GOONGA ANTA : Airness - Fémafoot : un long bail qui en dit long sur le goût de notre "niamakoudji" à l'égard d'un bienfaiteur

L'annonce de la résiliation du partenariat historique entre Airness et la Fémafoot...

6 Juin 2026 - 02:03
 0
GOONGA ANTA : Airness - Fémafoot : un long bail qui en dit long sur le goût de notre "niamakoudji" à l'égard d'un bienfaiteur

L'annonce de la résiliation du partenariat  historique entre Airness et la Fémafoot, que je viens de découvrir sur la toile, ne saurait être réduite à un simple changement d'équipementier. Elle marque bien davantage : la fin d'un compagnonnage de plus d'un quart de siècle entre le Mali et l'un de ses fils les plus engagés, Malamine Koné, cet entrepreneur franco-malien qui, à travers l'emblème de la panthère noire, aura porté bien au-delà des terrains de football une certaine idée du patriotisme économique, affectif et identitaire.

Dans un monde désormais dominé par la froideur des intérêts immédiats, les calculs financiers et les contrats sans âme, il est utile de rappeler qu'Airness n'a jamais été un simple fournisseur de maillots pour le Mali. La marque incarnait aussi une aventure humaine, une fidélité et, osons le mot, une forme de militantisme patriotique. Car il faut bien mesurer ce que représentait, pour un enfant issu de l'immigration africaine en France, le fait d'adosser sa réussite entrepreneuriale à l'image d'un pays africain souvent en difficulté, parfois moqué, mais jamais renié. La fédération sous la houlette du président Mahazou l'a fort heureusement reconnu et saluer.

Car enfin, il faut avoir l'honnêteté de reconnaître ce que beaucoup taisent aujourd'hui avec une désinvolture préoccupante. Durant vingt-cinq années, Airness n'a pas seulement habillé les Aigles du Mali ; la marque a accompagné les heures glorieuses comme les périodes de doute de notre football national. Elle l'a fait souvent dans la discrétion, parfois dans l'adversité, mais toujours avec fidélité. Le football malien, chacun le sait, n'a pas toujours navigué dans des eaux calmes. Crises institutionnelles, querelles intestines, difficultés financières, tensions entre dirigeants, sanctions internationales, retards de préparation, infrastructures insuffisantes : les tempêtes furent nombreuses. Pourtant, au milieu de ces turbulences, certains partenaires sont restés debout quand beaucoup d'autres auraient déserté depuis longtemps. Airness fut de ceux-là.

Et lorsque Malamine Koné révèle avoir assumé personnellement, pendant cinq longues années, les salaires des sélectionneurs nationaux, il ne livre pas une confidence anodine. Il rappelle à la nation entière qu'il est encore des hommes capables de servir leur pays sans exiger d'autre récompense que la dignité d'avoir contribué à son rayonnement. Voilà un sacrifice que bien des donneurs de leçons d'aujourd'hui auraient été incapables d'assumer ne serait-ce qu'une seule journée.

Dans nos sociétés contemporaines, saturées d'apparences et de communication tapageuse, un tel geste mérite d'être médité avec gravité. Car enfin, combien de nos prétendus patriotes auraient accepté, dans le silence et sans publicité, de soutenir pendant des années une institution sportive nationale au prix de leurs propres ressources ? Très peu. Peut-être aucun.

Le Général de Gaulle disait : "La véritable école du commandement est la culture générale." On pourrait ajouter qu'il n'existe pas de véritable patriotisme sans mémoire ni reconnaissance. Une nation qui cesse d'honorer ceux qui la servent avec loyauté finit toujours par décourager les meilleures volontés.

Les non-dits de ce communiqué sont d'ailleurs plus éloquents encore que ses formulations diplomatiques. Lorsqu'un homme renonce à des créances importantes au nom de "l'intérêt supérieur du football malien", lorsqu'il accepte l'ouverture à la concurrence et réclame lui-même un appel d'offres transparent, il ne parle pas en commerçant blessé, mais en patriote soucieux de préserver l'honneur de son pays.

