zone. Dans ce contexte, le processus final de désarmement, démobilisation et réinsertion, dont les MOC doivent être une étape transitoire, semble, lui, très lointain…
Nouvelles milices
En attendant, les sources d’inquiétude restent nombreuses. La lenteur du processus de paix a provoqué une inflation du nombre de groupes armés. Depuis le début des pourparlers à Alger, on ne compte plus les scissions, les alliances ou les créations de nouvelles milices tentant de se faire une place à la table des négociations – dont certaines pilotées en sous-main par Bamako, comme le Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés (Gatia). Résultat : une multitude de mouvements politico-militaires, entre lesquels les frontières ne sont pas toujours claires, ont essaimé.
Le processus d’Alger avance péniblement, mais la paix elle-même ne progresse pas
Les vieilles rivalités intercommunautaires sont par ailleurs loin d’être réglées. Bien qu’ils patrouillent ensemble au sein du MOC de Gao, les Ifoghas (qui ont la mainmise sur la CMA) et les Imghads (majoritairement présents au sein de la Plateforme) continuent, par exemple, à se vouer une haine tenace. « La CMA et [l’organisation jihadiste]Ansar Eddine forment un seul et même groupe. Il n’y a aucune distinction entre les deux », dénonce un responsable de la Plateforme. Sous le couvert de l’anonymat, certains médiateurs ne cachent pas leur inquiétude quant à la collaboration de ces frères touaregs ennemis une fois que le MOC sera sur les rails à Kidal.
Tensions au sein de la population
D’autres foyers de tension menacent le long du fleuve Niger. À Gao, les conflits entre sédentaires et nomades se poursuivent. Et, à Tombouctou comme à Taoudéni, différentes coalitions arabo-touarègues s’affrontent encore pour asseoir leur domination. Dans ce magma de groupes rivaux qui ont commencé à se partager le gâteau avec les autorités intérimaires et les MOC, nul doute que les parts restantes – notamment les postes dans le futur appareil sécuritaire ou la haute administration – seront âprement disputées.
« Des solutions à court terme ont été trouvées grâce aux concessions faites à des gens en armes, mais cela n’a jamais été la solution pour instaurer une paix durable. En bref, le processus d’Alger avance péniblement, mais la paix elle-même ne progresse pas », analyse Jean-Hervé Jézéquel, directeur adjoint du programme Afrique de l’Ouest à l’International Crisis Group.
Création d’un groupe d’union des mouvements jihadistes
Reste la menace jihadiste, toujours omniprésente. Le 2 mars, alors que les autorités intérimaires étaient en cours d’installation à Gao et à Ménaka, une vidéo postée sur Internet annonçait l’unification des principaux groupes terroristes opérant au Mali sous la bannière d’Al-Qaïda, et sous le commandement d’Iyad Ag Ghali. Un « gros coup » en matière de communication, qui a alerté les milieux sécuritaires de la sous-région.
Apparaissant au milieu des chefs de quatre katibas majeures, le fondateur d’Ansar Eddine – dont certains, à Bamako, réclamaient encore récemment l’inclusion dans le processus de paix – y annonce, en arabe, la création d’une nouvelle organisation baptisée « Jamaât Nasr Al islam wa Al mouminin » (Groupe pour la victoire de l’islam et des fidèles), tout en faisant allégeance à Abdelmalek Droukdel, le chef d’Aqmi. Avec cette union, Iyad Ag Ghali change de dimension, basculant du jihad local au jihad global contre les « croisés » et leurs alliés prôné par Al-Qaïda.
« Tous ces groupes collaboraient déjà plus ou moins, mais leur alliance est désormais consolidée et officielle. Avec les moyens d’Al-Qaïda et l’aura locale d’Iyad Ag Ghali, cette organisation pourrait rapidement tenter un coup d’éclat », analyse un bon connaisseur des réseaux jihadistes maliens. D’où l’urgence à accélérer la mise en œuvre de l’accord d’Alger, vu par beaucoup comme le seul moyen de lutter efficacement contre le terrorisme dans le nord du Mali. Si de timides progrès viennent d’être accomplis, nul doute que le plus dur reste à faire.