Raisins de la colère (7) : Du blé à moudre

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Après un repos dicté par les nuits blanches et les journées agitées passées au chevet de son soupirant admis à l’hôpital, centre géométrique de toutes les misères de la ville, Lisa sollicitait l’accompagnement au marché de sa voisine Rokia.

Anne s’asseyait sur le lit, suivi d’Oumar. Elle prenait un trousseau de clefs dans son sac et ouvrait la valise. « Si je mettais ce soir cette robe de soie légère imprimées de plusieurs tons de bleu ? » Oumar jetait un coup d’œil admiratif et tendait à Lisa un chèque de 300.000F CFA, une enveloppe suffisante pour démarrer le cabaret. Un bout de papier, qui sauf tremblement de terre, allait changer la vie du couple. Après l’avoir respiré, il le montre à sa sœur sans paraître comprendre ce qui lui arrivait : elle n’avait jamais dû recevoir autant d’argent accompagné d’un sourire. Après avoir pâli, puis elle disait en balbutiant  « que Dieu te le rende au centuple  futur beau frère!  Mais, tu me donnes beaucoup trop d’argent pour un cabaret ! »« Et si j’estime qu’il vaut ce prix » rétorquait Oumar.

Conquise, Anne s’époumonait à aligner des bénédictions à n’en pas finir. Avec tact, Oumar l’arrêtait en glissant ce mot : « la solidarité n’a pas de port d’attache ».

Bien que  dépourvue d’un bagage intellectuel, Lisa  savait que traditionnellement pourvoyeuses des besoins domestiques,  les femmes  vendent les produits  qu’elles fabriquent et dominent le petit commerce. Si elles restent seules au village, elles gagnent en indépendance, mais leur travail et leurs responsabilités  augmentent. Si elles émigrent en ville, elles constitueront dans les entreprises,  dans les ménages, une main-d’œuvre recherchée  parce qu’habile dans les tâches de précision, soumises et exploitables parce que non protégé par les syndicats.

En milieu urbain, le secteur non structuré grâce l’offre informelle des biens et des services  est adaptée à la demande particulière d’une population mordue à pleines dents par la pauvreté. Les femmes font sensation dans ce domaine en dépit des difficultés d’accès au crédit. On les retrouve sur la chaussée comme restauratrices, vendeuses de produits agricoles et artisanaux, exerçant de multiples métiers de rue.

Dans son village, les filles et les femmes sont les dernières servies, les dernières soignées. Par contre, les hommes et les garçons, considérés comme les gagne-pain présents et futurs, reçoivent la meilleure part du repas et sont soignés aussi bien que possibles quand ils tombent malades.

Dynamiques  et courageuses, les femmes sont à la pointe du combat pour un mieux-être. Lisa était un pur produit de son village. Du berceau à la tombe, elle ne voyait pas autrement la vie que sous cet angle. Très petite, ses parents répétaient à l’envie que  « le monde est un immense atelier où nul ne doit rester inactif », pour reprendre un célèbre auteur.

Il faisait beau temps ce jeudi. Lisa réconfortée par la suppléance de sa sœur  reprenait le chemin de la maison. La masse de chair avait suffisamment de blé à moudre. Un petit bol de café noir acheté à un vendeur à la sauvette irriguait ses idées, tonifiait ses muscles. Ne sachant ni lire ni écrire, elle se chargeait d’établir dans sa tête la liste des besoins indispensable au démarrage de son entreprise. A commencer par l’acquisition de quatre marmites destinées à accueillir le sorgho écrasé au moulin imbibé d’eau, en plus d’une petite dédiée à préparer localement la levure devant fermenter le breuvage, un lot de bouteilles vides d’un ou demi-litre, des calebasses, des bancs commandés au menuisier du coin. Elle oubliait, trois tambours d’aisselle pour l’animation du cabaret, un chargement de bois pour bouillir les marmites, des morceaux de savon aussi. L’affaire était donc pliée.

Lisa ouvrait la porte, se glissait dans la chambre faiblement éclairé par une petite fenêtre ouvre sur la rue. Elle se débarrassait de son baluchon, songeait donner un grand coup de balai partout où cela était indispensable. La chambre d’abord, puis la cour jonchée de sachets en plastique de divers coloris – noir, blanc,  rouge – transportés certainement par le vent. Les sachets sont bons voyageurs dans notre pays. Après, elle se jetait dans les bras de Morphée. Un repos dicté par les nuits blanches et les journées agitées passées au chevet de son soupirant admis à l’hôpital, centre géométrique de toutes les misères de la ville.

Dans l’après- midi, elle se réveillait en sursaut, s’asseyait, passait la main droite dans ses longs cheveux en désordre, étouffait un bâillement. Depuis combien de temps elle dormait ? Elle n’en avait aucune idée. L’important était qu’elle était d’aplomb. Seulement, son ventre criait famine. Une visite inopinée chez la voisine Rokia ferait l’affaire. Sachant que la nature ne l’avait pas doté d’un physique à saliver les hommes, elle en était réduite à porter des vêtements amples.  Petits points noirs sur un tissu blanc, ses pieds nus étaient dans des sandales en plastique et un foulard retenait la masse flamboyante de ses cheveux. Elle avait hérité de sa mère ces longs cheveux noirs, ses yeux d’ébène, une voix charmante. Si l’on ajoute qu’elle s’habillait avec peu d’élégance et une pointe d’excentricité, on comprend aisément qu’elle ne produisait pas grand effet à son passage que son parfum citron ne parvenait pas à contrebalancer. Combiné à sa taille de girafe et sa grosseur d’éléphant, elle devenait  franchement repoussante.

Le soleil brillait sur la petite cour de Rokia qui,  étendue sur une longue chaise en bambou, écoutait à l’ombre des arbres les chants des oiseaux et contemplait par moments les magnifiques roses qui prenaient de la hauteur. Le bruit sec de la porte d’entrée écourtait son oisiveté. Aussitôt passé l’effet de surprise, elle se précipitait à la rencontre de la visiteuse, enfonçait son bec dans ses viscères. « Comment va le malade ? ». « Il se remet de son imputation et retrouve le goût de vivre. » répondait Lisa qui s’empressait d’ajouter s’il y avait encore à manger. Rokia courrait acheter du pain, du beurre, un sachet de café noir et du lait en poudre.  En outre, elle servait le reste du riz accompagné de sauce d’arachide  très épicée. Entre deux mastications, Lisa sollicitait son accompagnement au marché.

A suivre

Georges François Traoré

 

 

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