Voilà précisément ce que beaucoup refusent de voir ou feignent d'ignorer. Car dans cette affaire, le véritable sujet n'est pas uniquement la rupture d'un contrat. Le sujet est notre rapport collectif à la gratitude, à la fidélité et à l'élégance morale. Nous vivons une époque étrange où certains considèrent la reconnaissance comme une faiblesse et l'ingratitude comme une preuve d'émancipation. Or, dans les traditions africaines authentiques, un bienfaiteur ne doit jamais être humilié publiquement. On peut changer de partenaire, ouvrir la concurrence, explorer de nouvelles voies économiques ; cela relève même de la gestion normale des institutions modernes. Mais cela devrait toujours se faire avec hauteur, avec mesure et avec cette noblesse relationnelle qui faisait autrefois la grandeur du Mali et des sociétés sahéliennes.

Dans le Mali d'hier, on enseignait aux enfants à respecter la main qui nourrit, la parole donnée et la fidélité aux compagnonnages anciens. Ce n'était pas de la faiblesse ; c'était une maniere de vivre. Aujourd'hui, hélas, notre "niamakoudji" collectif, ce mélange de susceptibilité, d'orgueil mal maîtrisé et parfois d'ingratitude impulsive, nous conduit souvent à oublier trop vite ceux qui nous ont soutenus dans les périodes difficiles. L'élégance de la Fémafoot devrait inspirer davantage de retenue à ceux qui, trop souvent, confondent modernité avec amnésie et fermeté avec arrogance. Dans nos sociétés sahéliennes, où la reconnaissance des bienfaiteurs constituait autrefois un pilier moral, il devient urgent de réapprendre à saluer la main qui donne, surtout lorsqu'elle a donné durant des années sans autre contrepartie que le bonheur de servir le Mali.

L'ouverture prochaine à la concurrence nous donnera sans doute l'occasion de mesurer, avec davantage de lucidité, la valeur réelle de ce que nous avions fini par considérer comme acquis. Demain, d'autres équipementiers viendront peut-être avec des contrats plus clinquants, des promesses plus médiatiques et des chiffres plus séduisants. Le football moderne est devenu une industrie mondialisée où les intérêts commerciaux dominent désormais les attachements sentimentaux.

Mais les futurs partenaires du Mali devront encore démontrer ce qu'Airness et Malamine Koné ont démontré pendant un quart de siècle : la constance dans l'épreuve, la fidélité dans les tempêtes et l'attachement sincère à la jeunesse malienne.

Car il faut bien le dire : l'histoire retiendra moins les montants des contrats que la qualité humaine des engagements. Un partenariat peut s'acheter ; une fidélité de vingt-cinq ans, elle, se construit dans la durée, dans les sacrifices  et dans l'attachement profond à une terre, à un peuple et à un drapeau.

Nelson Mandela rappelait que : "Le sport a le pouvoir de changer le monde." Mais le sport ne change véritablement un pays que lorsqu'il s'appuie sur des hommes capables de dépasser leurs intérêts immédiats pour servir une vision plus grande qu'eux-mêmes.

Et c'est précisément ce que révèle, en creux, cette séparation entre Airness et la Fémafoot : au-delà des chiffres, des contrats et des procédures administratives, il existe une histoire affective entre un homme et son pays d'origine. Une histoire faite de loyauté, de patience, de sacrifices et de fierté.

Cette période devrait surtout nous imposer, collectivement, de mettre beaucoup d'eau dans notre "niamakoudji", de tempérer certaines passions excessives et de retrouver cette élégance morale sans laquelle aucune nation ne peut durablement grandir. Car les peuples qui oublient trop vite leurs bienfaiteurs finissent souvent par mesurer, trop tard, l'immensité de ce qu'ils ont perdu.

Et dans le vacarme des polémiques modernes, il reste une vérité simple, presque intemporelle : les nations avancent durablement lorsqu'elles savent conjuguer la mémoire, la reconnaissance et le respect de ceux qui les ont servies avec dignité.

DICKO Seidina Oumar

Journaliste - Historien - Écrivain