GOONGA TAN : MBerra : entre démentis édulcorés et vérités fugitives
L'affaire dite des deux soldats maliens "évadés de MBerra" aura, en quelques heures, cristallisé à elle seule les ambiguïtés, les non-dits et les fragilités structurelles qui caractérisent aujourd'hui la gestion sécuritaire et humanitaire le Sahel mauritano malien. Derrière les déclarations hâtives, les rectifications prudentes et les indignations choisies, une réalité plus complexe se dessine (une réalité qui appelle lucidité, responsabilité et courage).
En croire un premier récit de l'État-Major général des Armées : "Dans la nuit du 13 au 14 mars 2026, deux otages FAMa détenus par des groupes armés terroristes ont réussi à s'exfiltrer d'un camp de réfugiés en Mauritanie (de MBerra probablement), avant de regagner le territoire national." Très vite cette version a suscité des réactions de la Mauritanie, plaçant tout d'abord au centre du débat le rôle du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), gestionnaire officiel du camp, omettant les responsabilités de son hôte, la Mauritanie. Mais à y regarder de plus près et à la lumière des déclarations des principaux concernés, une mise au point s'impose : s'agirait-il d'une libération, ou d'une fuite ? Une nuance de taille, lourde de conséquences.
Les deux soldats, affirme-t-on à Bamako, ont été enlevés au Mali et détenus dans un camp en Mauritanie, avant de s'en échapper pour regagner notre pays. Ce simple glissement sémantique, de "libération" à "évasion", change profondément la lecture des faits. Car il ne s'agit plus d'un geste volontaire d'une autorité quelconque, mais d'un aveu implicite d'un dysfonctionnement grave : comment des militaires maliens, capturés par des groupes armés, ont-ils pu être détenus dans un camp censé accueillir exclusivement des civils vulnérables ?
La question est d'autant plus sensible que le camp de MBerra, souvent présenté comme devant être un modèle de gestion humanitaire dans la région, se retrouve ainsi projeté au cœur d'une controverse sécuritaire. Certes, nul ne conteste que ce camp soit sous l'autorité du HCR, avec l'appui d'organisations non gouvernementales. Mais cette tutelle administrative suffit-elle à garantir une étanchéité totale face aux infiltrations ? L'actualité semble démontrer le contraire.
Cependant une nouvelle réaction de la Mauritanie, via une certaine presse internationale, pour sa part, mérite qu'on s'y attarde. Offusquée par certaines interprétations, la Mauritanie s'est empressée dans un premier temps de rappeler les principes de bon voisinage et de coopération avec le Mali. Une posture diplomatiquement compréhensible, mais qui, dans le fond, laisse en suspens des interrogations essentielles. Car enfin, si ces soldats ont bien été enlevés sur le sol malien, puis retrouvés ou retenus à MBerra, cela suppose nécessairement un passage à travers la frontière mauritanienne.
Dès lors, une évidence s'impose : les groupes armés qui écument la région disposeraient de capacités de circulation transfrontalière qui dépassent largement les dispositifs de contrôle existants. Et c'est là que le bât blesse. Car au-delà des déclarations officielles et des rappels de souveraineté, c'est toute la question de la porosité des frontières maliano-mauritaniennes qui refait surface.
"Qui se sent morveux se mouche", dit l'adage. En se défendant avec vigueur, la Mauritanie donne peut-être involontairement du crédit aux soupçons qu'elle entend dissiper. Non pas qu'elle soit directement responsable de la présence de combattants dans les camps, mais parce que son territoire, plus que celui de nombreux États de la région, est devenu un espace de transit, sinon de repli, pour des acteurs non étatiques de plus en plus audacieux.
Dès lors comment mettre en avant l'idée de civils mauritaniens abattus au Mali sans crédibiliser leurs connexions avec les forces du mal qui écument la région? Certains combattants détenus au Mali révèlent avoir été soignés en Mauritanie, avant de revenir sévir au Mali à nouveau.
Est-il necessaire d'accabler notre voisin avec ces témoignages desormais disponibles sur maintes plateformes de diffudion ? La réponse appelle de ma oar une nuance. Le HCR, organisation internationale, agit dans un cadre strictement humanitaire, avec des moyens souvent limités face à l'ampleur des crises. Elle n'a ni vocation ni capacité à mener des opérations de sécurité. Donc, la réalité du terrain impose aujourd'hui une réévaluation des dispositifs de surveillance dans les camps de réfugiés, en particulier dans des zones à forte instabilité. Car le danger est double. D'une part, la présence supposée de combattants parmi les réfugiés compromet la neutralité des camps et expose les populations civiles à des risques accrus. Ce qui semble être hélas le cas des victimes exibées en Mauritanie. Or, elle peut alimenter, à lopposé de l'effet rechercher, une suspicion généralisée qui peut fragiliser la solidarité internationale à l'égard des déplacés. En d'autres termes, c'est tout l'équilibre entre impératif humanitaire et exigence sécuritaire qui vacille. Voilà en quoi la Mauritanie peut-être exposée.
Dans ce contexte, jusqu'au moment où nous écrivons ces lignes, le silence apparent des autorités maliennes interroge, hormis le communiqué du 13 mars, et quelques vidéos diffusées révélant, entre autres, les connexions avec un voisin. Une affaire de cette nature, concernant des militaires nationaux et des implications transfrontalières, aurait mérité une communication plus structurée, voire une initiative forte, car l'absence de réaction officielle visible laisse le champ libre aux interprétations, aux rumeurs et aux instrumentalisations (confère un article de la presse internationale tentant de démonter la thèse de la relation des évadés avec MBerra et celle d'une incarcération des deux soldats à la frontière des deux pays). Or, dans un environnement aussi volatile que le Sahel, le vide informationnel est un terrain fertile pour la désinformation. Chaque silence est interprété, chaque omission amplifiée. Et pendant ce temps, les véritables enjeux (sécurisation des frontières, coopération régionale, protection des civils) peinent à émerger dans le débat public.
Ce qui se joue dépasse donc largement le sort de deux soldats. Il s'agit d'un révélateur. Révélateur des limites des dispositifs actuels, des tensions entre États, et des contradictions inhérentes à la gestion de crises hybrides, à la fois sécuritaires et humanitaires.À cet effet, il serait illusoire de croire que cette affaire peut être classée au rang des incidents isolés. Elle doit au contraire servir de point de départ à une réflexion approfondie, impliquant l'ensemble des acteurs concernés : États, organisations internationales, partenaires techniques et financiers.
Une réflexion qui devra poser des questions parfois inconfortables : comment renforcer le contrôle des camps sans en compromettre la vocation ? Comment améliorer la coordination sécuritaire entre les pays voisins ? Comment prévenir l'instrumentalisation des espaces humanitaires par des groupes armés ?
En définitive, l'affaire des otages retrouvés nous rappelle une vérité essentielle : dans le Sahel d'aujourd'hui, les lignes sont floues. Entre civil et combattant, entre refuge et sanctuaire, entre coopération et méfiance. Et tant que ces ambiguïtés ne seront pas levées, les crises continueront de se nourrir d'elles-mêmes.
Par DICKO Seidina Oumar
Journaliste- Historien- Écrivain-