Chouaidou n’est plus : notre hommage au Chef

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«La mort a toujours tort». Pourrais-je avoir la force et la foi de lui pardonner. Pour cause ! Sans rendez-vous, tel un maraudeur, elle est venue frapper à ta porte, à notre porte. Tu lui as ouvert et elle a cruellement ouvert la sienne. Tu es parti avec elle, sans que je ne puisse te dire «au revoir». D’où tu es, je te vois sourire et je t’entends, en homme de foi et pieux serviteur d’Allah, me dire : la vie n’est que l’attente de la mort ; chaque souffle nous rapproche d’elle. La mort est une part d’impôt. Tu t’en es acquitté avec stoïcisme et dignité à l’instar de ton aïeul Babemba. Oui, Chef (c’est comme ça que je t’appelle, depuis que nous nous sommes connus en février 1993), avec respect et déférence, je m’incline devant ton choix et devant le destin cruel, devant la volonté d’Allah Soubahana wat’Allah.

Oui, Chef, entre la mort et la lâcheté, tu as choisi de partir les armes à la main. Parce que tu as toujours su que «mourir en combattant, c’est la mort détruisant la mort. Mourir en tremblant, c’est payer servilement à la mort le tribut de sa vie». (William Shakespeare in «La vie et la mort du roi Richard II»).  Sur cette voie laborieuse qui nous unit, depuis ce jour, je t’ai vu à la tâche jusqu’aux derniers moments de ta vie. Toi, qui de ton Sikasso, fier et digne, comme les héros du Tata, débarques, à Bamako et t’engages au pire moment de la chape de plomb avec la poignée de mousquetaires pour braver les tabous et ouvrir la voie, pardon l’aurore de la liberté et de la démocratie, le journal Aurore.

Nous étions en 1990. Tu n’avais que 25 ans. Corneille me prêtera l’expression : «Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années». Journaleux, Red-chef et Dirpub, à «Aurore», tu l’as été de 1990 à 1992. Et tu as tenu la barre fermement pendant et après la Révolution de Mars 1991 en veillant sur les intérêts du peuple et en portant vaillamment les aspirations des populations.

Parmi les éclaireurs de la conscience démocratique, tu as été l’une des têtes de proue sans jamais perdre l’humilité et la modestie. Militants de cette cause-là, nous nous sommes connus et estimés, en 1993, quand après l’aurore, la prospection d’un nouvel horizon s’imposait. Tu as lancé l’Hebdo, puis le quotidien «Nouvel Horizon», la première expérience de la presse malienne. Tu m’as initié, mis le pied à l’étrier ; tu m’as appris et imposé l’amour et la discipline du travail, surtout la simplicité, l’humilité et la modestie.

«Nous ne sommes que des journalistes, pas des devins. Nous sommes tous des Maliens, aimons tous le Mali. Soyons ouverts et tolérants», tu ne cessais de me dire. Ces mots sonnent et résonneront toujours dans mes oreilles comme si c’était encore hier qu’ils avaient été prononcés. Je ne les ai jamais oubliés et je me fais aussi fort de les transmettre à la nouvelle génération. Est et sera mon legs, cet enseignement que tu m’as transmis avant de me confier ton bébé, «Nouvel Horizon», de juillet 1993 à décembre 1997. À ton retour des États-Unis, où tu étais correspondant de Nouvel Horizon, de 1994 à 1996, tu lances en 1996 le Quotidien Soir de Bamako et moi Info-Matin en janvier 1998.

Dans une fraternelle complicité, nous veillerons tous deux à ce que Nouvel Horizon vive et se maintienne. À cœur vaillant, rien d’impossible ! Pendant 17 ans tu as tenu et géré en dépit des pronostics et de toutes les difficultés, les deux quotidiens : Nouvel Horizon et Soir de Bamako. Tu me rappellerais quand mes penchants chauvins et partisans prenaient le dessus : «Sambi, n’oublie pas Soir de Bamako, comme Nouvel Horizon, c’est aussi notre bébé». Après 7 ans de détour dans la diplomatie, où tu as été consul du Mali à Djeddah (2003 à 2010), intrépide et farouche bosseur, tu as remis les commandes des deux quotidiens.

À la tâche, sans rien céder aux découragements et écueils de vie, tu as tenu à tirer ta révérence dans l’honneur et dans la dignité, comme un prince du Kénédougou. Comme un gamin, je t’ai cru, jusqu’à ce matin, incassable, inaltérable et éternel. Que vais-je devenir sans toi, Chef ? Parce que tu n’es pas seulement un confrère, tu as toujours été, pour moi, un frère, le frère, l’ami, le confident et le conseil. Tu me diras, de là où tu es, comme quand ma mission était terminée à la Présidence : «Sambi, tu es un croyant, remets-toi à Dieu. C’est Lui qui sait le pourquoi et l’enchaînement des choses. C’est Lui le maître des destins. Reste-toi même, fais confiance à Lui !». Chef, derrière le respect de ta mémoire, je me blottirai, non sans rappeler les paroles de Paul Valery : «la mort est une surprise que fait l’inconcevable au concevable».

D’où tu es, tu me consoleras sûrement avec ces mots de Shakespeare : «l’esprit oublie toutes les souffrances quand le chagrin a des compagnons et que l’amitié le console», et, en bon El Hadji, tu diras aussi à tous les autres confrères, à tous ceux qui t’ont connu, apprécié et aimé, surtout à ta fidèle épouse, à tes 5 enfants et à ta famille, cet héritage de Saint Augustin : «La mort n’est rien. Je suis seulement passé, dans la pièce à côté.
Je suis moi. Vous êtes vous. Ce que j’étais pour vous, je le suis toujours. Donnez-moi le nom que vous m’avez toujours donné, Parlez-moi comme vous l’avez toujours fait. N’employez pas un ton différent, Ne prenez pas un air solennel ou triste. Continuez à rire de ce qui nous faisait rire ensemble. Priez, souriez, pensez à moi, priez pour moi. Que mon nom soit prononcé à la maison Comme il l’a toujours été, Sans emphase d’aucune sorte, Sans une trace d’ombre. La vie signifie tout ce qu’elle a toujours été. Le fil n’est pas coupé. Pourquoi serais-je hors de vos pensées, Simplement parce que je suis hors de votre vue ? Je ne suis pas loin, juste de l’autre côté du chemin…»

À BIENTÔT CHEF !

Ton élève, Ton frère

Sambi TOURE

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