Tribune libre : Hydrocarbures : entre effet domino et retour de manivelle
Ce qu’une main a tissé, une autre peut le défaire. Ce qu’une nation a patiemment bâti, un seul souffle de sabotage peut l’ébranler. Mais ce qu’un saboteur a imaginé, un stratège peut l’éventer. Voilà ceux à quoi s'attendent aujourd’hui les Maliens, pris dans l’étau d’une crise des hydrocarbures qui ressemble fort à une guerre des perdants.
Les stratèges de l’ombre, héritiers des méthodes djihadistes, ont compris qu’il suffisait de tarir le flux du carburant pour étouffer le moteur national. Plus besoin de bombes : il suffit d’assécher les pompes. Mais c’était sans compter sur la vigilance des nôtres qui, au lieu de céder à la panique, ont choisi de penser la riposte avant de la déployer.
Face à cette menace, le gouvernement n’est pas resté inactif. Le Comité interministériel de gestion des crises et des catastrophes a décidé d’en faire un tournant stratégique en lançant le pilotage numérique de la distribution des hydrocarbures.
Fini les convois sans traces, les citernes fantômes, les détournements invisibles. Désormais, chaque camion sera suivi depuis la frontière jusqu’à la pompe. C’est une innovation, mais surtout une nécessité. Car dans cette guerre invisible, la transparence est la première arme de défense.
Ce plan, présenté comme une révolution logistique, vise à endiguer les trafics et à assurer une répartition équitable entre les régions. Il remet de l’ordre dans un secteur longtemps parasité par des intérêts privés, des complicités locales et des réseaux occultes. On peut saluer la méthode : le gouvernement choisit de gérer la rareté avec raison plutôt qu’avec émotion.
Pourtant, derrière cette rationalité se cache une autre bataille : celle de la parole. Certains, dans la sphère publique, semblent se complaire dans la provocation, à l’image de ce membre du CNT, Aboubacar Sidiki Fomba, qui a cru bon d’accuser les chauffeurs de « complicité avec les terroristes ». Une sortie malheureuse, après celle contre les Soninké, et inutile comme de se présenter en « docteur » sans retenue ; dangereuse comme de s’illustrer en stratège improvisé du CNT qu’il n’est pas, même dans son propre domaine, la santé !
Je m’étonne de le voir s’acharner sans discernement sur ces hommes de la route, ces soldats du quotidien qui bravent les pistes piégées, les coupeurs de route et les contrôles pour maintenir le pays à flot. Les accuser, c’est méconnaître leur sacrifice. Et dans un contexte dans lequel la moindre étincelle peut rallumer la colère sociale, la prudence devrait être la première vertu de ceux qui prétendent parler au nom du peuple, oubliant parfois comment ils ont atteint les sommets de notre Olympe : le CNT.
Mais la véritable question réside aussi dans l’usage que nous faisons des images et des récits. Quel intérêt y a-t-il à diffuser en boucle les photos de camions brûlés, de citernes calcinées, de files interminables devant les stations-service ? Qu’apportent ce déluge d’images désespérantes, sinon la démoralisation collective et la propagation de la peur ?
Dans une guerre asymétrique, chaque photo, chaque rumeur, chaque post est une balle tirée contre la cohésion nationale. Et si les réseaux sociaux ne sont pas responsables de la crise, ils en sont devenus les amplificateurs les plus redoutables. Ceux qui diffusent ces scènes sans recul participent, parfois sans le savoir, à la guerre psychologique que mènent nos adversaires. Car la peur, elle aussi, est un carburant. Et elle se répand plus vite que le gasoil.
Par ailleurs, il faut aussi comprendre comment quelques individus ont pu, en quelques jours, provoquer une telle pénurie. Comment un stock national a-t-il pu « céder » si facilement ? Comment les djihadistes continuent-ils à s’alimenter en carburant alors que leurs bases ont été détruites et leurs routes surveillées ? Les réponses sont connues de ceux qui veulent voir : la guerre économique s’infiltre par les failles du marché, les complicités internes et la cupidité d’intermédiaires sans foi ni patrie.
Kayes en offre une illustration édifiante : le 26 octobre 2025, la Direction régionale du Commerce et de la Concurrence y a intercepté un camion-citerne impliqué dans un détournement de destination commerciale. Les agents de la brigade ont saisi 45 000 litres de gasoil en plein transvasement illégal dans un autre véhicule. L’enquête a révélé un scénario devenu tristement familier : un intermédiaire, profitant de la confusion ambiante, revend le chargement à une tierce personne en dehors des circuits officiels, contournant ainsi les prix réglementés et les contrôles de l’État, selon la DRCC de Kayes.
Ces fraudes locales, répétées de Kayes à Gao, sont les nouveaux champs de bataille d’une guerre hybride. Car détourner le carburant, c’est détourner la vie économique du pays. C’est saboter l’effort collectif, affaiblir la cohésion nationale et nourrir, au passage, les réseaux parallèles qui prospèrent dans les zones grises du marché.
Mais cette fois, depuis peu, le vent tourne. Les réseaux de contrebande tombent les uns après les autres. Les nouvelles technologies de traçabilité, les contrôles renforcés aux frontières et la coopération entre services sont en train d’étouffer ces circuits parallèles.
Au fond, cette crise est une épreuve de maturité nationale. Elle révèle combien le Mali, dans ses pires moments, sait encore se réinventer. À Ségou, Tombouctou, Niafunké, les charrettes ont été à nouveau attelées ; à Sikasso, Bamako, Kayes, les vieilles bicyclettes ont repris du service, quand ce n’est pas la marche à pied.
Nos adversaires ont voulu paralyser un pays ; ils ont réveillé sa capacité d’adaptation. Ils ont voulu semer la panique ; ils ont trouvé face à eux la résilience d’un peuple qui, malgré la fatigue, refuse de plier.
Le carburant manque peut-être, mais la foi en un Mali uni, elle, ne tarit pas.
Dicko Seidina Oumar
Journaliste – Historien – Écrivain