Chronique du web : Des ballons pour booster l’internet au Kenya

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La semaine dernière, dans cette même chronique, nous évoquions la surexploitation du réseau mondial internet par le fait que, en réponse à la pandémie du Covid-19, de nombreux pays avaient conseillé à leurs citoyens de se mettre au télétravail. Dans la même veine, nous passions en revue l’initiative de quelques géants de la nouvelle économie qui avaient, volontairement ou sous pression – de l’Union Européenne -, accepté de diminuer leurs bandes passantes afin de prévenir un effondrement du réseau internet qui aurait des conséquences très fâcheuses pour l’activité humaine. Cette semaine, nous mettons à l’honneur un pays africain, le Kenya, qui vient de conclure avec la société Loon, une filiale d’Alphabet (maison-mère de Google), un projet novateur consistant à déployer des antennes-relais à des ballons stratosphériques – montgolfières – pour assurer la couverture internet sur son territoire dans la perspective de l’explosion du télétravail du au Covid-19.

Très concrètement, comment cela fonctionne-t-il ? Selon Samuel Kahn (Le Figaro du 25 mars 2020), « Portés par le vent, des ballons stratosphériques équipés en 4G et suspendus à 20 kilomètres d’altitude vont donc converger ces prochaines semaines vers l’Afrique de l’Est. D’autres seront lancés depuis les États-Unis pour les rejoindre. Chacun d’entre eux couvrira une zone de 80 kilomètres de diamètre et sera en mesure de connecter des milliers de personnes à internet ».

La prouesse technologique réside dans le fait que ces ballons d’hélium, équipés d’antennes et alimentés par des panneaux photovoltaïques vont former un réseau géré par l’intelligence artificielle. Cette dernière va élever ou abaisser la montgolfière dans le ciel pour prendre profit des courants d’air, et ainsi se déplacer de manière optimale. Le ballon a une durée de vie de six mois avant d’effectuer une descente contrôlée vers la terre ferme.

Quid de l’appréhension du profane qui pourrait bien se demander si ces ballons volants ne vont pas entrer en collision avec les avions de ligne ou d’autres types d’engins en gravitation dans l’espace. Il faut simplement l’amener à revisiter sa leçon sur les couches atmosphériques qui sont de quatre ordres : la troposphère, la stratosphère, la mésosphère et la thermosphère. Nous nous situons dans la stratosphère (entre environ 15 et 50 km) et à cette altitude, les ballons gonflés à l’hélium se situent bien au-dessus des tempêtes et des avions de ligne.

D’un point de vue purement économique, le Kenya choisit les ballons de la société Loon plutôt que les antennes fixes qui, soutient-il, sont lourdes en infrastructure et peu efficaces notamment en cas de relief. Le pays fonde l’espoir que les ballons formeront un réseau capable d’atteindre des régions isolées, mais également d’épauler les infrastructures existantes si elles viennent à faillir. Selon l’autorité kényane des télécommunications, le pays compte presque autant d’abonnements internet que d’habitants. Mais ces derniers sont majoritairement connectés via des forfaits mobiles, sans solution de secours. En tous les cas le Kenya assume pleinement son choix et, par la voix du PDG de Telkom Kenya, MugoKibati, se réjouit de ce que « Cet accord va permettre au gouvernement de combattre la propagation du coronavirus, qui a désormais pénétré nos frontières ».

Selon l’autorité nationale des communications, le Kenya serait déjà un des pays les mieux connectés d’Afrique avec un taux de pénétration d’Internet de 77%. Mais avec des montagnes dépassant parfois les 5000 mètres d’altitude, de nombreuses zones sont encore privées de réseau. Si le contrat est globalement accueilli avec enthousiasme, il suscite aussi des inquiétudes vis-à-vis de l’établissement d’un possible monopole. En effet, les utilisateurs couverts uniquement par Loon ne pourraient pas se tourner vers la concurrence en cas de prix trop élevés. Ceci pourrait constituer un problème quand on sait que, de bonne source, 1 Go de données mobiles coûte en moyenne 18% du revenu mensuel sur le continent africain.

Loon n’est pas à sa première tentative de charmer le Kenya. En effet, en 2017, une des dix montgolfières déployées en test dans le pays s’était écrasée sur une exploitation agricole suite à des vents violents. Débordé par les centaines de curieux venus approcher l’engin, l’agriculteur concerné avait menacé Alphabet de porter plainte.

Il faut rappeler que les ballons de Loon ont déjà fait leurs preuves, ayant été déployés avec succès dans des territoires en crise, notamment à Porto Rico après l’ouragan Maria en 2017 et au Pérou suite à un tremblement de terre en 2019. Le carnet d’adresse de Loon affiche fièrement aussi les sociétés de télécoms de Nouvelle-Zélande et du Brésil, qui voient dans sa technologie l’opportunité d’étendre leur couverture réseau dans des territoires difficiles d’accès.

Enfin, notons que les quatre milliards d’humains encore privés d’Internet dans le monde attisent les appétits des géants de la nouvelle économie dont Facebook. La firme de Mark Zuckerberg était également dans la course pour connecter des régions reculées avec son projet de drone Aquila. Après tergiversation, ce projet a récemment été abandonné, la firme de Zuckerberg préférant laisser les aspects matériels à des entreprises spécialisées pour mieux se concentrer sur le versant logiciel de la distribution d’Internet.

Malgré les efforts des gouvernements et des entreprises, l’objectif qui consiste à connecter le monde entier à l’internet d’ici 2030 ne semble plus à portée de main. Il est à craindre que le monde va s’installer dans une période de récession économique plus ou moins longue suite à la crise du Covid-19, et la reconstruction des systèmes de santé publique tout comme la relance de l’outil économique, va nécessiter de lourds investissements qui vont nous éloigner des engagements initiaux. D’ici là, qui sait si des ogres technologiques ne vont pas naître sur le continent et porter l’ambitieux projet de connecter toutes les régions rurales à l’internet ? Pour y arriver, l’Afrique dispose de ressources (humaines, matérielles…) de qualité, d’un environnement incitateur et d’une opportunité historique. Manquerait plus que la volonté de s’assumer pleinement en prenant, une fois pour toute, son destin entre ses mains. Là réside tout le défi qui est de taille.

Serge de MERIDIO

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